Maxime Lerolle

 

MAXIME-LEROLLE

 

(France)

 

 

 

L’expérience humaine 

 

 

« La mise en question de la qualité d’homme provoque une revendication presque biologique d’appartenance à l’espèce humaine. Elle sert ensuite à méditer sur les limites de cette espèce, sur sa distance à la “nature” et sa relation avec elle, sur une certaine solitude de l’espèce donc, et pour finir, surtout à concevoir une vue claire de son unité indivisible. »          
Robert Antelme et ses camarades : des boxeurs manchots acculés jusqu’aux cordes sur le ring de l’espèce humaine. Et qui y restent.
Le SS, malgré tout son pouvoir, malgré toute sa force, malgré toute sa volonté de haine, n’aura su transformer d’un coup de crosse magique le cobaye involontaire qu’est le prisonnier politique en vrai cobaye. La crosse bute contre les barrières de l’espèce humaine.

Que reste-t-il de cette humanité réduite à travailler du matin au soir pour avoir pensé réduite à crever la dalle jusqu’au soir pour avoir rêvé réduite à chier dehors dans le froid du soir pour avoir existé ? La dignité. Une boule de pain de dignité.
Poussé au bout de ses limites, Robert Antelme se découvre mangeur de pain. Et fonde l’humanité sur ce tas de rien, sur ce tas de faim, sur ce tas de pain. « J’ai mâché lentement. Le pain a résisté un peu. Je mâchais, je ne faisais que cela de tout mon corps. Cologne pris ou pas, je mâchais. La fin de la guerre dans deux mois ou un an, à ce moment-là, je mâchais. Je savais que la faim ne me quitterait pas, que j’aurais toujours faim, mais je mâchais, c’était cela qu’il fallait, et pas seulement. »
Pain plein de désirs, pain plein d’espérances, pain plein d’avenirs. Car se battre pour lui, tenir une journée une journée une journée pour lui, pour le faire descendre chaleureusement au fond de l’estomac, c’est remplir la panse et la pense de l’existence, c’est fixer une fin qui apprivoise ce monde sauvage.
Effort guère mieux que de la survie, effort de guerre vers la vie.

Lisons, ce livre est notre pain.
Car nous aussi, nous qui n’avons pas connu l’horreur des camps, nous qui sommes nés dans le confort du foyer, nous qui sommes gavés de sucreries consommatrices, nous souffrons avec toi, Robert Antelme.
Moi aussi, j’ai été éprouvé. Le souvenir de la barbarie si proche a coulé dans mes veines. Du plomb en moi.
Parce que ton Je est devenu mon Je le temps de ta lecture. Parce que pendant des jours, j’ai vécu la peine du travail et la joie du pain.
Vertus de l’identification : un projecteur qui éclaire un recoin obscur de la petite cour humaine. Ma conscience s’est artisée.

Le témoignage est l’assèchement par provision de notre existence. Le pain tombe de ma bouche tant qu’il ne retournera pas dans la tienne.
Tu nous formes à nous vider de toute force pour retourner à l’essentiel, à la goutte d’eau sur nos lèvres brisées, à la miette de pain sur nos estomacs craquelés. La concision de ton style : désert et oasis. Retour aux pures sensations, gages de la conscience, gages de l’existence, gages de l’humanité. Des heures passées à cheminer dans le désert de la barbarie de Gandersheim, des heures à crever la bouche ouverte, des heures à se retenir de s’allonger sur la terre doucement brûlante, et puis l’oasis. On boit et voit son reflet. « Mélodie du bruit dans la nuit. »
Épiphanie des petits bonheurs quotidiens. Déserts pour mieux boire. Dépeupler pour repeupler.

« La question de savoir si [cette soupe] est bonne ne se pose pas : elle est belle. »
L’art, c’est ce qui remplit notre soupe quotidienne des patates de la vie.

L’espèce humaine, Robert Antelme 
 

 

 

 

 

 

 

 

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Né à Créteil il y a vingt-deux ans, je suis enfant de la banlieue. Cette urbanité marginalisée à laquelle j’ai longtemps appartenu est à l’origine de mon écriture. Le goût de l’évasion romanesque dans un projet de fantasy inachevé au lycée, puis de la révolte poétique à travers deux recueils de poésie virulente, Cœur de vers et Harmonismes, en prépa ont été mes premières œuvres.
Le lyrisme engagé s’est depuis ancré dans le réel, par le biais de portraits élogieux ou critiques dans un recueil de poésie, La Fresque des héroïnes et héros du quotidien, et un projet littéraire et sociologique que je mène sur les Histoires de ma famille. J’ai cependant conservé la vigueur épique de mes origines dans une épopée hybride, Barricades, consacrée à la Commune, à Mai 68 et aux manifestations lycéennes lors de la réforme des retraites, ainsi que dans mon actuel mémoire de cinéma à l’ENS de Lyon qui établit une comparaison sur le rôle idéologique des films de super-héros américains de l’après 11 septembre et les premières chansons de geste quant à la formation de l’identité nationale.
J’anime depuis un an un blog participatif, http://organiste.blogspot.fr/, sur lequel je publie chaque semaine des critiques de films ou d’œuvres littéraires, aussi bien récent.es que classiques, que j’observe depuis ce que j’appelle un angle esth-éthique.
Je compte bien par la suite concilier écriture littéraire et écriture critique dans une pratique journalistique hybride.

 

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