Max Alhau

 

Max Alhau

 

(France)

 

 

 

Cette émotion appelée musique

 

 

A « cette émotion appelée poésie » de Pierre Reverdy pourrait s’ajouter : « cette émotion appelée musique. » Mais traduire pareil sentiment à l’égard de la musique par des mots n’est pas sans difficulté. Il me semble pourtant que l’écoute du Trio pour piano, violon et violoncelle de Schubert peut répondre à cette demande de mise en mots, à ce souhait de faire correspondre poésie et musique. Car cette pièce est, à elle seule, quand on l’écoute, un poème en ce sens qu’au cours des quatre mouvements qui la composent les différents sentiments éprouvés sont à même de se refléter dans les mots. La personne de Schubert est tout entière dans ce trio, l’âme romantique y paraît dans toute son essence, et la poésie des sons, grâce aux trois instruments, jaillit dans sa plénitude. Dès le début de l’Allegro c’est la joie, la légèreté qui donnent le ton et qui se fondent dans une sorte d’atmosphère paisible, mais très vite d’autres sentiments se manifestent : la colère, la nostalgie qui accroissent l’émotion, se mêlant l’une l’autre. Il faut ensuite suivre la progression du mouvement dans sa lenteur pour que la gravité pèse, une gravité en butte à la légèreté. Ce sont ces diverses phases qui évoquent le mieux le tempérament du musicien quand il laisse parfois transparaître sa douleur, son inquiétude. La poésie, celle que l’on pourrait rencontrer dans un texte écrit, transparaît tout entière dans ce mouvement, la poésie c’est-à-dire la volonté de décrire un état d’âme par le jeu des mots qui sont ici des notes.

Dans le deuxième mouvement, l’Andante, la gravité domine, une gravité douloureuse et lente exposée par le violon auquel fait écho le piano. Et peu à peu l’orage se lève, le tragique s’impose par des mouvements lents. Le troisième mouvement, Scherzo, contraste avec le précédent. L’allégresse, la joie sont révélées par la rapidité et font écho au premier mouvement. On ne saurait traduire précisément ces sentiments, mettre des mots sur des notes mais pourtant c’est toujours l’émotion qui transparaît. Le dernier mouvement Allegro moderato met en relief les divers sentiments qui rappellent les mouvements précédents : la douleur, puis la joie, une sensation de plénitude qui parfois fait place à la gravité déjà rencontrée : c’est une véritable fusion des sentiments humains que l’on écoute grâce aux instruments à la sensibilité des interprètes. Tout est ici rassemblé avec force et délicatesse : telle est la musique dans sa perfection, dans son humanité et qui rejoint le contenu même de tout poème fondé sur l’émotion.

Et quel poème ne ferait pas mieux écho à cette musique que cette Chanson d’automne de Verlaine : Les sanglots longs / des violons / De l’automne / Blessent mon cœur / D’une langueur / Monotone. / Tout suffocant / Et blême, quand / Sonne l’heure / Je me souviens / Des jours anciens / Et je pleure, / Et je m’en vais / Au vent mauvais / Qui m’emporte / Deçà, de là / Pareil à la / Feuille morte.

Cette musique des mots rejoint celle des sons, des notes et témoigne qu’une même émotion les réunit. On pourrait trouver d’autres poèmes qui s’allieraient à d’autres pièces musicales. Il semble que ces deux modes d’expression, la poésie et la musique, peuvent se fondre dans une même unité, donner à éprouver les mêmes sentiments et dire ainsi toute la portée humaine de l’art.

 

 

 

 

 

 

 

 

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BIO

 

Poète, Max Alhau a publié une trentaine de livres et a reçu les prix Artaud, Charles Vildrac, Georges Perros et pour l’ensemble de son œuvre le prix Lucian Blaga. Son dernier recueil : Le Temps au crible (L’Herbe qui tremble, 2014) a obtenu le prix Alienor. Il est aussi nouvelliste et critique littéraire : Diérèse, Europe Texture.

 

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