Martine Frequelin

 

 

 

(France)

 

 

JE RÊVE DANS LE RÊVE DE PATRICIA

 

Jamais, ni avant, ni après, je n’ai foulé le sol d’un pays à la couleur d’une plaque de métal rouillé recouverte d’une peau crevassée ocre. Jamais entendu le bruyant silence d’une foule d’où s’échappent des sons, des paroles, des cris. Un langage articulé que je ne comprends pas. 

Où suis-je ? Je marche dans un Eden de fruits et légumes et je m’attarde devant de gigantesques étals de fruits pour respirer l’odeur fraîche des citrons, des oranges, leur parfum de zeste. Ensorcelée par ces odeurs de cire, de pelures et d’écorces sous lesquelles sourdent le murmure des pulpes savoureuses, je reste là sans pouvoir les toucher. Quand je veux les attraper, les fruits  s’amusent à jongler entre eux, à rebondir et puis à disparaître. Devant ce grand guignol qui ricane, je suis triste à mourir. Je m’étouffe dans un torrent de larmes invisible.

Personne ne s’intéresse à moi. Serais-je si transparente ? Si grotesque ? Sans relief ? Sans couleur ? Et ces femmes-fleurs aux pétales bleus, rouges, jaunes ne me voient-elles pas ? Pourtant je suis une femme fleur, une fleur bleue, généreuse et bonne, rouge de passion, de joie de vivre, jaune d’entrain, de jeunesse et d’audace, alors pourquoi m’ignorent-elles ? Je pense  sans rien dire. Erre dans cet océan de vide ensoleillé, dans cette forêt vierge de toutes émotions. J’ai  au fond du cœur comme un gémissement, une plainte infinie, lointaine et vague. Soudain, d’entre les arbres, La Voix paisible surgit et me dit :

« – On m’appelle désespoir, folie, ennui, dégoût, c’est selon… mais je ne me décourage jamais. Je suis la grâce de la solitude et je t’accompagne… »

– «  C’est vrai, je t’appelle même quelquefois le monstre de mes  nuits. Mais moi j’essaie toujours de te fuir ! Serais-tu ma conscience ? »

– « Oh non, la conscience ne dérange plus personne, je n’arrive que lorsque quelque chose de grave menace ta joie de vivre. Je ne passe pas souvent pourtant, juste  quelquefois et là, je m’installe d’abord dans ton corps, dans ton esprit, et ensemble on essaie de débarrasser les moisissures de ton passé,  à la manière des pelures d’oignon qui se recouvrent les unes les autres en cachant soigneusement le cœur même. »

Enfin quelqu’un de bienveillant, d’aimant. Elle  me prend dans ses bras, puis me tire par la main pour m’emporter  loin de cette foule étrangère, car trop peur qu’on puisse s’intéresser à moi pour me perdre.

– Pourquoi m’éloignes-tu de ces femmes-fleurs si colorées ? J’aime la couleur et la gaieté et tu le sais! Et puis, laisse-moi écouter cette musique rythmée, ces sons qui m’ensorcellent à faire frissonner mes sens. 

– Non, tu dois rester seule, loin de l’agitation du monde maléfique et factice. Sors de ton corps, vole là-bas, rejoins les âmes qui savent t’aimer, réveille-toi pour sortir de tes rêves, de tes chimères.

Apprends à reconnaître sur la distance ceux qui savent t’aimer telle que tu es.

Mon sauveur disparaît, avalé par une ombre et … je me réveille. Je reprends ma vie, je vaque à mes occupations domestiques, je fais la vaisselle, range, nettoie, jette les objets inutiles, encombrants, je fais le vide… et puis… je materne au mieux mes enfants. Je flotte dans un état de demi-conscience, engourdie et sans réaction… Et pourtant, je suis si présente à ma vie. Je pense, j’imagine, mais mes paupières sont lourdes, si lourdes. Impossible d’ouvrir les yeux. Suis peut-être dans un coma profond. Absence totale de réaction et … incroyable : je peux encore entendre, je peux encore voir : la vie grouille autour de moi. Vais-je arriver à me réveiller ? La Voix de l’au-delà me secoue vivement : “ Oui, tu arriveras à t’éveiller car de grandes choses sommeillent en nous. Et puis, ne t’endors pas si facilement ! »

 

 

 

 

Ce matin, au réveil, troublante rémanence…

Le sens de mon passé, l’image de mon avenir et … ce présent présent…

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Martine Frequelin aime le monde de la musique, l’espace polyphonique du théâtre, et celui des livres. Professeur à Metz, Martine se remarque par une belle culture littéraire et un style direct et tumultueux. De temps en temps, elle écrit sur des sujets qui l’inspirent.

 

Articles similaires

Tags

Partager