Martine Cros

 

Martine Cros

 

(France)

 

 

 

Un son de halage dans le calme écrivant

 

 

 

*

 

 

 

Le temps devient plus doux      Il pianissime           L’eau me frémit.

 

 

 

Amitié      :     être là        n’ être pas là      être là et grand      s’oublier      se faire oublier          se mettre en absence de l’autre           oublier qu’on n’est pas près de lui           pas dans sa vie

mais là      :    dans l’oubli qu’il a de nous

 

 

S’aimer ainsi             à pouvoir s’en oublier                pas besoin de présence pour vivre

tant que hale le son

 

 

Mais grande est là, une absence                 qui contient l’une, les deux présences, ou toutes

 

 

 

Littérature         :         les mots       les sons       les formes       l’évocation

des mots mis en scène dans l’imaginaire de l’écrivant

puis dans l’écoute intérieure de celui qui les reçoit

Deux paysages intimes       deux voix        deux mondes          deux visages      deux chemins               La consonance se trouve dans l’intervalle

 

 

 

Affinité              :             des sons prononcés          tus              délivrés dans le mot

le mot-pont

entre deux silences

le fil si fin au dessus de l’intervalle

 

 

 

Compose-moi

 

 

 

La pensée est  instrument de musique         elle vibre          elle est corde        les sons s’y accordent           des phrases- symphonies  naissent         au-dessus de soi, auteur, lecteur,

il y a la cathédrale

 

 

 

le sacre

 

la pensée relie, qui chante

 

magie

 

 

 

 

Musicalité de la vie        :         musique dans les mots         musique au-delà de l’expressivité

Au coeur de cette question qui bat qui taraude parfois   :   poésie        voix       rythme         sonate           sonnet         résonance            ?

 

 

 

Tout est                           vibration

 

La vie est musicale

 

 

 

 

Debussy disait  «  La musique commence là où la parole est impuissante à exprimer »(1)

La musique en tant que telle, mais aussi

la musique d’un geste

celle d’un regard

d’un toucher

 

 

 

Qui

est à coeur

entre ces deux langages ? Le sentiment ?         Je       et Tu        Nous

Depuis longtemps, musique et poésie s’épousent

 

 

ô notes baptisées par le poème

ô récit né dans le creuset musical

 

 

Est- ce dans l’opéra fabuleux                                         Sur la montagne magique      

aux obsèques de la Todesfuge 

 

« Pour que puissent résonner sur les cordes détendues de nos lèvres les merveilles de tes actions, enlève le péché de ton impur serviteur, ô saint Jean ! »(2)

 

 

 

Certains mots sont bruits                secs ou sourds

ils tombent de la pensée

ils chutent de la raison                    sèche et sourde

 

Pour ces mots, il n’y a pas de          sol

 

 

 

D’autres mots volent                    émeuvent

 

Que volent-ils de moi                  sur le clavier        dans mes paumes

ils se posent                                    comme un baume sur la cicatrice

comme une plume douce                                   à peine on les entend

 

 

Ils se posent                                  certains mots qu’on prend pour des caresses

ils apportent la paix                      on les pense inviolables

 

 

 

D’autres, on les trouve timides       ou inutiles

 

 

D’autres encore émettent un son rauque

alors souvent ils sont mis de côté:  ils   disent :  la voix doute, la voix s’éraille , elle ne chante pas

ils      pourraient dire :  elle ne chante pas        encore

 

 

 

En prononçant le mot,  on est déjà traversé par un autre mot

dans notre esprit, l’infime décalage de pensée entre le son du mot et l’image qu’il sucite provoque un temps       un silence          qui transparaît d’ailleurs souvent          sous le visage

 

 

&nbsp

La chute du mot hors de la pensée        hors de la bouche        hors de la main écrivante      peut produire un son aussi cristallin que le sifflement de l’oiseau sonore

 

 

 

fait chanter le ciel

s’enquillant dans la harpe du vent

celui qui

 

 

 

chute déterminée vers la cime solaire

 

la pensée n’a presque pas besoin d’y exister

elle vole et      comme tout ce qui vole     elle chante       et siège au sommet de la cathédrale

 

 

 

C’est l’évidence même qui est le son

elle se propage en un éclair de temps si vif

qu’elle n’existe même pas dans sa propre propagation

elle y est brûlée vive comme une météorite

c’est pour cette raison qu’on oublie l’évidence

on ne la voit pas ni ne l’entend

tout juste est-elle une étoile filante le long d’une soirée d’août

dans la nuit de laquelle il reste quelque cendre

C’est pour cela  qu’on oublie l’évidence

 

 

 

Certains mots sont d’abord              des gestes

la plupart                                         d’ailleurs

l’écrivant le sait il laisse des            espaces             il sculpte la forme

tous ces outils incluent le geste et le son

 

il en crée une musique                     déracinement     rrrrrrchchchch

 

souffle     fffffffffffffffff                   déplacement d’air        vvvvvvvvvvvvv

 

respiration                                        hhhhhhhhhh

 

les gestes se saccadent ou s’apaisent         c’est la gestuelle-cliquetis        le mot-son-opportun

 

le geste est signifiant

 

on ne peut pas rester statique                     car le chemin va de l’avant                            il hale

 

 

 

une répétition de gestes     comme les gestes quotidiens    ou les gammes    peut créer ces mots-sons

 

 

 

Toucher l’étoffe sur ta cuisse chuinte

traverser une pièce se trille de pas

s’asseoir à tes côtés         se dit aussi t’asseoir         (ou amitié)

caresser une peau gémit

un accord parfait se quinte en lunes

un surplus de mots peut crier          se murer              mais le sanglot en s’étouffant

a le son court                 le début d’un son coupé net                   un son nait   qui meurt aussitôt

comme une vie en fait

embryon de mots morts-nés

en déclaration

 

dans déclarer          :                     il y a clair-son                               un son ouvert

 

 

 

Littérature    :     l’art de mettre à l’unisson un mot et une vibration

ils doivent consonner puis résonner en chair à vif et en clair

 

C’est écrire une phrase de symboles phoniques     pour laisser à celui qui reçoit     la liberté d’être celui qu’il sera          lorsqu’il aura chanté la phrase

 

 

 

Concerto     :      des sons sertissent un mot        l’ensemble crée un monde singulier     intime

l’ensemble met le phrasé singulier en valeur        car un mot contient une phrase à lui tout seul      comme une note possède ses harmoniques             il n’est pas besoin de dire la phrase            il suffit de prononcer le mot                                           un bon entendeur saura

 

(si le lecteur-entendeur le veut, il a un travail d’écoute fou)

(si l’auteur a prononcé le son juste, bien entendu)

 

 

 

La phrase est juste lorsqu’elle est mélodieuse, même dans sa cruauté

car les cruautés délicates existent                     mais sont-elles justes

 

 

 

L’être humain ne peut vivre sans son

sans devenir               rrrchrrrrrrchrrrrrrchrrr

sauvage                      rugissement            son-griffe

comme il devient sauvage parfois en mot-cage dans l’ahurissant

brouhaha du silence des autres et vice versa

 

ou vice vers son

 

 

 

*

 

 

 

Tel quel,

le mot ne peut vivre sans la phrase pour que la mélodie soit

mais

la phrase peut être toute de silence          il y a une

infinité

de silences

 

 

 

le mot juste résonnera dans le silence de la vérité

 

 

 

si j’écris:

 

 

 

calme

 

(c’est calme)

 

(la phrase silencieuse résonnante peut être:

le chemin de halage soupire au bord de l’eau )

 

 

 

si j’écris:

 

 

 

calme dormant

 

 

(c’est calme aussi)

 

(la phrase silencieuse résonnante peut être:

 

à midi les bateaux déjeunent

                                                          le long

                                                                  du chemin halant)

 

 

 

si j’écris:

 

 

 

calme dormant

 

 

les harmoniques perceptibles pourraient être:

 

 

calme dormant, m’endormant, m’ennivrant

                                                                        calme dort, (rien ne) ment, étonnant

                                                                                   calme d’or    (solaire)ment     persan

 

…et ainsi de suite selon l’imaginaire du lecteur

 

Je peux aussi écrire tout    avec toutes les notes-mots     sans silences

 

 

 

si j’écris:

 

 

 

calme dormant

                   le long

                        des rangements

à midi les bateaux déjeunent

                   le long

                         du chemin halant

 

 

 

 

les mots concertant avec le mot      calme      résonnent et créent le phrasé mélodique

c’est le concerto de la sérénité

 

on part du son        :           calme

le mot n’est alors qu’une intuition

puis

 

la symphonie des sons et des mots-rimes se lève           et le poème prend un certain feu

 

l’alentour de calme prend feu     chemine     la pensée a pris son essor dans le mot calme

 

 

les cliquetis-sons (mouvance = énergie = désir) ont pris appui sur les mots signalant une vie dans les paisibles parages (portée)

 

là nait l’image

(enrobant le calme déjà sonore de sons plus emplissants les uns que les autres) (Excusez, je me cime un peu!)

 

 

 

Silence

 

 

 

Se bannir des mots-cages        :        puiser    dans le langage musical    le rythme poétique       :

mettre un e caduc             une diérèse              faire halte ou non à la césure        accentuer ou pas                poser le hiatus à l’entrelacs                  soutenir le sostenuto vers la cime d’envol

 

 

 

La littérature est                     un paysage-partition

 

 

 

llll&&&& j

                                        jjjjjf

fffffta

                           aaaaaaaaaaaaaaa

zzzzzzzzzzzzz

zfffhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhfff

 

 

 

l’instant y est écrit

puis des mots créent un lieu :

 

le chemin de halage

 

où des harpes de lumière jouent au matin avec l’eau des chatoiements intérieurs

 

(tout ment en fait    ce qui chatoie     ce qui range    ce qui dort      mais : je me cime encore

et j’abrège)

 

 

le chemin de halage et ses sons halants expriment le fait d’   aller vers

c’est le sens du poème          la musique se met à chanter dans les mots           et tire avec elle

le sens  de l’onde

 

le courant de l’eau          vers la mer          vers l’autre qui attend          en écoute           ouvert

mais hors du courant cependant

 

et dans le sens de l’onde en même temps

c’est consonnance et dissonnance en résonance                                           mais sans le temps

 

 

 

La mélodie d’un auteur qui pianissime vers un creshendo intime chez le lecteur

aura de la portée vers le sommet de la cathédrale des vertus qui nous abrite du mutisme

 

 

 

Il faut cependant         et c’est impératif        créer des sons plus fauves

les sons du tigre profondément ancré en nous                                 tapi

tapi-tigre se fauvant hors de la cage des mots d’avant

bouche rutilante du fauve

rugissement de mots neufs        il faut aller chercher      les mots-tigres

loin dans l’écoute des harmoniques                 il faut prendre son temps

 

 

 
faire l’amour musical
 

 

 

Il faut le sang de la métamorphose dans les jeux d’ombre et de lumière

les mots de sang      les mots-chrysalides

les note-mot-son      silence     cathédrale

 

 

 

et c’est

 

 

la musique qui coule dans des pas infinis

 

surtout           ô que je perde

tout ce que je puis connaître

sur tout

 

 

, l’église dont j’aime pourtant le LA des cloches

 

la volonté de pénétrer les mots

 

ceux-là même qui viendront me comprendre

 

 

dans la nef                  à la clef de la lumière         et du visage qui m’inonde

 

 

 

Martine Cros,

Dijon, le 31 août 2015

 

(A mon fils, qui a eu 18 ans le 19/08/2015,

pour lui conter l’absurde et la poésie de la vie,

sous lesquels se cachent de précieuses vérités)

 

 

 

Notes :

 

1 – Entretiens avec son ancien professeur E. Guiraud, cités dans Lockspeiser, Edward et Harry Halbreich, Claude Debussy, Paris, Fayard, 1980

 

2 –

« La nature du son

 

Nous allons d’abord découvrir avec émerveillement que les sept notes de la gamme (do ré mi fa sol la si) forment un pont symbolique entre l’homme et le divin. En effet, elles sont issues d’un hymne à saint Jean-Baptiste composé par le poète Paul Diacre en 780 de notre ère, mais c’est le moine Gui d’Arezzo (décédé en 1050), inventeur du solfège, qui les sacre en prenant la première syllabe de chaque verset:

 

UT quant laxis

REsonare fibris

MIra gestorum

FAmili tuorum

SOLve polluti

LAbii  reatum

Sancte Ioanes

 

ce qui veut dire

« Pour que puissent résonner sur les cordes détendues de nos lèvres les merveilles de tes actions, enlève le péché de ton impur serviteur, ô saint Jean ! »  »,

 

extrait de « La musique au coeur de l’émerveillement » d’Elizabeth Sombart, JC Lattès, 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

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Poète-artiste, chroniqueuse littéraire, Martine CROS est née le 12 juin 1963, à Berlin. Elle a vécu de nombreuses années à Nancy où se déroule sa scolarité ; à Metz, elle passe 3 années à l’institut de travail social. Depuis plus de 20 ans, elle s’est installée en Bourgogne, vers Dijon.

 

 

Son blog de poésie :

http://allerauxessentiels.over-blog.com/

 

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