Maxime Lerolle

 

MAXIME-LEROLLE

 

(France)

 

 

 

Le Chant des Ouvriers

 

Aimons-nous, et quand nous nous pouvons

Nous unir pour boire à la ronde,

Que le canon se taise ou gronde,

Buvons

Buvons

Buvons

À l’indépendance du monde !

 

Quel fruit tirions-nous des labeurs

Qui courbaient nos maigres échines ?

Où allaient les flots de nos sueurs ?

Nous n’étions que des machines.     

 

Machines à tisser, machines à écrire,

Plus de larmes au temps des rires !

 

Nos Babels montent jusqu’au ciel,

La terre nous doit ses merveilles

Dès qu’elles ont fini le miel,

Le maître chasse les abeilles.          

 

Aimons-nous, et quand nous nous pouvons

Nous unir pour boire à la ronde,

Que le canon se taise ou gronde,

Buvons

Buvons

Buvons

À l’indépendance du monde !

 

Mal vêtues, logées dans des trous,

Sous les combles, dans des décombres,

Nous vivions avec les hiboux

Et les larrons amis des ombres ;

 

Au cœur de l’ombre, au cœur des pleurs, au cœur des nuits,

Voici nos minces mains, voilà la voix qui luit !

 

Cependant notre sang vermeil

Coule impétueux dans nos veines ;

Nous nous plaisons au grand soleil,

Et sous les rameaux verts des chênes.

 

Aimons-nous, et quand nous nous pouvons

Nous unir pour boire à la ronde,

Que le canon se taise ou gronde,

Buvons

Buvons

Buvons

À l’indépendance du monde !

 

À chaque fois que par torrents

Notre sang coulait sur le monde,

C’était toujours pour les tyrans

Que cette rosée est féconde ;

 

Ménageons-le dorénavant,

L’amour est plus fort que la guerre ;

En attendant qu’un meilleur vent

Souffle au ciel de la terre.

 

Nouvelle Babylone et sans Jérusalem,

La terre est aux hommes et la terre est aux femmes !

 

 

 

A l’assaut de l’Echât

 

Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort,

Nous nous vîmes trois mille en marchant vers le fort.

Eux n’étaient que poignées ; mais quand vint le soleil

Ils furent des millions à sonner le réveil.

Ouvriers, étudiants, ce jour de mai, le treize

On décréta la fin de tout ce qui nous pèse,

Tant, à les voir marcher avec un tel visage,

Que nous, ensommeillés, reprenions leur courage!

Ils cachent les deux tiers, aussitôt qu’éveillés,

Dans le fond des médias qui furent leurs alliés;

Nous autres, dont le nombre augmentait à toute heure,

Brûlions d’impatience, parmi eux je demeure,

Nous avions pieds sur terre, et, orchestrant les huées,

Passions la matinée d’une folle journée.

Hardiment nous avions lancé notre manif

Sans avertir la ville et sans un seul canif,

Inondant de nos joies le quartier de l’Échat

Notre épique fanfare allait au Rectorat.

Ceux qui combattirent, en l’ère de la Gaule,

Monsieur le président et général de Gaulle,

Étaient parmi nos rangs, et leur belle insolence

Rompait l’autorité et taisait les silences.

La burlesque épopée qui se rit des étoiles

Enfin avec le temps nous fait percer le voile ;

Notre onde enfle en la rue, et d’un commun effort

Nous grimpons le jardin qui mène à notre fort.

On nous laisse passer ; tout leur paraît tranquille :

Trois CRS au fort, quelques-uns dans la ville.

Notre file infinie abusant leurs esprits,

Ils n’osent plus douter de se savoir conquis ;

Mais ils restent sans peur, ils sortent, ils défendent,

Et regardent venir ces mains qui les attendent.

Nous nous dressons alors, et tous en même temps

Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.

Les nôtres, à ces cris, depuis la rue répondent ;

Notre artillerie tire, et voici quelques œufs

Qui franchissent la grille et s’écrasent sur eux.

Mais bientôt, malgré nous, des hommes nous rallient ;

Leur courage renaît, et leurs terreurs s’oublient :

La honte de bosser sans avoir combattu

Arrête leur ennui, et leur rend leur vertu.

Avec nous, la fenêtre arbore une pancarte,

Et mille autres après achèvent cette tarte.

Ô combien d’actions, combien d’exploits épiques

Sont demeurés sans gloire au milieu du comique,

Où chacun, seul témoin des grands ris qu’il donnait,

Ne pouvait discerner où l’Histoire inclinait !
 

 

 

 

 

 

 

 

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Né à Créteil il y a vingt-deux ans, je suis enfant de la banlieue. Cette urbanité marginalisée à laquelle j’ai longtemps appartenu est à l’origine de mon écriture. Le goût de l’évasion romanesque dans un projet de fantasy inachevé au lycée, puis de la révolte poétique à travers deux recueils de poésie virulente, Cœur de vers et Harmonismes, en prépa ont été mes premières œuvres.
Le lyrisme engagé s’est depuis ancré dans le réel, par le biais de portraits élogieux ou critiques dans un recueil de poésie, La Fresque des héroïnes et héros du quotidien, et un projet littéraire et sociologique que je mène sur les Histoires de ma famille. J’ai cependant conservé la vigueur épique de mes origines dans une épopée hybride, Barricades, consacrée à la Commune, à Mai 68 et aux manifestations lycéennes lors de la réforme des retraites, ainsi que dans mon actuel mémoire de cinéma à l’ENS de Lyon qui établit une comparaison sur le rôle idéologique des films de super-héros américains de l’après 11 septembre et les premières chansons de geste quant à la formation de l’identité nationale.
J’anime depuis un an un blog participatif, http://organiste.blogspot.fr/, sur lequel je publie chaque semaine des critiques de films ou d’œuvres littéraires, aussi bien récent.es que classiques, que j’observe depuis ce que j’appelle un angle esth-éthique.
Je compte bien par la suite concilier écriture littéraire et écriture critique dans une pratique journalistique hybride.

 

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