Maurice Couquiaud

 

et Rodica Draghincescu

 

 

INTERVIEW

La poésie fait-elle partie de la littérature?

 

 

Maurice Couquiaud, invité au Printemps des Poètes Paris

 

 
R.D. : – En face de la complexité d’un présent technologique en extension, que représenterait, pour l’écrivain et le chercheur Maurice Couquiaud, la littérature, l’acte créateur? À mon sens, la métaphore peut représenter une bonne manière d’exprimer cela. Mais ce n’est peut-être qu’une eau parfumée !

 

M.C. : – Le présent technologique nous apporte le souci de préserver l’avenir. Les progrès incessants et rapides des techniques à notre portée bouleversent nos conditions de vie et notre environnement sur la planète en danger. Sur ce point, je ne peux qu’évoquer l’importance d’une réflexion approfondie mise en oeuvre notamment par une association dont je fais partie Le Centre International de Recherches et d’Etudes transdisciplinaires (1) fondé par le physicien Basarab Nicolescu. Chercheurs de toutes disciplines, scientifiques de renommées internationales, philosophes, artistes, écrivains et poètes de multiples nations se sont associés pour trouver les voies d’une prise de conscience supérieure et positive. Celle-ci dépasse largement le domaine des lois indispensables destinées à ménager la nature, à brider les débordements de la technologie comme certains le réclament. Mon ami Basarab relève l’existence d’une nature subjective s’alliant à la nature objective. S’appuyant sur la richesse du préfixe latin trans (ce qui traverse et va au-delà), il insiste sur la complexité d’une transnature, où les deux notions deviendraient indissociables. Transnature,… à lui seul, le terme porte le goût d’une meilleure compréhension du monde, de la tolérance entre les êtres.
Pénétrer cette complexité, explorer ses arcanes, nécessite les efforts conjoints de toutes les disciplines. Vous évoquiez la métaphore. Elle me paraît avoir un rôle important, à condition de la protéger de certains écueils qu’elle porte en elle. Si la métaphore est une eau parfumée, dans sa légèreté indispensable on doit reconnaître l’essence qui la parfume. Les scientifiques ont bien compris le danger. Ainsi s’indignent-ils aujourd’hui devant l’image attribuée à l’atome, représenté comme un système planétaire où les particules tournent autour du noyau. Représentation totalement fausse, encore enseignée dans bien des écoles. Nous ne nous trouvons pas devant un phénomène littéraire, bien que les écrivains et les poètes soient concernés, mais devant un phénomène bien plus général, où la littérature et la poésie, traduisant les remous d’une meilleure conscience collective, peuvent transmettre aux individus autant qu’à la société l’engrais sensible d’un regard élargi. Donner une apparence esthétique à cette engrais ne peut que favoriser ses effets. En cela notamment se trouve pour nous l’acte créateur. Créer avec les autres, pour les autres, c’est adopter le bon sens de l’évolution.

 

R.D. : – Personnellement, je pense que, depuis longtemps, la littérature s’est affranchie des théories scientifiques trop compliquées pour les rêveurs. Je me permets de dire que l’individu, je veux dire l’homme plongé dans la solitude, plus ou moins vainement, s’écrit à lui-même en écrivant. « L’écrivaindividu » souhaite communiquer et s’enrichir de sentiments (doute, peur, douleur, découverte, bonheur, extase, etc.). Il souhaite comprendre le monde, surprendre les mouvements mystérieux de ce que lui-même et ceux qui l’entourent appellent tout simplement « Vie » ou « Le Vécu », poussant à vivre avec les autres,… mais en devant se passer d’eux. Notre présent technocratique et technologique, froid, hors de la logique du cœur (alors que tout cœur a sa logique), en réalité programmé pour annuler tout élément sentimental, transforme insidieusement les distances et les durées humaines, clone virtuellement les cœurs et les consciences. Selon mon avis de philosophe raté, au sein de ces consciences de clones obligés de vivre et de leurs âmes vides, même le meilleur se dépose en lambeaux. Dans cet assaut des technologies actuelles, de ces soi-disant avancées techniques (révoltes, suicides, explosions, meurtres enregistrés et reproduits), l’acte d’écrire deviendrait-il un acte destiné à plumer l’intelligence et le cœur sensibles, à reproduire avec succès le manque rongeant ce cœur et cette intelligence ? En fait, veuillez m’excuser cette déclaration un peu confuse et quelque peu brûlante ! Connaissant votre poésie (en tant que traductrice), j’ai l’impression que la création, pour Maurice Couquiaud, relève d’un état mystique de la solitude avec les autres et pas du tout celui de la création en parfaite solitude parmi les autres. Plus métaphoriquement, plus eau parfumée, votre œuvre créatrice ne serait-elle pas la représentation d’un isolement dans la science de votre tristesse ? Ai-je tort ?

 

M.C. : – Pour répondre d’abord à votre dernière question, je dirais qu’il ne faut pas confondre tristesse et lucidité. La profondeur de la tristesse pourrait se mesurer chez moi, non en fonction d’un certain désespoir latent, mais plutôt selon le niveau plus ou moins haut de l’espoir, pouvant se montrer variable mais présent. Cela représente une différence fondamentale, basée sur ma conception de l’univers et de l’existence. Celui qui attend trop des autres et du monde a l’impression de ne rien recevoir, d’où son sentiment de solitude. Aujourd’hui, n’attendant que peu de choses, je m’étonne et m’émerveille sans cesse de ce que je reçois. J’ai tant à apprendre de mes semblables. Les manquements à l’amour sont si vastes, si nombreux, qu’en distribuer un peu donne le sentiment d’exister pour quelque chose,… une autre façon de recevoir. Connaissant bien votre poésie, je dirai que celle-ci est le fruit d’un courant de pensée très fréquent chez les êtres sensibles que vous évoquiez. Chaque jour apporte un flot d’évènements pénibles, d’horreurs et d’atrocités. L’individu peut donc éprouver légitimement un sentiment d’isolement, d’injustice, d’absurdité, de non-sens existentiel. Pour employer une expression de René Daumal dans son poème Pour désosser les philosophes, il s’arrache « des bonbons du cœur ». De superbes poèmes jaillissent de ces constats dramatiques.
En fait, comme après la première guerre mondiale, l’ensemble presque complet des intellectuels est victime aujourd’hui des scientistes ayant détruit les repères d’autrefois. Un comble pour des scientifiques, ils ont proclamé la mort de Dieu sans en apporter la preuve. Sans preuve du contraire, admettons qu’il aient raison ! C’est possible ! Croyant tout connaître, ils ont désenchanté le monde en faisant de l’homme, de l’individu, un super singe malléable individuellement ou en foule,… malléable comme son avenir. Heureusement d’autres chercheurs, plus avancés que d’autres dans leurs théories et les réflexions qui s’y attachent, m’ont appris que le super-singe devait prendre conscience des responsabilités particulières qui lui incombent. Avec ses amis, le poète que j’essaye d’être ressent notamment le besoin de prendre en compte les apports philosophiques de la recherche contemporaine. Les nouvelles théories permettent de déstabiliser le positivisme et l’orgueilleuse rigidité d’un autre siècle. Oui ! Je l’avoue ! Les différentes formes de l’infini m’excitent,… sans se déshabiller complètement. Nous découvrons par exemple les dessous modernes de la non-contradiction des opposés, la non-localisation des particules, la probabilité de dimensions inconnues, etc. Le rôle de l’observateur dans l’expérience devient essentiel et redonne sa place à l’individu, à l’observation de l’étrange, sans a priori. La physique quantique nous a fait découvrir les pouvoirs étranges de l’indéterminé sur les différents niveaux de la matière, les différents niveaux de l’esprit, du sentiment et de la beauté. Débarrassé de ses certitudes décourageantes, l’individu peut ressusciter dans son être et ses croyances le sens valorisant de la vie, même si cette vie est difficile, même si des hommes (je dis des hommes et non Dieu) suscitent le dégoût par les malheurs qu’ils provoquent ou exploitent. J’espère que les poètes, sans désespoir au sein des difficultés, comprendront que le futur dépend de nos efforts, individuels avant d’être collectifs, pour le rendre un peu plus attrayant. Ils retrouveront le plaisir du chant dans le ré-enchantement.
Oui ! Les avancées technologiques, que vous évoquiez, peuvent contribuer au malaise. Certaines sont porteuses de danger pour l’individu, pour la société, pour la nature ! Mais il ne faut surtout pas confondre recherche scientifique et technologies toujours provisoires. La prise de conscience est en cours pour corriger les impasses ou les déviations dangereuses. Ayant subi dans mon enfance les épreuves de l’exode, celles des bombardements, de l’occupation, de l’inconfort et des privations, je peux comprendre que les chinois par exemple souhaitent s’affranchir des conditions de vie que j’ai connues en partie. Les lourds seaux de charbon à porter dans les étages m’ont donné le goût des ascenseurs. L’âme trouve le même goût dans ce qu’elle apprend avec peine à surmonter.

 

R.D. : – J’aimerais revenir doucement à la littérature, que l’âme a inventé pour le goût de l’âme. Face aux crises existentielles contemporaines, la littérature ressemblerait-elle à un ballon piqué, finement percé ? A quoi bon écrire, cher poète ?

 

M.C. : – La poésie fait–elle partie de la littérature ? Bien des poètes refusent pour leurs poèmes cette appellation. Je peux les comprendre, sans les approuver totalement. Il est difficile de ne pas classer les œuvres de Ronsard, Lamartine ou Rimbaud dans un genre littéraire, enseigné comme tel dans les écoles. Mais, à mes yeux, la poésie se situe dans la littérature comme l’homme dans le règne animal. Tous deux tiennent une place un peu particulière.
Il existe, si on veut bien l’admettre une littérature romanesque, incluant les grands écrivains comme Flaubert ou Balzac à côté des romans de gare, une grande littérature théâtrale,… mais conjointement se développent une littérature pornographique, une littérature économique, depuis peu une littérature informatique, etc. Comment pourrais-je dire que la littérature possède une âme particulière. Je vois autant de différences entre les écrits qu’entre le moustique, l’hippopotame, le singe et le perroquet. Même l’image de l’ornithorynque ne peut convenir à une dénomination très générale. Un écrivain peut faire frissonner sous la plume son âme littéraire, son âme poétique, en oubliant l’ancienne connotation religieuse attachée à ce terme, mais parler d’âme pour ce grand machin, intitulé la littérature, me paraît une extension un peu trop audacieuse. Sans mépriser l’animus masculin, j’ai trop d’estime et d’affection pour l’anima, cette part féminine de nous-même, pour accorder son nom à n’importe quoi. Si quelqu’un possède une anima, une âme vibrante, c’est l’individu capable de transmettre ses vibrations ontologiques, ses goûts esthétiques à d’autres âmes capables ou susceptibles de vibrer à l’unisson.
Un peu pour la même raison, faut-il vraiment comparer la littérature à un ballon, victime d’une piqûre l’amenant à se dégonfler lentement ? De prime abord, une simple visite au Salon du livre pourrait me pousser à rejeter la comparaison. Tous les genres littéraires s’y côtoient. Chaque année voit la pression et l’enveloppe globale se gonfler, du meilleur, du moins bon, de l’indifférencié et du mauvais, mais demeurer au sol sans intention de légèreté. Dans ce mélange, que devient le gaz rare qui devrait faire voler ce ballon au dessus de l’être ? Nos pauvres poèmes, à la difficile condition d’être édités, se perdent dans l’extension d’une littérature sans anima, parmi les mémoires trafiquées d’un assassin ou les souvenirs fabriqués d’une actrice au bord de l’usure. En ce sens, votre question, pourquoi écrire ?, me semble tout à fait pertinente. Je répondrai qu’écrire est un devoir quand on en ressent le besoin ! Parce que cela répond alors à un besoin intérieur et contribue, comme j’aime le répéter, à donner un sens à la vie, la sienne ou celle des autres. Un musicien trouve sa nourriture dans la composition, un écrivain dans l’écriture. Bien plus, le ballon qui vole grâce à la saisie d’un gaz rare, sera suivi par les êtres toujours nombreux qui lèvent la tête, le cœur et l’imaginaire vers la simple beauté ou le questionnement d’un ciel étoilé. La meilleure littérature, changeant le regard des individus, peut changer le regard d’une nation, trouver même une utilité réaliste. Que dire de Soljenitsyne qui a bouleversé l’ancien empire soviétique, contribué à sa chute ? Parmi de nombreux ballons, le plus beau, sans la moindre piqûre, me paraît toujours prêt à prendre son envol vers les contrées du mieux à explorer.

 

R.D. : – Quel serait l’âge propice à la création littéraire ? Quand et comment avez-vous reçu le droit à l’acte créateur ? Racontez-moi, s’il vous plaît,… un tout petit peu !

 

M.C. : – Sincèrement, je ne vois pas d’âge particulièrement propice à la création littéraire. Pensons à la jeunesse de Sagan, de Radiguet, à celle de Rimbaud lorsqu’il a imaginé Le Bateau ivre, à l’âge avancé de Victor Hugo lors de ses dernières œuvres. Tant d’autres exemples allant dans le sens de la jeunesse ou de la vieillesse ! Ce qui peut compter en revanche, c’est la bonne connaissance du genre artistique ou littéraire dans lequel on souhaite exercer son talent. Très tôt, Rimbaud avait pris le vent de la création poétique contemporaine. Hugo a toujours su le voir tourner. Bien des poètes, bien des écrivains gâchent très tôt leur talent par méconnaissance, en enfonçant les portes ouvertes avec des clichés, laissent bêtement vieillir plus tard leur vision du monde ou de l’écriture. Même les plus doués peuvent perfectionner sans cesse leur style, labourer le champ de leur inspiration, comme celui de leurs réflexions.
L’acte créateur n’est pas un droit, c’est une aspiration qui doit se doubler d’un pouvoir, celui de bien créer. Je ne saurai jamais si j’ai réellement ce pouvoir, et, si je l’ai, à quelle époque il m’est venu. Je peux simplement vous dire que j’ai écris mes premiers poèmes à seize ans, après un exposé que m’avait demandé mon professeur de français en classe de première. J’avais vu mon premier cadavre à l’âge de dix ans, les tripes à l’air sur les routes de la débâcle, puis d’autres, plus tard, parmi les décombres qui m’entouraient. Je pense que cela donne du sérieux à l’existence. J’avais donc choisi Vigny dont j’aimais l’austérité romantique. Mais curieusement, je dois au service militaire ma véritable plongée en poésie, je veux dire en poésie contemporaine. Chargé de synthétiser la presse pour les différents ministres qui se succédait au ministère de la guerre à un rythme accéléré, j’étais entouré de jeunes journalistes de toutes tendances politiques et poétiques. Ainsi j’ai pu découvrir Desnos, Char, Supervielle, Aragon, Eluard, Brasillach, etc., un horizon fort varié ! Plus tard, pendant ma vie professionnelle non littéraire, élargissant cet horizon avec une curiosité dévorant tous les azimuts, je visitais non seulement la poésie, les romans et le théâtre mais aussi la science et la philosophie. Je continuais d’écrire sous influences, sur de petits carnets,… surtout le soir et la nuit, jusqu’au jour où, vers l’âge de quarante ans, j’ai choisi de remplir une poubelle avec les mille feuilles de mon anima, que je jugeais désuètes. Revigoré, poussé par le désir de partager, un an plus tard, en 1971, je publiais mon premier recueil : « Que l’urgence demeure ». Oui, l’urgence n’a pas d’âge,… comme la création ! Chaque fois qu’elle me rencontre, une vieille amie, me lance un passage de mon ancien poème l’Hôpital des enfants malades : « J’ai cinq ans, non… j’en ai quatre vingt ! J’ai toujours le même âge,… celui du dernier mot. »
Sentimental, j’aimerais en m’éteignant que ce dernier mot fasse voler une image faisant battre d’autres cœurs.

 

R.D. : – Quand, comment, où, et surtout à qui écrit l’adulte Maurice Couquiaud ? Que voudriez-vous transmettre par l’écriture?

 

M.C. : – Le poème n’est pas un train express. Il n’a pas d’horaire… je dirais même pas de destination. Je suis peut-être son conducteur, mais, la plupart du temps, je ne suis même pas sûr de transporter des voyageurs. Je dirais cependant que si, d’aventure, l’un d’entre eux se manifeste et se dit heureux de ce qu’il faut bien appeler un transport… alors mon plaisir s’augmente d’un plaisir partagé. Puisque vous aimez le mot âme, je l’adopte pour expliquer que je réponds à ses étonnements, déploie ses impulsions, qu’elles soient matinales, ensoleillées ou nocturnes. Je ne les dirige vers personne en particulier, si ce n’est ceux qui partagent le même éveil des sentiments ou cultivent tous les terrains ontologiques et artistiques de la sensibilité. Cette liberté de comportement convient, me semble-t-il, à l’entrevision poétique, à la fois fugace et puissante, tremplin de l’imaginaire et de l’écriture. La poésie, véhicule hors normes, conduit l’être de l’indéfinissable à l’intime compréhension, en passant par la gare de triage de l’émotion.
Il en est tout autrement pour ce que je souhaite transmettre, le message implicite que je pourrais apporter dans mes articles ou les essais que je publie. Ancien rédacteur en chef de la revue phréatique pendant dix sept ans, j’ai lu tellement de poèmes de qualité si diverses que j’en ai tiré certaines conclusions, dont certains poètes ou lecteurs pourraient peut-être tirer profit. Pourquoi pas ? La lettre à un jeune poète ne sera jamais stérile. Elle ne cesse de faire des petits sur les pages blanches. Mais l’essentiel est ailleurs, je pense vous en avoir exposé quelques données principales. La curiosité, qui me propulsait dans l’approche des connaissances, m’a permis de découvrir d’une part les bouleversements récents et mal connus de la logique et de la pensée, d’autre part leurs apports potentiels à toutes les formes de culture. Oui, le malheur et la misère peuvent encore se propager comme les virus ! Mais, de même que l’onde peut se révéler particule, l’intelligence peut devenir la main du cœur. Nous sommes en quelque sorte sur la pente du Mont Analogue, le rêve grandiose mais inachevé de Roger Daumal, génial déserteur de son terrible Grand Jeu. Je dirais aujourd’hui aux suicidaires, aux désespérés d’autrefois, à Roger Gilbert-Lecomte, Gérald Neveu, Armand Robin et autres que la désespérance est dépassée… Que l’univers n’est pas une vulgaire machine, même si nous ne sommes pas sûrs de la présence d’un horloger pour le régler, qu’il est des êtres merveilleux, se dévouant sans ambitions et sans compter les indulgences plénières,… que planter une théorie fertile peut offrir à l’énigme l’épanouissement supérieur du mystère,… que planter un beau poème peut offrir aux murs de la réalité des mots grimpants pour les embellir et parfois les franchir.
Au fond, si je pouvais glisser un message dans le poème, ce serait celui du tiers secrètement inclus dans la beauté du geste qu’il ne peut faire, mais qu’il suggère.

 

R.D. : – Dans Ecce homo Nietzsche écrivait: « Nous avons tous peur de la vérité ». Est-ce le cas de l’écrivain, plus précisément du poète,… quelqu’un ayant peur de la réalité, un faible se couvrant de rêves, afin d’échapper à la cruauté de son époque ?

 

M.C. : – Dans mon dernier essai L’horizon poétique de la connaissance (2) j’ai imaginé un Entretien avec la Vérité. Elle-même y reconnaissait avoir un caractère fantasque, soumis aux caprices de l’humanité. On le sait depuis longtemps, sujette au dédoublement multiple de la personnalité, il lui suffit de franchir les Pyrénées pour devenir toute autre. Connaissant ce phénomène, il nous appartient de le maîtriser, encore une fois grâce à la lucidité de notre conscience évolutive. Avoir peur d’elle, c’est avoir peur de nous, pire, de nos fantômes ! Les scientifiques appellent maintenant la progression de leurs théories des changements de paradigmes. De même devons-nous faire évoluer sans peur les paradigmes de nos comportements en fonction de nos connaissances. La Vérité est rarement nue. Elle aime les vêtements régionaux et les modes historiques.
La cruauté d’une époque se perd dans la cruauté des précédentes. Pour certains écrivains, l’une des bonnes façons d’exprimer ses peurs de la réalité se trouve dans la science-fiction. Une projection dans l’avenir lui permet en quelque sorte de définir ses appréhensions, tout en les exorcisant. Le poète quant à lui, choisit parfois de fustiger ses craintes présentes ou à venir, personnelles ou collectives, en les incorporant à sa réalité immédiate. Epreuve terrible, car il porte alors le poids du monde. Ce n’est pas un rêve, mais un cauchemar dont il ne cherche même pas à se protéger ! C’est le cas des poètes suicidaires que j’évoquais tout à l’heure. D’autres vont se réfugier, comme vous l’évoquez, dans un univers plus confortable. On attribue souvent aux poètes le titre de rêveurs. Comme Bachelard, je ne les vois pas plongés dans leurs rêves, mais plutôt porté vers la rêverie, ce qui ne dénote pas nécessairement une attitude coupée des réalités, mais plutôt une démarche propice à l’adaptation de nos contingences. Peu enclin aux chimères, le savant, lui aussi, rêve d’une certaine façon à la solution de l’énigme avant de réaliser l’heureuse expérience. Echapper aux réalités cruelles de son époque conduirait à l’impasse intellectuelle et créatrice. Même les grands contes de fées sont de façon générale des actes souverains de la lucidité se couvrant de légers voiles pour mieux s’exprimer, à l’inverse de la raison.
A ce propos, j’évoquerai la thèse de mon ami le physicien des particules, Bernard d’Espagnat. La réalité que nous abordons, qui nous soumet à ses durs principes, n’est qu’une réalité très relative, étant donné la faiblesse des sens qui nous la communique. Pauvre réalité immédiate et objective, dans le bonheur et la souffrance ! Le Réel (3) véritable, lui, englobe tous les secrets de l’univers, ses dimensions maintenant supposées nombreuses, ses rapports de forces insoupçonnées, l’interaction du microcosme et du macrocosme. Il nous demeure inconnu parce qu’il est voilé ! Seules les fois du croyant ou la rêverie du poète peuvent semer des perles sur une transparence qui nous échappe.

 

R.D. : – Personnellement, à Rodez en 2000, à l’occasion des Journées de la poésie, j’ai fait la connaissance de votre ami l’astrophysicien – poète Jean-Pierre Luminet, préfacier de votre Horizon poétique de la connaissance. Vous y étiez aussi, aux côtés de J. M. Maulpoix et d’autres poètes français ou francophones. Vous avez de nombreux amis scientifiques. Vous êtes féru de philosophie, d’astronomie, de physique, etc. Selon moi, il y a chez vous un besoin permanent de donner valeur de témoignage poétique à la science et apport scientifique à la poésie. Est-ce que cela met la barre très haute ? Votre poésie serait-elle conduite par obligation à ne pas décevoir vos lectures scientifiques et inversement?

 

M.C. : – Après une petite traversée du désert, la lecture des œuvres de Pierre Teilhard de Chardin m’a poussé à prendre un large recul par rapport à toutes choses. Notre conscience est à peu près semblable à celle des anciens grecs, mais se révèle supérieure dans l’échelle de l’évolution à celle des néandertaliens, encore plus à celle des premiers mammifères, encore plus à celle des protozoaires fondateurs. Rejoindre Le Centre International de Recherches et d’Etudes transdisciplinaires de Basarab Nicolescu, m’a donné l’occasion de rencontrer nombre de chercheurs tels Michel Cassé ou Etienne Klein, nombre de philosophes parfois poètes comme Michel Cazenave ou Michel Random, etc… Tous, dans l’ensemble, nous considérons que l’univers forme un Tout, même s’il est constitué de plusieurs niveaux de matérialité, microcosme et macrocosme, secteurs connus ou inconnus, dont les lois sont différentes. Faisant partie du groupe, le poète Michel Camus parlait à mes côtés de sa lumineuse ignorance.
La logique d’Aristote, celle du tiers exclus, a+b=c, demeure valable au niveau de nos simples perceptions. Mais nous savons aujourd’hui, grâce à la recherche de pointe, que la Totalité n’est pas toujours égale à la somme des parties, que, secrètement, tous les niveaux interagissent entre eux. Or le comportement de chaque individu dépend de sa conception, trop souvent étroite, de ce qui l’entoure. Croyant explorer son âme, en exprimer les états particuliers et les réactions personnelles, l’ego du poète exprime en réalité ce que lui suggère la vision qu’il a reçu de son éducation première et de son environnement limité, à travers l’image incomplète qu’il s’est forgée du monde. D’où la nécessité d’élargir notre horizon à tout ce qui peut valoriser notre être et celui de l’humanité,… d’où l’espoir pour le poète de valoriser la résonance poétique de l’univers, sans la limiter nécessairement aux abords de sa petite aventure dans la société.
L’échange entre les disciplines répond à une réelle osmose. Spiritualité, science, biologie, psychologie, toutes les données de la connaissance s’interpénètrent pour donner un nouvel éclairage à l’ensemble de l’aventure humaine. Non, à mes yeux la barre n’est pas trop haute ! Je demeure incapable de démontrer le célèbre théorème quantique de Schrödinger,… mais, avec patience et curiosité, par les implications de son énoncé, j’ai appris à en tirer certaines conséquences philosophiques sur l’indétermination,… me rendant peut-être un peu moins obtus dans mes conclusions. J’espère que ces données sembleront faciles à mes petits enfants, qui en manipulent déjà le résultat dans la technologie des ordinateurs. S’attacher au néant, c’est, par méconnaissance, refuser d’accorder plusieurs pentes au possible, notamment celle que j’ai choisie, la pente rude et montante de l’espoir. Ma poésie deviendrait, en quelque sorte la respiration de l’indéterminé, curieusement plus facile en altitude.

 

R.D. : – L’écrivain Maurice Couquiaud parle souvent de l’éternel. Sa quête est ancrée dans l’incertitude, dans une insécurité bien saisissable. Quel serait le sens le plus ambigu que l’éternel présente à votre esprit? Et le plus précis ? Comment l’éternel vous manipule-t-il ?

 

M.C. : – Je pense avoir employé ce mot plutôt dans mes poèmes que dans mes essais où j’essaye d’être précis dans la mesure du possible. Au sens littéral, l’éternel ne peut avoir ni début ni fin. Or, de large façon, la science attribue aujourd’hui un commencement au monde visible, correspondant au commencement de l’espace temps intervenu juste après l’auto-allumage du big-bang originel. Il faut insister ici sur le terme après. Demeure en suspens le futur,… car tout dépend pour les chercheurs de la masse globale de l’univers, pouvant assurer soit une expansion infinie, soit un anéantissement dans un big crunch final, venant gommer le temps avec la matière. Il m’est donc difficile de parler d’une éternité physique. En fonction de mes connaissances, la notion d’éternel ne peut s’appliquer qu’au regard de la métaphysique, loin de m’être indifférente, au contraire. Seule façon de me manipuler ! Dieu, s’il existe, pourrait se concevoir comme l’Éternel. Par principe et croyance il se trouverait hors de l’espace temps à portée de nos perceptions étroites. Comme pour Teilhard de Chardin, mes préférences iraient vers un Dieu bien différent du grand barbu à notre ressemblance, masqué de symboles par notre vieil imaginaire. En essayant naïvement d’être un peu plus précis, je dirais sans y croire que, en l’absence d’un créateur, l’éternel serait paradoxalement ce qui n’est pas, quelque néant inventif qui se trouverait hors du temps… peut-être une forme du vide quantique frisant le bord de l’être,… la baguette magique des dimensions inconnues, mais très, très, très bizarrement enchantées.

 

R.D. :- Dans votre poésie et dans vos essais, sous chaque battement d’aile des plus beaux syntagmes, il y a le parfum subtil d’un étonnement. Est-ce qu’il est là pour enchanter et déjouer les pièges de la langue? Ou… ?

 

M.C. : – Vous touchez là une idée qui m’est particulièrement chère. Très tôt, j’ai constaté lors de mes lectures, que les poètes que je préférais possédaient une qualité essentielle, le pouvoir de transmettre, à travers l’émotion qu’ils me faisaient partager, l’étonnement fondateur de cette émotion… cela, malgré les différences d’époques, de styles et de sujets. Aujourd’hui encore, lorsque je lis La ballade des pendus, je frémis avec François Villon à l’évocation des cadavres déchirés, livrés à l’appétit des charognards au moyen âge. D’une certaine façon, je les vois ! Une force intérieure et collective me fait entrer dans le long cortège des « frères humains qui après nous vivez ». Cette même force m’incite à partager avec ces frères tout ce qui me remue profondément, transforme sans détours mon étonnement en horreur, en dégoût ou en émerveillement, le jette de façon naturelle dans sa forme de poème. Je vois là, en effet, une façon de déjouer les pièges de la langue, … avec ceux du raisonnement.

 

R.D. : – En 1976, vous avez diffusé le Manifeste du poète étonné. Parlez-moi, s’il vous plaît, de ce projet extrêmement intéressant, et des échos immédiats dans le champ de la recherche poétique.

 

M.C. : – Avec un temps peu disponible et des moyens for limités, je n’ai pu diffuser que de façon très modeste ce manifeste rédigé comme un cri d’alerte. J’eu cependant le bonheur de le voir susciter de nombreuses réactions favorables, associées à bien des questions. Cela ne pouvait que m’encourager à développer mes réflexions pour justifier ma position. D’abord, affirmer devant la sympathique erreur de certains, qu’il ne fallait pas confondre la cause avec l’effet. Ainsi, l’émerveillement n’est qu’une des formes prises par l’étonnement dans sa foulée, la plus douce. Je pouvais m’appuyer sur Saint-John-Perse affirmant que la poésie était la première fille de l’étonnement, précédant la philosophie… j’ajoutais précédant la science ! Je pouvais m’appuyer également sur Vladimir Jankélévitch, insistant dans ses livres sur la force de l’entrevision, ce phénomène fort bref, libérateur de l’inspiration. A mes yeux, le poète doit demeurer sur le fil de ce phénomène fondateur, le faire vivre dans les mots qu’il respire, dans les images qui jaillissent de leurs rencontres inattendues. Les explications sont inutiles, gênantes, détruisent avec lourdeur le charme secret, subtil et nécessaire, diffusant la résonance intime de ce que l’être a découvert ou ressenti… quitte à se trouver poursuivi dans le temps par cette résonance. Les démarches du scientifique et du philosophe sont différentes, puisque l’étonnement appelle pour eux la venue de certains secours indispensables, ceux du raisonnement ou de l’expérience. En revanche, combien de plumes soit disant poétiques s’exclament et s’égarent dans un exposé pour expliquer avec soin les conséquences psychologiques d’un événement sur l’auteur, dans une description au premier degré pour vanter dans des fioritures simplistes la beauté d’une femme ou d’un jardin ! Combien d’autres s’égarent aujourd’hui dans les déserts de l’âme, pour faire moderne, en asséchant volontairement les oasis de l’écriture, les vibrations délicates apportant des remous lointains mais essentiels ! Mon modeste cri a lentement pris un peu plus d’ampleur… Je me suis donc efforcé de le condenser, hors poème bien entendu, dans mes articles et mon premier essai L’étonnement poétique (4).

 

R.D. : – En 1978, vous êtes entré au comité de lecture de phréatique, excellente revue ayant Gérard Murail pour directeur. En 1983, on vous retrouve là en tant que rédacteur en chef à ses côtés, vice-président du Groupe de Recherches Polypoétiques. Parlez-moi de ce travail complexe ? Evoquez, je vous en prie, le plus beau souvenir et la plus marquante désillusion de ces années, époque d’une certaine sophistication, à la fois de toutes les libertés et de toutes les expériences ! Paris en était-il le laboratoire ? Quelle conclusion peut-on en tirer, quel conseil donner, dont les fondateurs de nouvelles revues et de mouvements transdisciplinaires pourraient tirer profit ?

 

M.C. : – J’ai trouvé en Gérard Murail un ami précieux, partageant nombre de mes centres d’intérêt. Peintre, romancier, poète, épris de toutes les formes de recherches scientifiques, spirituelles et culturelles, il m’a permis de prendre confiance dans mes réflexions et de leur donner une plus large audience. Ailleurs ou chez nous, je pense que la poésie a toujours été un champ d’expériences… plus ou moins audacieuses selon les époques. Mais je n’aurais pas l’audace de dire que Paris représentait notre laboratoire,… tout au plus un lieu pratique de rassemblement. Ayant développé en 1983 le format et la formule de phréatique, notre équipe cherchait à recueillir le meilleur de l’expression poétique sans tenir compte du régionalisme ou d’un certain esprit de chapelle. Bien que francophones généralement, nos collaborateurs étaient originaires de tous les coins de France et du monde. Ainsi, jeune universitaire roumaine alors peu connue, vous avez-vous vu certains de vos premiers poèmes en français publiés dans nos pages. Joie collective de recevoir un jour une lettre de Sibérie, encore sous le joug, de se savoir étudiés dans les grandes universités américaines !
Comme je vous le disais, poésie, philosophie, science, toutes les filles de l’étonnement choisissent des voies différentes, mais gardent l’empreinte familiale originelle. Tremplin de la transpoésie, éprise de création, la revue, ce fut mon grand bonheur, devint un lieu de dialogue entre artistes, astrophysiciens, physiciens, philosophes, poètes, etc,… chacun apportant un écho positif dans l’osmose des échos différents, mais porteurs d’universalité. Quel joie pour mes amis de rassembler à Nice un colloque sur l’étonnement réunissant des écrivains, des astronomes avec des cosmonautes russes et américains, d’organiser au Palais de la Découverte une exposition sur la symbiose artistique des connaissances et des techniques, au musée Guimet une séance de poésie à voix croisées, de participer, comme je l’ai fait à titre d’animateur, aux soirées poésie – sciences du Théâtre Molière, à Paris, etc.
Je n’aime guère évoquer nos désillusions… elles sont partagées par tous les rédacteurs de revues. Nous avions choisi la voie difficile de ne pas lier la publication d’un poème avec les abonnements. C’était une façon pour nous de tailler si possible le meilleur dans sa gangue, de fidéliser nos lecteurs par la qualité. Ce fut une entreprise difficile, durable, parfois décevante, mais une expérience enrichissante dont nous restons fiers. Le seul conseil à donner c’est celui de l’exigence, du courage et du désintéressement. Ma confiance dans l’homme est à la fois prudente et indéracinable. Fortifiée par la transculture, la conscience n’a pas besoin d’O.G.M pour se développer. Sachant d’avance que le résultat ne se recueille que post mortem, je flotte sans impatience dans l’épanouissement de mon big-bang étonné, sans savoir si c’est la postérité qui me justifiera, l’éternité qui me donnera réponse ou le big-crunch qui nous effacera. L’aventure était belle. L’amour est une arme de construction massive !

 

R.D. : – Vous êtes un poète grave, pur, limpide, inspiré par les récifs du temps, les dimensions et les durées. Chaque poème de Maurice Couquiaud est une île dans l’émotion, loin de l’arrogance de certains plumitifs en vogue, moins doués que vous. Vos écrits (poèmes, essais, articles, entretiens, interventions dans des colloques et des tables rondes) figurent dans de nombreuses anthologies et revues poétiques. Vous figuriez déjà par exemple au chapitre Corps et cosmos dans L’Histoire de la Poésie de Robert Sabatier en 1989, puis dans Les poètes et l’univers de Jean-Pierre Luminet (5) en 1996, vous avez présenté avec ce dernier Les poètes et le cosmos pour la revue Vagabondages, etc. Dans vos thèmes d’étude, vous faites souvent référence à Kronos plutôt qu’à la minute ou à la seconde d’une mesure terrestre. Auriez-vous peur de la banalité, du partage des sources communes avec les autres poètes ?

 

M.C. : – Ma motivation véritable et profonde est une immense curiosité. J’ai senti, grâce à elle que l’horizon de la connaissance, en s’élargissant, touche de plus en plus aux frontières de la réalité concevable, sans les franchir. Je ne peux que le redire, cet horizon atteint en quelque sorte les frontières poétiques du mystère. Nulle crainte de la banalité, morne plaine qui demeure ce qu’elle est, nulle peur d’un partage des sources habituelles avec les autres. Si l’on se livre à son pouvoir, le vent de la conscience nous pousse naturellement vers des sources complémentaires ;… tout être curieux peut les chercher pour s’y abreuver. Je rencontre parfois à l’Université Interdisciplinaire de Paris un charmant retraité ayant quitté l’école à treize ans. Passionné, il interprète aujourd’hui fort bien les implications de la recherche la plus avancée dans la pensée contemporaine. La complexité se mérite,… mais elle apporte beaucoup !
C’est cette complexité faisant référence à la physique quantique qui m’amène, pour évoquer l’inspiration, à parler de particules temporelles plutôt que de secondes, ou de minutes. Déjà Bachelard, à propos du même sujet, parlait de l’atome instant, de sa verticalité, Pierre Teilhard de Chardin évoquait des quanta de conscience. J’avais rejoint autrefois le groupe Kronos où mes amis de tous bords se penchaient sur la nature du temps,… problème qui tourmentait déjà les anciens. Secrètement, l’atome instant se pulvérise. Etrangement, il s’effrite en construisant ce qui le différencie des autres, pour atteindre aussi bien le sentiment fugitif que le sentiment de la durée. Le bonheur et le malheur sont le fruit de ces symptômes, que le poète ressent comme un appel du cœur.

 

R.D. : – Le dernier rire pour les étoiles est un titre riche de résonances et d’images. C’est un livre bien particulier où la marée des métaphores vise la pureté et l’essence, un livre guérissant toute crise porteuse de malheur ou d’égarement. Je cite : « Jeune pureté / Plus belle d’être fragile / Porcelaine aux rêves de plante / Ton eau donne au poème / le temps qui manque aux fleurs coupées ». Quelle est la source de cette pureté dans ce monde sale, sauvage, sacrifié, satanique, terre du sauve qui peut ? D’où vient cette voix de poète qui protège son lecteur ?

 

M.C. : – Je parlais au début de notre entretien d’un certain ré-enchantement possible de l’univers, grâce notamment au génie de certains chercheurs. Il appartient au poète de participer à ce mouvement. On me demandait souvent d’expliquer le titre de la revue phréatique. La nappe phréatique est un lieu invisible dans les profondeurs, où l’eau, s’étant infiltrée à travers les différentes couches du terrain, se trouve retenue dans l’ombre et se décante peu à peu. Après son séjour sans séisme, sans remous et sans révolte, elle alimente une source naturelle, offrant à l’individu assoiffé la pureté d’un liquide transparent, le rafraîchissant avec bonheur. Il en est de même pour l’esprit. Le monde n’est pas sale,… il présente des saletés ! Il n’est pas sauvage, il est le théâtre de multiples sauvageries ! etc,… Le dernier rire pour les étoiles était celui d’un clown mélancolique, mais pouvant rire de lui-même. Dire le mal sans haine, c’est pour moi, donner l’envie du bien. Il appartient à l’individu de trouver des sources pures, de se joindre à d’autres pour les entretenir, pour les faire connaître et les développer. Ce sont les pollutions de l’âme qui provoquent depuis toujours celles de la société sous ses formes diverses. La lucidité est un terrain de filtration. A travers les couches multiples et perméables de l’intelligence, de la beauté et de la bonté, elle peut freiner au passage les lourds défauts de l’humanité, l’insidieuse retombée de ses miasmes écœurants, les emprisonner sur un fond d’argile malléable. Vous le disiez, la foule se révèle parfois sacrifiée, parfois satanique,… il faut donc lui offrir des ruisseaux, des lacs transparents, où elle puisse regarder son image sans désespoir et sans honte. Quant à ceux qui participent au sauve qui peut sur l’océan troublé de leur colère… qu’ils nous aident à construire des radeaux !

 

R.D. : – La poésie contemporaine offre-t-elle à ses lecteurs le ruisseau ou le lac transparent dont vous parlez ? Quels sont les nouveaux venus, les porte-drapeaux, dans la poésie française que vous venez de lire et d’apprécier ? De quoi se nourrit leur poétique ?

 

M.C. : – La poésie contemporaine est fort diverse. Comme celle d’autrefois, elle ruisselle en bien des caniveaux dirigés vers l’oubli. S’y déversent une multitude de poèmes médiocres pour des raisons nombreuses : tourbillons égocentriques, discours ampoulés, gentilles platitudes, déversoirs de clichés aussi plats que l’imagination de leurs auteurs, expériences obscurs d’une prétendue modernité sans avenir, bref, l’immense majorité des textes produits par des poètes plus nombreux que leurs lecteurs ! Heureusement la nourriture de l’étonnement poétique et de merveilleux talents coexistent encore, entretenant toujours en altitude dans les esprits une transparence comparable à celle des ruisseaux et des lacs. Pendant près d’un quart de siècle laborieux au sein de phréatique, j’ai vécu dans un afflux de manuscrit et de recueils, remarquables, bons, certains décevants ou sans intérêt, ne me donnant en réalité qu’une vision partielle de la création contemporaine. Maintenant, je demeure abonné à plusieurs revues, selon mes goûts parmi les meilleures, pour demeurer en contact avec le courant poétique actuel trop large et trop diversifié pour être défini. Chaque siècle ne livre durablement à la mémoire collective francophone que quatre ou cinq poètes, souvent inconnus de leur vivant, une quinzaine dans les meilleurs cas, et ne retient généralement qu’une part modeste de leurs œuvres. Mon expérience manque donc de recul pour vous citer les noms qui passeront de la nappe souterraine à la postérité. Après un passage au purgatoire de l’indifférence, c’est bien plus tard que leurs drapeaux flotteront dans la bonne littérature. Disons que certains nouveaux contacts confirment ce que j’ai pu vous dire. Je découvre sans cesse des poèmes qui tranchent pour moi sur la moyenne générale. Quel sera leur sort, leur poids fait de légèreté sur la sensibilité de notre descendance ? Je ne sais. J’aimerais, par exemple, que mes arrière petits enfants apprécient deux vers que j’ai lus ces derniers jours. Ils sont de Christian Moncelet, subtil poète que je ne connaissais pas jusqu’au numéro 82 d’Arpa, l’excellente revue de Gérard Bocholier :

« La poésie fait monter l’aube à la plume.
Il y a de la rosée sur ses mots. »

Il nous appartient donc de savoir observer le matin des êtres et des choses.

 

R.D. : – Quelques jeunes amis français, écrivains eux aussi, m’ont parlé à diverses reprises de leur désespoir en face de l’édition à compte d’éditeur. Presque tous ont conclu: « Une main lave l’autre! » C’est un adage qui me plaît… et qui me dégoûte. Si nous prenons son côté négatif et allons un peu plus loin en sa compagnie dans le milieu littéraire contemporain, nous constaterons que le mal l’emporte sur le bien. Maurice Couquiaud, durant votre expérience d’écrivain et de rédacteur en chef d’une revue, qui n’a jamais aimé les petites mafias littéraires, qu’avez-vous remarqué sur le plan écrivain-éditeur ? Vous avez tellement vécu… Le talent suffit-il pour être publié chez un grand éditeur parisien, ou faut-il devenir membre de telle ou telle coterie en vogue ?

 

M.C. : – Il faut considérer le problème sous l’angle plus large : écrivain-éditeur-lecteur. Je pense en effet que le talent ne suffit pas pour être publié de son vivant par un grand éditeur sans une raison cachée. Il faut savoir que le recueil d’un inconnu n’est jamais rentable, même pas amortissable. Pendant des siècles, dans un monde inculte, les poètes ont du vivre à l’ombre de la cour et de la noblesse. L’apparition de l’imprimerie et la naissance d’une classe moyenne ont changé les données du problème. Les choix sont devenus ceux d’une classe peu ouverte, celle des lettrés. La plupart des grands poètes du 19ème siècle ont du avoir recours au compte d’auteur pour se faire connaître courageusement, souvent au dépens de leur niveau de vie. Je n’emploierai pas comme vous le terme de mafia, aux procédés criminels, pour désigner ceux qui dirigent aujourd’hui en sous-main les choix de la grande édition. Une Nomenklatura cultivée, certainement sans intentions malhonnêtes se trouve simplement stimulée par les renvois d’ascenseurs entre comités de lecture, les affinités amicales, politiques ou sentimentales plutôt que par l’amorce du génie difficile à reconnaître dans la multiplicité des manuscrits. La caste renouvelle sa composition dans une élite intellectuelle dirigeant les subventions de l’état démocratique vers ses propres membres, qu’elle juge les meilleurs. Que reste-t-il pour les inconnus sans relations, pour les plus pauvres qui peuvent parfois leur être supérieurs ? Douloureux constat ! Par ailleurs, je note qu’à travers toutes les couches de notre société, une grande partie de la jeunesse trouve des milliards pour des carburants volatils, des bandes dessinées peu reluisantes mais très onéreuses, des musiques primaires, des jeux vidéo stupides et violents, des vacances itinérantes, etc… Comme la plupart des animateurs de revue, comme mon ami Simonomis mettant fin récemment au Cri d’os pour les mêmes raisons et criant depuis son amertume,… je remarque que bien des poètes, partageant une part de ces plaisirs coûteux, limitent leur budget poétique à ce qui peut, directement ou indirectement, favoriser l’impression de leurs propres œuvres. La création poétique ne se vend pas ! Là se trouve le cœur du problème ! Subsistent quelques éditeurs courageux luttant pour cultiver le désert qui les assiège, cherchant tous les moyens de survivre dans la qualité, si possible d’une façon plus ou moins éloignée du compte d’auteur,… mais pas toujours. Souvenez-vous que toute nouvelle organisation appellera des instigateurs, des dirigeants ! Or la poésie, je vous l’ai dit, est un gaz rare qui, comme ses auteurs, ne supporte pas la compression. Pour toutes ces raisons, je transforme mon indignation justifiée en lucidité poétique. J’adopte un autre adage que j’adapte avec regret, bien entendu : « Aide-toi et la poésie t’aidera ». Avec patience, elle fouille les œuvres des disparus, apprend au monde à les déguster… après décantation.

 

R.D. : – Que vous inspire la littérature de la Nouvelle Europe Unie ?

 

M.C. : – Adolescent pendant l’occupation et les suites de la deuxième guerre mondiale, j’appartiens à une génération ne connaissant que fort peu les langues étrangères. Je ne regrette pas les huit ans consacrés à l’étude du latin,… mais jusqu’ici, Virgile m’était plus familier que les grands poètes étrangers dont je ne lisais avec réticence que des traductions. J’avais le sentiment de perdre une grande partie du charme originel, subtil et volatil par nature. Le partage émotionnel et esthétique s’établit sans doute plus facilement dans l’action théâtrale ou romancée. Membre depuis peu du comité exécutif du Pen Club français, je me réjouis de découvrir aujourd’hui combien les liens littéraires entre les nations petites ou grandes sont toujours forts, malgré les vicissitudes de l’histoire. Le français n’est pas une langue morte ! Grâce notamment aux nouveaux moyens de communication, je circule de mon mieux à travers les frontières. Nous avons reçu ces jours derniers des poètes macédoniens forts sympathiques. Un excellent comédien, de bonnes traductions m’ont permis d’apprécier leurs images et la proximité de nos inspirations. Dans un espace élargi, nous devrons renforcer les liens existants. Il est nécessaire d’échanger nos échos pour conserver précieusement celui de nos cultures particulières. Elles s’enrichiront mutuellement, sans se fondre dans un magma où l’Europe ne reconnaîtrait pas ses petits. Mon étonnement reçoit de nouvelles raisons de rebondir… avec des bottes modernes, des bottes de cent lieux !

 

R.D. : – La littérature a-t-elle encore un rôle militant ? La poésie rayonne-t-elle de manière particulière dans les situations de guerre ou de conflit ?

 

M.C. : – La première question appelle une réponse fort simple ! L’écrivain, en tant qu’individu, se voit très souvent appelé, de façon viscérale, par les différentes formes du militantisme, en fonction des évènements qui l’enthousiasment ou le révoltent. Cela peut se traduire dans un roman comme La condition humaine d’André Malraux, traitant de la révolution chinoise. Cela peut se traduire par l’action sur le terrain évoquée dans l’Espoir, du même auteur traitant de son propre combat en Espagne. Je vous parlais de Soljenitsyne, très efficace ! Brecht demeure une référence sur ce point dans le théâtre. Inutile de multiplier les exemples qui feraient déborder notre savoir ! Je ne vois pas pourquoi les choses changeraient. L’écrivain ne peut faire taire son âme,… même s’il pense ne pas en posséder. Le Pen Club me paraît agir dans le bon sens en luttant activement à travers le monde pour obtenir la libération des écrivains enfermés pour des raisons politiques et souvent menacés de mort.
La réponse au sujet de la poésie est plus complexe. Les guerres et les conflits éveillent bien des sentiments de pitié, de révolte, de douleur et de haine. En tant qu’individu, le poète, comme les autres écrivains, se fait lui aussi un devoir de militer activement pour une cause qui lui est chère. Réaction tout à fait méritoire, qui a conduit par exemple bien des poètes à se conduire en héros pendant l’occupation allemande. Celle-ci a suscité, même chez les plus pacifistes, bien des poèmes passionnés. Les meilleurs nous ont offert quelques textes inoubliables au bord de l’indicible, d’autres, ont accumulé les lourdeurs qui ne font rayonner que la haine dans la quantité,… fort peu la poésie. Mon sentiment s’est renforcé au fil des ans et des conflits, au sein de la révolte, deux formes d’écriture se justifient par une motivation profonde,… mais il faut différencier le tract politique du poème ! Le cri de l’un doit bouillir dans les esprits, l’autre infuser dans les cœurs ! Cela semble assez difficile à réaliser pour les auteurs emportés par la sincérité… Encore une fois, l’étonnement poétique n’est pas un médicament qui s’ingère dans une déclaration enflammée, il se transfuse dans le rapprochement subtil des mots.

 

R.D. : – Comme les meilleures choses, notre entretien doit se terminer. Quel sera pour vous le mot de la fin ?

 

M.C. : – Ceux qui connaissent ou ont connu le grand bonheur d’aimer profondément me comprendront. Ils apprécient l’énorme différence pouvant exister entre l’acte sexuel et celui de faire l’amour à celui ou celle que l’on aime fidèlement depuis des années. Toute autre personne n’apporterait qu’un sursaut glandulaire sans doute agréable mais passager. Ce ne serait qu’un rapport sans résonance intérieure, loin de la fusion profonde de deux êtres emportés dans la volupté de la conscience caressant l’inconscient. L’acte d’amour véritable fait disparaître toute motivation particulière, tout sentiment d’individualité dans un double mouvement des sens et de l’esprit, dématérialisant les corps pour les unir.
Cela pour vous dire que je conçois mes rapports avec la poésie un peu de cette façon. En jetant mes anciens poèmes à la poubelle, je rejetais la prostitution de l’écriture, les liaisons passagères basées sur des attirances de surface, l’ambition de me promener au bras de la renommée, de séduire la gloire par mes exploits de plume,… je me jetais dans les bras ouverts de la poésie qui ne se donne vraiment que par amour. Tout devait dépendre de ma fidélité, de ma sincérité, de mon désintéressement, de ma science amoureuse pour l’émouvoir, pour donner une descendance à sa beauté.
Je vieillis… Pourrais-je lui faire l’amour encore longtemps ? Sans doute devrais-je un jour me contenter de sa tendresse.
Je vais vous faire une confidence… Je trompe ma femme et la poésie ! Malgré son caractère difficile, j’aime passionnément la vie. Chacune me pardonne,… parce que nous faisons ménage à trois !

 

 

 

 

Notes :
1) C.I.R.E T : http://perso.club-internet.fr/nicol/ciret/
2) Mauricce Couquiaud. L’Horizon poétique de la connaissance. Editions L’Harmattan.
3) Bernard d’Espagnat. Un atome de sagesse, propos sur le Réel voilé. Editions Le Seuil.
4) Maurice Couquiaud. L’étonnement poétique. Editions L’Harmattan.
5) Jean-Pierre Luminet. Les poètes et l’univers. Le Cherche-Midi éditeur.

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