Martine Cros

 

Martine Cros

 

(France)

 

 

 

CARNETS   DE   LECTURES

été 2015

 

 

 

*

 

RIENNE

 

*

 

de Rodica Draghincescu

 

paru aux éditions de l’ Amandier,

collection Accents graves/Accents aigus

en mai 2015

 

Martine Cros 2

 

Nous perdons des plumes dans un Rienne, et non,

il n’y a pas rien dedans.

Il n’y a jamais rien dans ce qui tend vers le féminin dans l’écriture. Surtout lorsque celle-ci se cache derrière l’ordre des choses. La féminité veut se battre depuis des années contre des siècles d’omniprésence masculine dans la littérature  – comme dans la vie –, et les femmes artistes continuent de questionner leur rapport au féminin à travers leur créativité à l’oeuvre. Notamment dans les petits riens. Ou dans l’espace infiniment complexe de l’amour et de la transcendance.

 

Il y a un lien d’amitié, un duo de femmes, à l’origine de ce recueil. Une artiste roumaine, Suzana Fântânariu, et notre poète, roumaine également. La première crée une composition plastique: des choses,  des déchets, sont poétisés : réagencés sur un « tapis-labyrinthe », ils sont destinés à être régénérés, aussi bien dans leur essence que dans leur nouvelle vie d’objets « d’art contemporain ». Par là-même doit se régénérer la vision du spectateur dans sa dimension d’être social, de citoyen et d’être humain doté de sensibilité. L’Art en tout cas est sensé le lui rappeler. Une note introductive au recueil explicite la démarche. A l’instar d’un Mircea Eliade – historien des religions , mythologue , philosophe et romancier roumain –, ces objets sont convoqués pour être sacralisés sous peine d’ensevelissement dans l’absurde et dans l’indifférence de notre époque.

Finalement, auraient-ils la même condition que nos sentiments?

 

A partir de l’installation plastique, de ces « symboles perdus » , l’imaginaire de notre poète se met au travail. La chose vue subit un « changement poétique » pour être comprise, ressentie puis rendue neuve . « Au nom de la créativité », nous dit l’auteur, il faut « tout oser ». Sans peur de la critique. La critique reste la critique. Ce qui compte est l’oeuvre seule.

 

La métamorphose intérieure ne peut se révéler qu’au contact du monde extérieur, hors de soi.

De même, un détritus dans un autre environnement se fait signifiant. Cela ouvre l’espace originel et celui du quotidien (L’Art ouvre le coeur, de toute manière : émerveillement, stupeur, questionnement…). Une création de base sert à d’autres créations qui en engendreront elles-même d’autres.Tout progrès même infime est essence, puis naissance, puis mort, etc.

 

L’auteur, poète et performeuse, a toujours voulu et tenté de faire « table rase du déjà dit et du «déjà vu de la poïétique traditionnelle redondante » Nous y sommes, au coeur.

Ingeborg Bachmann disait déjà, dans la suite d’un Rimbaud, qu’il fallait réveiller les endormis, les rendre à nouveau voyants, que tel était le but de la poésie (de l’Art). Dans « Questions et pseudo-questions », l’une des conférences sur la poésie qu’elle donne à l’université de Frankfurt, elle dit aux auditeurs :

« La curiosité et l’intérêt qui vous ont conduits dans cette salle, je crois les connaître. Ils naissent du désir d’entendre parler des choses qui nous préoccupent tous, du désir d’entendre des jugements, des opinions et des discussions à propos de choses qui, d’elles-même, devraient nous contenter du seul fait qu’elles existent. »

Plus loin : « Lorsque l’art s’empare d’une nouvelle possibilité, il nous permet d’apprendre où nous en sommes, ou bien où nous devrions en être, de reconnaître ce qui en nous est convoqué ou ce qui devrait l’être. Car les projets artistiques ne naissent pas dans un espace vide »

(Ah, ce n’est pas Rienne )

Il y a l’époque, l’Histoire avec le grand H dans lequel le poète s’inscrit avec son petit h et sa hache de guerre contre l’indifférence, et contre trop d’exigence, aussi.

 

Les « dépôts et archives sentimentales » de la plasticienne forment un « journal utopique »  qui entre en résonnance avec notre poète.

 

Préambule: « Notre RIENNE nait de ce journal qui l’inspire et l’accompagne, de chaque sens figuré, de chaque trame qui y retentit.  Dans ce tapis de retrouvailles, le temps est surtout lieu et le lieu  n’est qu’un nom de passage »

 

Le livre alterne prose et vers aux courtes maximes philosophiques inhérentes ; il se découpe en sept chapitres, tous ou presque dotés d’un titre qui tinte égyptien:  chapitre 1 « zéro » / chapitre II « Corp(u)s » / chapitre III « Objectum. Le journal de Kheops » / chapitre IV «  choses, corps décédés  Le journal de Khéphren » / chapitre V « Corps communicatifs. Les pierres de Gizeh » / chapitre VI «  Corps gauches. Mykerinos » / et chapitre VII « Ces hasards. Le journal utopique* ».  Nous voilà donc propulsés dans les hiéroglyphes de cette installation et de ses conséquences.

L’auteur-archéologue y tente-t-elle de démomifier les choses ruinées de la vie ?

 

 

 

Chapitre I « Zéro »

 

« Les mots nous font perdre de vue les formes et les couleurs.

On ne sait plus regarder les choses avec le coeur. »

nous écrit RodicaPetitPrince. Coeur qui porte ses fruits dans la chose : « …les amours deviennent nos frugifères… ».

 

« L’oeil plein qui n’use jamais de sa plénitude, se cache de lui-même. Chez les choses, cacher leurs yeux est un devoir divin. »

Voilà qui est dit. La plénitude de l’oeil : se donner toutes les possibilités de VOIR, donc de COMPRENDRE, sans PREJUGES, sans jugements de valeur, sans rien demander à la chose – qui ne répondrait sans doute pas d’elle-même, autrement dit : savoir regarder sans demander de compensation autre que celle de VOIR / ÊTRE PRESENT. Mais, voir depuis son âme, « amoureusement » écrit l’auteur.

(Allez, cela me tente trop : âmeoureusement. )

 

« Mets bas mon âme » / « Désaimons-nous »… Eros / maternité / amour / rupture: voilà comme une chose simple est une chose de la vie !

 

 

 

Chapitre II « Corpus »

 

(Corpus: ensemble de textes ayant une visée commune)

 

 

« ce qui peut être ombralisé peut être identifié »

 

Ombrer, c’est donner le relief ou l’aplat pour mettre en lumière.

Ombrer, c’est provoquer la 3D du mot ou de l’image. « L’ombre portée » dépend du point de vue et de la perspective, bon, des nuages aussi.

 

« Dans le corps des noms, les noms du corps.

L’avenir – à rebrousse poil. »

Et les noms du Christ? Les noms des dieux, ceux de l’Egypte, et le corps dans l’être croyant.

Corps sans avenir, deviendra poussière, désert, mais l’âme amoureusement sera-t-elle là, dans la chose? Rienne serait-il un livre d’alchimie: derrière un vers voire sous le non-dit, il y a un petit traité de philosophie.

« Le vide bat son plein » !!

L’Absurde. Camus.

 

 

 

Chapitre III « Objectum. Le journal de Kheops »

 

Jeux d’être et d’avoir

Il faut du temps     des blessures     des joies     des cassures     pour ÊTRE

Phrase magnifique mais je ne la dévoile pas, allez, juste la fin: «  … Dans l’entre-deux souffle le vent lacrymal » (mais juste avant il y a un peu de philo)

 

Des passages plus lyriques. Ce n’est pas courant dans ce recueil acéré. L’écriture de notre poète est souvent aiguisée comme une lame philosophique, mais il s’agit de réveiller, alors de temps à autre, je souffle et m’accroche à tout baume, même bref. Pourtant, c’est bien  dans la blessure de la lame que se révèle l’efficacité du baume.

 

Et le fait est aussi, dans la dernière phrase, que nous avons tendance à associer les êtres & les choses à ce qu’on pense d’eux par habitude, ou au souvenir qu’on se fabrique d’eux. Se laisser tenter par la nouveauté      la vision créatrice     redevenir, être blanc d’âme.

 

 

 

Chapitre IV «  choses, corps décédés Le journal de Khéphren »

 

Une kyrielle de choses dites:  CH-OSE; dans chose, il y a ose, oui, maître-mot de Rodica D. : oser, pour ne pas se faire avaler par.

« Il est mieux de savoir quelque chose de tout que de connaître tout d’une chose » Ne développons pas sous peine de faire un petit traité (de philo).

 

L’intuition magique, au profit de l’épanouissement, plutôt que l’intellectualisme à outrance, restrictif. ( Je blague) (« Rires qui arrachent l’infini »)

 

 

 

Chapitre V « Corps communicatifs. Les pierres de Gizeh »

 

Maximes brèves sous-tendues de poésie avec pointes d’humour – l’humour, toujours chez Rodica D. (comme pour mieux combattre l’Absurde ), et ruptures amoureuses, de rythme, de forme : jeux de minuscules et de majuscules : « NO-US. Nous deux. »

 

« Y être pour quelque chose. »  Dans le désert, comme en soi-même : toujours ce mélange subtil entre le poétique, le philosophique, l’amour reçu/déchu et ses répercussions.

Le lieu (désert?), la chose (momie?), quelque chose de magique (« Lieux dévorant les cieux » « L’air est en chair de dieu »), une  « métamorphose », citée plusieurs fois, je commence à peine, et c’est chapitre V, à entrevoir l’Egypte des titres…

 

 

 

Chapitre VI «  Corps gauches. Mykerinos »

 

«…poésies-pénitences »

L’envers-l’endroit des choses. Le fermé des yeux pour mieux voir/mieux aimer/permettre

Chapitre court, encore plus court? Plus intime.

Le roi libéral et soucieux d’équité en nous règne. Plus nous prônons et permettons la liberté, plus nous touchons la vérité de l’âme, plus nous règnons en nous-mêmes dans la paix éternelle.

(Ca y est, je suis en Egypte, je vois les pyramides)

 

 

Et cette phrase finale qui termine par deux points « : »

ensuite, le blanc….plus rien, que de permettre ! Rodica, c’est osé.

 

 

 

Chapitre VII « Ces hasards. Le journal utopique* »

 

Une phrase à mon avis en résume l’essence : « La lumière tient encore en haleine les choses exorcisées. »

Sensualité et amour dépecés mais qui ravivent des désirs     tentatives d’évasion de la prison d’une rupture     poétisation des passages de vie à trépas, de la métamorphose, pour mieux SURvivre :   une poésie minimaliste et lyrique à la fois pour Revivre tous les horizons.

 

Les choses nous trouvent vides, écrit l’auteur. Et les choses pensent bien. Se mettre à la place de, être relégué, à moment donné, à la chose ou à l’être que nous avons devant les yeux, cela nous fait prendre claque et recul et, en fin, nous continuons plus humblement et avec moins de peurs. Car, avoir peur de qui et de quoi, lorsque nous acceptons notre vide ?

 

Se réincarner. Pour aimer à nouveau. Mieux. Pour deviner de nouveaux anges: « Dans le cône L d’une rêverie en vers – l’ange est rouge »

La délicatesse dans l’écriture en douleur déroute, elle dit que les choses importantes sont tues – par pudeur, par intelligence?  – et que l’infiniment petit est irréversible     peut tuer     attention donc de prendre soin de.

 

 

 

Epilogue, dit « Sortie(s) »

 

Très bref.

« Innocente et pressée »

Le paradoxe fondamental à l’oeuvre. Nul besoin d’en rajouter.

 

 

 

Notes de fin de lecture:

 

Ces titres mystérieux en lien avec Giseh et l’Egypte sont comme un temple funéraire.

Ce recueil est-il fin d’un amour, début d’une réincarnation ( le corps est très présent).

Est-il, « se laver »: ablution-ablation de la douleur nécessaire à toute purification.

Est-il un texte funéraire aux fins de deuil d’une part de soi. Bien des recueils le sont et ainsi va l’acte d’écrire.

Est-ce un sas d’étude des choses pour mieux sonder l’être ? Défaire l’avoir, voir l’être.

Est-ce un chantier, une carrière, pour exploser la roche et rebâtir, pierre par pierre?

Est-ce la fosse placentaire d’une nouvelle poésie : il faut tenter, même beau, même maladroit, même pudique, pour oser ce qui n’est pas dit encore tout haut, ce qu’il faut découvrir encore  – au-delà du préjugé. Au-delà du conformisme.

 

Ce petit recueil, comme une route moderne traverse le site archéologique.

Les fouilles de l’édifice-VIE…à moment donné, il faut être son propre esclave pour se construire dans la trinité  – triangle  –  pyramide –  plan            soi – l’autre – nous,       etc.

Il faut se protéger des pilleurs de tombe.

Le nu d’un mur permet de remarquer les saillies architecturales ; ainsi du sentiment : la nudité relative de l’authenticité permet la mise en valeur de ce qui est précieux chez un être.

 

Giseh: frontière entre désert et terres cultivées      entre solitude et besoin d’amour       entre tout et rienne.

 

Khéops (géant), Khéphren (au centre), Mykerinos (petit, décentré)… L’installation plastique transforme l’objet, la chose, et sa pensée inhérente, en demeure d’éternité.

 

La barque funéraire des amours défuntes, des existences passées, doit nous mener vers des rives pleines, plus juteuses (« fructrifères »).

 

Rienne questionne avec incisions et pertes de vue. Recueil-tentative de cicatrisation et ablution des yeux aveuglés.

 

Le sous-titre : « (critique) d’une installation » semble le présage pour passer à autre chose, pour laisser l’installé se faire, le comprendre. Puis dés-installer soi-même         sa conception de vivre.

L « installation » de pensée de l’auteur est comme une lecture-à-voix-haute-écrite, une performance éditée.

Il y a dans ce travail « quelque chose aujourd’hui (…) qui veut en finir avec ce maniérisme. » (Christian Prigent,  introduction à « Morceaux choisis » , « Tarkos / Sokrat », p.10,  juin 1995.)

Il y a une force dans l’écriture de Rodica D., un effet Tarkos alors qu’il dit « Voyez comme va cette phrase », c’est à dire, voyez la création d’écrire  en train de créer-écrire (et prenez-en de la graine, pensai-je). Graine de Rienne, c’est déjà la germination de quelque chose. – Et, excusez-moi du peu, je pense à la levure ! (Levure Littéraire, dont R.D. est rédactrice en chef)

 

 

Nous sommes en littérature, nous sommes en vie, nous sommes en poésie, nous sommes en condensé de vivre. Lire Rienne, c’est expérimenter les paradoxes. Qui sont les piliers vénitiens du Tout ou

 

 

 

http://www.editionsamandier.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=430

 

http://recherche.fnac.com/ia411960/Rodica-Draghincescu

 

 

 

 

 

 

 

 

 ____________________________________________

 

Poète-artiste, chroniqueuse littéraire, Martine CROS est née le 12 juin 1963, à Berlin. Elle a vécu de nombreuses années à Nancy où se déroule sa scolarité ; à Metz, elle passe 3 années à l’institut de travail social. Depuis plus de 20 ans, elle s’est installée en Bourgogne, vers Dijon.

 

 

Son blog de poésie :

http://allerauxessentiels.over-blog.com/

 

Articles similaires

Tags

Partager