Mathias Lair

 

 

 

(France)

 

 

 

 

La trottinette

 

Passer Lanquetin à la trottinette, on disait ainsi. En CM1, dans les années 60. L’instit pose son pied sur un banc, Lanquetin pend des deux côtés de sa jambe, comme jeté au travers d’un cheval. Le ventre sur la cuisse de l’instit, il est en culotte courte, ce qui a peut-être son importance. Le jeu consiste à ce qu’il crie en remuant les jambes, comme s’il pédalait. Pourquoi appelons-nous cela « trottinette » ? La gégène n’a pas encore acquis de notoriété publique ; si elle a fonctionné en Indochine ou en Algérie, on ne l’a pas trop su. Le mécanisme, ici, est purement humain : le bras de l’instit actionne une règle qu’il lève de haut en bas, sur les fesses de Lanquetin qui pédale le plus spectaculairement qu’il peut, soulevant les rires de la classe entière. On aime assister à cette torture.

C’est que Lanquetin est un crétin, un primitif. Bughin (je crois que c’est son nom, j’aimerais qu’il se retourne dans sa tombe à ce rappel) lui a posé une question de géographie : « est-ce que l’équateur est en bois ou en fer ? » Lanquetin a longuement hésité, ménageant un suspens que la classe a longuement goûté. Deux partis se sont vite créés, chacun susurrant la réponse à donner : « il est en en bois ! » lui glissent les uns ; « non, en métal ! » soufflent les autres. Lanquetin est désorienté. Il opte pour la modernité : « en fer ? », demande-t-il, soulevant l’hilarité générale. Alors, Bughin, d’une voix traînante, comme d’une machine se mettant en marche avant d’arriver à son paroxysme : « Lanquetin, viens ici ! ».

Quand il retourne à sa place, Lanquetin se cache le visage dans les mains pour pleurer. C’est ce que l’on croit. En fait, il se marre ! Les coups, il a l’habitude, l’humiliation, il s’en fout. Pendant quelques minutes il a tenu la vedette. Entre lui et nous, il y eut cette bizarre complicité : il nous a donné le spectacle de l’idiot, du déjeté sacrifié pour nous sur la cuisse de l’instit. Sous les coups de la règle instituante, il a bien pédalé !

Plus tard, j’ai revu Lanquetin. A quinze ans il portait toujours des culottes courtes. Depuis peu il était garçon de ferme. Il n’avait pas de chambre, il dormait dans le foin. Il rayonnait : pour la première fois de sa vie, il était heureux ! Son père s’était remarié, ni sa belle-mère ni ses deux demi-sœurs, qui étaient nées après lui, ne l’avaient supporté. Il avait passé son enfance à être leur domestique, faisant la vaisselle, les carreaux, sans cesse rabroué. Un cendrillon version garçon. Bughin l’avait sans doute senti, il s’était mis au diapason, histoire de l’enfoncer un peu plus. Rien de délibéré sans doute, simple question de flair social, de complicité de meute.

 

 

Deux rounds

 

J’ai huit ans. Je viens de passer deux années chez mes grands-parents, ma mère étant à l’hôpital. J’y ai appris la douceur, Mémé me chantant le soir Le pont du Nord, Compère Guilleri, Malbrouck s’en va-t-en guerre, La belle si tu voulais… et elle voulait bien ! Niché sur ses genoux, près du poêle, je sentais dans sa poitrine les résonnances de sa voix flutée. J’ai fait bien des voyages juché sur le vélo de mon pépé, qu’il poussait en me racontant la vie. Chez mes parents c’est une autre partie ! Il faut me reprendre en mains, ce à quoi ma mère s’applique. Elle est de l’autre côté de la table, le martinet brandi. Je dois à la vérité de préciser qu’ils n’ont pas acheté cet instrument en pensant à moi, mais au chien. Ses lanières de cuir se révèlent pourtant à usage multiple. Avec Bandit, c’est simple, il suffit de le lui montrer et il part la queue basse. Avec moi c’est une autre affaire. Je suis certain que ma mère ne peut m’atteindre : je virevolte autour de la table, j’ai confiance dans mon agilité de garçon. Ce n’est pas cette vieille femme affaiblie, à peine sortie de son lit de malade qui va m’attraper ! Le jeu continue donc quelque temps, j’y prends goût, celui de l’impunité… Mais c’est compter sans sa ruse, et la longueur de ses jambes et de ses bras. Comparés aux miens, elle a l’avantage. D’un bond elle finit par m’attraper. Je ne me souviens pas des coups, sans doute cinglants, mais de ma surprise.

J’ai treize ans. Je raccompagne ma voisine, de retour du collège. Elle me plaît bien, mais elle plaît aussi à Fortin. Juché sur sa mobylette il la guette depuis le bout de la rue, quand il la voit il la rejoint. Quand je suis avec elle, il n’insiste pas. Pourtant, je connais la réputation de Fortin le blouson noir, il est le chef d’une bande. C’est ce qui doit plaire à Annie. Il pourrait facilement me provoquer, il est plus âgé que moi, j’ai de frêles épaules et des ficelles en guise de biceps. Pourtant il n’ose pas. Pas courageux, Fortin ! Mais comme je traîne trop autour d’Annie, il finit par rameuter sa bande et il me fait la chasse. En ville, dans les rues où il y a du monde, ils me suivent mais ils n’osent rien faire, trop de témoins. Ça m’amuse, je les nargue un peu, je réussis chaque fois à les semer. Un jour que Fortin planque avec ses copains à la porte de mon immeuble (je les ai repérés, je suis en alerte permanente), ma mère décide me faire faire une course. Je me vois contraint de refuser, sans donner d’explication. Mes affaires personnelles ne regardent que moi, surtout quand il y a sous roche une histoire de fille et de baisers donnés et reçus. « Tout à l’heure, je vais y aller tout à l’heure », lui dis-je. Mais elle insiste, le ton monte. Je me réfugie dans ma chambre, elle me poursuit. Elle s’empare d’une queue de mon billard pour me frapper. Je l’empoigne aussi, et je résiste. Nous inventons un nouveau jeu, chacun agrippés à la dénommée queue, de part et d’autre. Qui va gagner ? Plusieurs fois je la repousse et la fais tomber sur mon lit, là où elle ne peut se faire de mal. Je ne veux pas l’agresser, je veux juste la contenir. Plusieurs fois elle perd la partie, jetée sur mon lit. Je reste sur le ring, la queue en mains, j’attends qu’elle revienne à l’assaut. Elle finit par s’avouer vaincue, elle part se coucher dans son lit en pleurant. C’est qu’elle est encore malade, toute percluse de douleurs et de fragilités ! On devrait en tenir compte ! On devrait même lui obéir au doigt et à l’œil, elle est si malade ! Suis-je vainqueur ? Sur le moment, pas vraiment. Dans mon coin je pleure moi aussi, sur ma mère perdue… Désormais, rien ne sera plus comme avant… En effet : jamais plus elle ne se permettra une violence physique à mon égard.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mathias Lair écrit des poèmes, des nouvelles, des essais. Il conserve ses romans dans ses tiroirs. Il a animé la revue Mot pour Mot, il y a déjà longtemps. Vit à Paris.
Il défend les droits des auteurs : il est administrateur de la SGDL, du MOTif, du CPE (Conseil permanent des écrivains). Il est également secrétaire général de l’Union des Écrivains.

 

DERNIERS TITRES PARUS

 

Accords perdus, Ed. Gros textes
Jean Isnard, les mains dans l’ombre, éd. Area
La femme de Kovalam & autres fictions érotiques, Ed. Gros textes
Quimiac suive de Ici, Encres vives
Inzeste, Ed. Gros textes
Pas de mot pour, Ed. Éclats d’encre
Enfin, Ed. Gros textes
Oublis d’ébloui, L’échappée belle
Publie régulièrement en revues, notamment chez Comme en poésie , Verso, Passages d’encres, Poésie/première, Triages, Brèves, N4728, Sarrazine…
Une chronique : Il y a poésie, revue Décharge depuis le no 122

 

Site : www.sgdl-auteurs.org/mathias-lair

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