Mélanie S. Rose

 

 

 

(Allemagne-Suisse)

 

 

 

 

La nuit des erreurs

 

Quand même. Pourquoi pas n’importe où ailleurs, mais non. Et après, voilà aussitôt … des pralinés, quelque chose pour la cuisine, une nouvelle machine à cappuccino, un toaster à sandwiches … J’en veux pas, à quoi bon ? T’es au courant, pour les pralinés, non ? Ҫa n’a rien à … Bien sûr, j’aime les fleurs, mais ça veut pas dire que tu me, quelle ânerie. Chouchouter, ça signifie pas forcément … Bien sûr que je tiens beaucoup à toi … Et que ça soit une histoire solide, discrète … Pour une fois que je peux me laisser aller au vice. C’est ce qu’on avait convenu, non … Day use est une expression idiote. Day use. Entre nous. Je pensais que c’était clair, une fois par mois … Ecoute, c’est une affaire nette, totalement anonyme, ça ne regarde personne à part nous. Je t’entends à peine. Continuellement de la friture sur la ligne. Quoi ? … Tu m’entends pas ? Donc, confiance absolue … J’aimerais pas changer ça … Donc, je trouverais ça dommage, si tu ne veux plus … Ah, ce va-et-vient. Mon Dieu … Oui, je comprends, mais écoute, en ce moment, c’est pas possible autrement. Et avec un autre, je veux pas … Alors là, trouver quelque chose en vitesse, c’est pas mon truc non plus. Ecoute. Quoi ? … Ҫa serait vraiment dommage. Allô ? … Ҫa me ferait mal … Oui, je sais dans quelle situation nous sommes, nous l’avons toujours su, quand on est marié, mais on le savait tous les deux … Oui … Bien sûr que c’est une preuve …Là il faut faire attention, je t’écris jamais … Ah bon, t’as même pas remarqué … Non … arabe … Quoi ? Quand même, je sais distinguer l’arabe du japonais. Bien sûr que c’est une sorte de … j’en sais rien … C’est vaste, l’Orient, peut-être en Afrique, en Inde, quelque part, une sorte de fée du désert … Afghanistan, non, non. L’aide humanitaire, c’est différent. Allô ? … Il y a des choses qu’on a pas besoin d’apprendre pour les savoir. Dans cette affaire, j’ai plus rien à apprendre. Ah, j’ai pas besoin de savoir lire ça pour connaître son contenu. Ecoute, je t’en prie. Tu devrais renifler le papier. Celle-là , elle lui a versé dessus tout l’Orient, invraisemblable une chose pareille … Tous les moyens … Dans sa veste … Oui … En faisant les bagages … poche intérieure. Oui, mais je, écoute, je suis sa femme, je peux quand même jeter un coup d’œil dans les poches de mon mari. C’est pas du contrôle, ça. Oui, et puis, écoute, la famille, la famille, je dis quoi à la famille ? Quelle honte, mon enfant. Et les gens, les voisins, les amis, la boîte, tous. Pense une fois à nous. Ma famille, je la connais. Ce que ça signifie, il s‘en rend même pas compte. Ah, ça … entre nous … ça n’a rien … entre nous, c’est totalement différent. C’est pas une aventure. Entre nous c’est pas ce qu’on appelle une aventure. Non, vraiment. Entre nous c’est purement disons physique. Une affaire claire et nette. Je t’en prie. A heures fixes. Et toujours le même lieu. L’hôtel est bien situé, soigné, sérieux, insonorisé. Oui, je ris. C’est magnifique, non ? Le panorama, j’aime tellement cette vue sur le lac. La liberté. Une belle situation. C’est pas une histoire bas de gamme. Ҫa a du style. Un vrai rituel. Une petite fête mensuelle, et s’il vous plaît, même très fidèle. Si d’autres étaient aussi fidèles que … Oui, je le vois ainsi, aujourd’hui, rien ne va plus de soi … Et j’en ai tout simplement besoin. T’es toujours, tu m’entends toujours ? Tu parles tellement doucement. Mais si. Tu sais, j’en ai tout simplement besoin, pour moi. Ce que tu me donnes, là, une fois … par mois. Et pendant tout un mois, j’ai de quoi me réjouir. Oui, c’est le cas. Hein ! C’est merveilleux, non? Quoi? … C’est super. Je veux dire, réfléchis un peu, ça dure juste une, deux heures, oui, c’est tellement beau et pas compliqué … Et moi avec toi, en ce moment, j’en ai besoin, ç’est un tout. Pourquoi … si doucement … Mais si ça t’est trop pénible … A la maison si ça te alors c’est … Dommage … Tu crois qu’elle sait que … Ah, si tu, bon, si tu as le sentiment … Bon, si ça cloche pour toi, alors … Dommage … Oui, il faudrait que je me … cherche quelque chose, bien sûr, j’y arriverais je crois, parce ce que je prends ça très au sérieux et c’est important aussi, cette harmonie, cette oui, confiance, ça fonctionne merveilleusement bien et moi ça me suffit ainsi c’est merveilleux, oui …Dommage qu’à présent … Il faut bien que je trouve la force quelque part, non ? … Mais ça n’a rien à voir avec lui, c’est pas dirigé personnellement contre lui ou maintenant contre ta femme, par exemple, c’est pas, non, je veux dire, nous étions d’accord là-dessus, tous les deux dans la même situation, oui, et si, je veux dire, théoriquement, es-tu donc si sûr que ta femme a pas aussi … Oui, théoriquement, comment peux-tu le savoir … Tu crois que je trouve ça drôle avec derrière mon dos, et Dieu sait depuis combien de temps ça dure, et question virginité, elles sont rusées, et tu sais, bien sagement par la porte arrière … Oui, je me suis laissé dire, elles ont leurs trucs, genre serrer les cuisses puis bien sagement par la porte arrière, et tu sais, ce papillonnage de fleur en fleur, oui, c’est pas seulement l’habitude chez les gens du désert, ils connaissent toutes les ficelles, ils organisent bel et bien des nuits, une espèce d’animation nocturne, où les hommes et les femmes, ça te rappelle rien ? Les rencontres sexuelles sexuelles y sont permises, ça me fait penser à des orgies, tu sais, ce papillonnement de fleur en fleur, dans un lieu clos, un village, à la nuit noire, et finalement, ils vivent pas sur une autre planète, dans le désert, le désert, ça vit, je vois bien comment ça marche, c’est dingue, chut, quand les hommes et les femmes se rencontrent la nuit, tu sais comment ça s’appelle ? La nuit des erreurs … Oui, j’ai lu tout ça sur Internet. La nuit des erreurs … Si, je le sais. Grande animation sens dessus dessous. Qu’ils le fassent, qu’ils le fassent, mais alors qu’ils le disent qu’ils sont maîtres en en en en si chaudes moelleuses je t’en prie à propos de vierge etc., par derrière c’est vraiment, je t’en prie, des cochonneries tant et plus, et c’est probablement ce qui lui plaît, et leur manière de se voiler, tu sais, ce double jeu, ce style maniéré, et puis ces cochonneries, elles s’y connaissent. Toutes, elles l’ont lu, 1001, toi aussi ? Je peux te dire, un catalogue sexuel complet de … Et le tout joliment voilé, et figure-toi, après, la prière, bien religieusement. C’est pas joliment pervers, ça ? C’est vraiment … Je m’énerve pas, c’est seulement, oui, parce que peut-être, tu sais, t’en sais rien, et c’est pourquoi ta femme met la pression, parce que peut-être elle, tu sais, c’est très habile, c’est vraiment très habile. Ta femme en a marre de toi, c’est pourquoi tu te sens si mal et si coupable, et ensuite c’est nous qui devons trinquer, une histoire limitée de toute façon. Pourquoi toujours ces reproches et le reste, parce qu’au fond c’est elle … Bien sûr … Oui … Et alors … Des indices, t’as pas vu d’indices, ah, tu … tu l’as peut-être pas compris ainsi et ça dure depuis longtemps, on peut pas savoir, et divorcer … Je veux dire, réfléchis un peu … Pour une chose pareille, je veux dire, alors là pour moi c’est fini, c’est clair, c’est au-dessous de tout, comme ça par-derrière, tu sais, laisser tomber cette femme comme ça, émotionnelle dans ses sentiments, je le connais … Et lui, il ne comprend pour ainsi dire plus l’arabe. Le père, oui, l’arrière-grand-père peut-être, il a des racines là-bas tout au fond, au Maroc ou simplement en Afrique du Nord, bien sûr qu’il s’intéresse à ses racines. Des affinités profondes ? … Mais s’ils arrivent même pas à parler couramment, je veux dire seulement par bribes et au petit bonheur, mais une entente parfaite, ce que nous maintenant, donc si tu partages pas à fond la même langue et évidemment la culture, tout reste incompréhensible, donc je veux dire, il trouve ça super, pour le coup c’est exotique ou différent, je veux dire, il a dépassé la cinquantaine quand même … alors tout est super … moi je comprends ça, qu’une telle le, et elle aussi, un homme suisse, écoute voir, un Suisse, c’est les meilleurs mecs, je crois l’entendre, elle, un Suisse, mais pas derrière mon dos, tout de même. Qu’il se sépare d’abord et ensuite qu’il fasse crac crac boom boom avec cette dame, mais laisser poiroter, des deux côtés laisser poiroter et rien décider, et elle, elle se laissera pas faire, tout de même … Imagine-toi qu’elle vient ici … Elle s’attend à une attitude claire, elle doit pas savoir que mon mari est marié … Tu parles qu’elle le sait, je connais mon homme … J’aimerais pas être dans sa peau, si elle se pointe effectivement, oh surprise … Oui, il faut être sur ses gardes … Oui, la lettre je viens de la… fourrer, la valise, oui, je viens de la fourrer dedans … Ah, qu’y a-t-il encore à vérifier, et puis non, pourquoi demander je ne sais quoi, pour moi c’est simplement … simplement clair comme le jour, non. Il a une aventure derrière mon dos. Oui, tu peux voir. La prochaine fois, encore une semaine, oui, je me réjouis aussi, et concernant ta femme, repenses-y encore, ça serait vraiment dommage, oui. Tu sais, c’est unique en son genre, et ça se retrouve pas si vite, et je suis pas de celles qui, les grands chevaux, j’en serais pas capable, parce que je tiens à toi, oui à bientôt, ciao ciao … Alors je … Encore une chose, écoute, finalement, il s’agit de Louxor. Ҫ’aurait aussi pu être en Asie … Donc vraiment bas de gamme … et là là, je n’aurais pas été tellement d’accord, mais j’ai rien contre ces gens, je veux dire … Mais on peut pas nier l’évidence de tout ça, et il était sans cesse en en euh voyage à Louxor. Et moi … je peux jamais en profiter. Ҫa fait tellement mal. Que jamais. J‘ai. Je … je sais pas. Et ils souffrent tellement, tu sais. Ces émotions. Puis supporter tout ça. Ҫa me démolit complètement. Quand il fait fait miroiter quelque chose qui existe pas. Et lui, je sais pas, et toujours, c’est toujours j’ai l’impression un certain type de femme, toujours les mêmes histoires. Ouiii, ces lettres, qui ensuite, ensuite j’y pense plus, lui le dit aussi que rien, mais comment savoir, si malgré tout il tombe follement amoureux tout à coup, et qu’il fonce droit dedans, comment je vais … Et dit rien … Et souffre peut-être lui aussi, parce qu’il … S’il aime l’autre, alors je me suicide … Si si, je pourrais. S’il l’aime vraiment, alors je me suicide … Alors je me, alors je veux … S’il le, il peut pas faire ça. Je veux dire … imagine-toi Louxor. L’Egypte, tu sais, timbré et expédié à Louxor. Tu sais, ça fait tellement mal, qu’une autre, et précisément, tu sais, c’est mon pays, le mien, si je, je l’aime tellement, tout ça avec les des pyramides. Pourquoi pas n’importe où ailleurs ? Onze ans. Et pas d’enfant. Et toujours céder … Non, c’est pas la première lettre et c’est pas la seule non plus. Je les ai gardées. Mais je peux pas les garder six mois, ça me démolit. Et il dit rien. Ҫa c’est rien. Je … je dois les bazarder un beau jour, et j’y arrive pas. Alors je me dis toujours, je vais balancer à la presse tout ce qu’il me fait, et puis je me dis à chaque fois, je peux pas, j’ai pas le droit de condamner, de juger. Je suis, regarde voir comment j’ai été élevée et où j’en suis aujourd’hui, l’internat chez les sœurs et tout le reste, je … j’arrive plus à concilier tout ça, je suis simplement triste, et alors je finis par tout ravaler, parce que j’en peux plus, et finalement tout ça je m’en fous. Et si en plus toi tu t’en vas et que celle-là se pointe un jour ou l’autre, alors … Et précisément ici et que je … mon mari … Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi justement ici? … Je sais pas non plus quoi dire … J’arrive plus à prier, parce que j’ai tellement honte du fait qu’il blesse quelqu’un ainsi et qu’il simule de faux sentiments, car il dit toujours qu’il ne veut pas blesser, mais alors c’est déjà trop tard, les femmes se sentent déjà comprises, alors les jeux sont déjà faits, il écoute, il entre en matière, mais maintenant qu’il y en a une qui veut et exige vraiment quelque chose de lui, il se met à paniquer, ça le déstabilise, là il a besoin de moi, là je redeviens son principal soutien, s’il est attaqué et et que c’est pas vrai du tout, mais j’en suis pas toujours capable, je veux plus, je je maintenant ça suffit, sinon je vais crever. Je le dis qu’à toi, tout à fait entre nous. Et je veux pas non plus que ça se sache. Je vais y arriver. Le plus important surtout, c’est que ça soit pas étalé sur la place publique, avec ensuite toutes les spéculations possibles et le linge sale. Ҫa ne regarde que lui et moi, donc pas de bataille de chiffonniers. Je veux pas de ça. Et je te prie instamment de …  Réfléchis bien encore une fois … Oui, c’est bien dommage. Non, mais que tu … surtout pas au grand jour, voilà … Il s’agit surtout de faire attention de régler ça entre nous. A vrai dire, je trouverais ça dommage … C’est qu’il manque pas d’ennemis, au conseil communal. Mon mari n’a pas que des amis. Et ils sauront tirer profit de cette bataille. Si quelqu’un de chez nous l’apprend, ça va faire le tour, et alors il peut faire une croix sur la nouvelle construction, au Frauenwinkel, où il est de toute façon absurde de vouloir construire, vu que c’est une réserve naturelle. T’es toujours là ? … La moitié de ma vie j’ai cru à Guillaume Tell, le héros de la liberté, bien que ce soit une invention danoise et donc un mythe piraté, mais pour moi, il y a des histoires qui sont plus fortes que nous, et celle-là, personne ne pourra me la briser, mon histoire avec toi, elle m’appartient. Allô ? … Mais il a toujours voulu réaliser l’impossible. Si ça fait le tour, il y en aura dans la commune qui vont se réjouir, furieusement se réjouir. Allô ? … Directeur d’hôtel au pieu fait du tourisme dans son propre établissement … Entrer en voiture dans le garage souterrain au milieu de la nuit, elle qui se sent si mal et qui sait pas où aller, et par qui d’autre, et tout ça dans un pays étranger et blablabla, et il l’attire à lui, et elle de s’appuyer contre son épaule, et elle sanglote, et il la serre un peu, et encore un petit bisou, juste sur le front, voilà comment ça se passe, moi on me la fait pas, et à moi il me dit, elle est folle, elle est malade, elle a perdu la boule, ce sont ses paroles, cette femme a perdu la boule, et elle lui fait de la peine, mais ça, il arrive pas à me le raconter, pourquoi tu dis rien, bordel, et quand il banalise ainsi cette femme, pour s’en étonner ensuite, mais dis quelque chose, quand on est blessé, ça c’est le truc de la presse, jouer avec la blessure. Allô ? Avec le déni. La vraie douleur, c’est ça. Le déni de sa propre faiblesse. L’illusion. La vraie douleur, c’est ça. De s’être menti. La tromperie en soi n’est pas si grave …

 

Traduction française Elena Vuille-Mondada              Septembre 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

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Melanie S. Rose est née en 1968 dans le nord de l’Allemagne, à Bad Gandersheim, ayant des racines autrichiennes. Elle écrit et voyage à travers l’Europe. Membre de l’Association des écrivains suisses AdS (voir le glossaire), et du  PEN suisse-allemand. Dramaturge et auteur. Des séjours prolongés en France, Croatie et Suisse.

2002 –  Première de la pièce «Sheharazade » dans le cadre de l’exposition nationale suisse Expo.02 à Yverdon-Les-Bains,  performance au Caire (traduction arabe :  Ali al-Shalah).

Professeur de dramaturgie,  bourse de Zurich,  2001.

Diverses publications dans des anthologies, notamment «60 ans de droits de l’homme », Salis Verlag Zurich.

Elle a obtenu différents prix ​​ pour ses nouvelles.

 

Lectures en Allemagne, en Autriche, en France,  Slovénie, au Liechtenstein et en Suisse.

2011/12 – bourse annuelle de Lydia Eymann Langenthal Fondation / Suisse (« Stadtliteratin »).

2012 – Publication du livre (histoires, monologues) au Monténégro: Mélanie S. Roze, Stradun i Druge Prix, Editeur Plima Ulcinj (t: Danica Jankovic).

L’histoire du titre « Stradun » a été traduite pour des lectures à Ljubljana, en slovène (t: Tanja Petric)

S. Melanie Rose collabore à : www.mimsuisse.ch ( sujet :musée de l’histoire de la famille de la dynastie Langenthal ; « De actions et de noix de coco »).

Le monologue « La nuit de l’erreur » a été traduit en français (Elena Vuille Mondada), serbe, monténégrin (Danica Jankovic) et slovène (Cvetka Bevc).

La brochure lyrique « sentiment humain » est publié sur le portail Internet (slovène) :  « Air Beletrina »  (traduction Tanja Petric).

 

© Foto Sylvain Arnold.

http://rosengarten.twoday.net/

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