Marta Petreu

 

 

 

(Roumanie)

 

 

Notre maison, dans la plaine de l’Armageddon

(à paraître aux éditions L’Âge d’homme, Lausanne)

 

 

 

 

Elles étaient parties toutes les deux, un beau dimanche, à la ville, à Cluj. A pied, dans leurs habits de fête, se faire tirer le portrait. Leurs cheveux sont retenus par des foulards, couleur sombre pour Mària, blanc  pour Valéria, noués sous la nuque – signe que ce sont de jeunes filles. Valéria porte aussi des perles en collier, mais pas Mària qui est fille de Repentis.  Dans leurs mains qui suivent parallèlement la ligne du corps, elles tiennent une petite branche de chêne.  Valéria avec son air un peu endormi, Mària avec son petit sourire et ses yeux noirs aux regards intenses, tous de charme et d’intelligence, sont toutes les deux belles. Bien installée dans sa beauté de jeune fille, pleine d’espérances intactes et neuves comme une paire de bottines pas encore portées, Mària regarde l’appareil photo comme si elle était à l’affût d’un événement et l’attente ne l’inquiète pas, au contraire, la rend gaie, elle est tellement sûre que tout finira bien, que la vie va déposer à ses pieds des hectares de bonheur, un bonheur aussi immense que le ciel.

 

Moi je sais depuis longtemps  qu’elle n’a rien eu de ce qu’elle espérait, que ses attentes ont été toutes décevantes, voire trompées, que le moindre de ses rêves a éclaté en mille morceaux, qu’il n y a pas eu un seul de ses gestes qui ne se soit retourné contre elle. Qu’elle en était arrivée à hurler de douleur et de haine et que dans son désespoir elle avait fini par maudire sa mère, sa soeur, son mari, ses trois enfants sans exception qui, croyait-elle dans son infinie souffrance, l’ont anéantie. Dans le malheur profond qui l’a rongée elle avait crié: « J’aurais mieux fait de ne pas naître! » avec des lèvres brûlantes qui tremblaient devant la solution ultime: « Je ferais mieux de me pendre et d’en finir avec tout! » Vers la fin de sa vie, elle avait vécu dans une permanente intimité avec la mort qu’elle désirait avec une  passion qui n’avait d’égale que la passion de Ticou pour la Rédemption, l’Apocalypse et l’Armageddon. Sur le dos de cette photo prise sur le pont en 1942 et qui fixe une attente  miraculeuse, Mica a rédigé de sa main une inscription : « Tel le papillon posé/ sur la fleur du rosier/ Ces mots je t’ai laissés/ En souvenir partagé. Affectueusement, Mària ». C’était l’époque où Mica était rayonnante et frémissante de vie et de bonheur. J’ai toujours eu dans l’idée que cette photo d’amateur avait une histoire bien à elle, que le photographe connaissait Mària car il transparaît là non seulement tout l’être de ma mère en jeune fille mais aussi les sentiments de celui qui prenait la photo. Impossible, me disais-je, qu’un inconnu ait pu surprendre une telle éclosion de vie où tendresse du visage et regard agile d’oiseau se mêlent et coexistent de manière si troublante.

 

 Après avoir bien insisté, j’ai fini par apprendre que l’auteur de cet instantané pris sur le pont, où Mica est si vivante, si confiante dans son avenir qui ne lui apporterait que d’excellentes choses, peut-être même des miracles, n’était autre que le chef « maghiare » de l’office de poste de leur village. Mària y allait pour  timbrer les lettres destinées à Nelu et Alesandru, parfois à Nicolae, tous réfugiés dans l’Ancien Regat,  où plus tard ils ont été incorporés et envoyés sur le font. Elle achetait en souriant ses timbres pour la Roumanie à ce pimpant postier « maghiare » qui représentait l’ennemi dominant à l’époque la Transylvanie, après quoi elle s’en allait avec un fier balancement d’épaules. Et le jeune chef de poste est tombé amoureux de cette jeune fille pleine de vie, et qui n’a peut-être rien fait pour l’en décourager, tout en essayant de lui apprendre la langue hongroise, la langue officielle de l’état usurpateur.

 

– C’est lui qui m’a conseillée de poursuivre l’école, de pas rester une simple paysanne. Bonne et bête. Il me disait que je devais aller au lycée, que j’en étais capable. L’instituteur me disait la même chose. Et tous les profs. Mais Tica et ma mère n’ont pas voulu que je le fasse. Les temps étaient troubles, on avait des troupes allemandes cantonnées à la maison, ils surveillaient l’hôpital des Religieuses. Ils avaient transformé le Foyer des bonnes soeurs en hôpital de guerre. Mes parents m’ont interdit même d’aller à la poste. Parce qu’il était hongrois. Bien évidemment, tous les fonctionnaires étaient hongrois. Et on n’avait plus le droit de parler roumain ni à la poste, ni à la mairie, ni chez le notaire. Le monde était sorti de ses cadres, quoi. On nous obligeait à parler  hongrois. Mais avec lui, je pouvais parler roumain, il se fâchait pas pour ça, lui, avait conclu ma mère.

 

Fine et souple, assez grande, le verbe haut et vif, elle provoquait autour d’elle un tourbillon continu. Si j’en crois ce qu’elle m’a raconté de sa vie d’enfant et de jeune fille, il me semble que la jeunesse de ma mère a duré longtemps, très longtemps, une éternité. En réalité, Mica s’est mariée à vingt ans, de sorte que le temps qu’elle a eu à sa disposition pour être heureuse a été très court, que le temps pendant lequel il lui est arrivé toutes sortes de choses étonnantes a duré, en réalité, quelques instants. Elle aimait l’étude et ses parents lui avaient permis de continuer l’école et de faire sept classes, elle avait toujours été la meilleure de tout le village et avait reçu à chaque fin d’année le prix et la petite couronne que l’instituteur tressait lui-même, avec des marguerites qu’il coupait de ses propres mains. Au lieu de la faire aller au lycée, comme on l’avait fait pour Nelu envoyé très jeune comme enfant de troupe au lycée militaire et à l’école d’aviateurs aux dépens de l’état, – ce qu’il avait dû payer cher par la suite pour avoir fait tout simplement son devoir en bombardant Odessa -, on l’avait mise, selon la dernière mode alors en vigueur pour les filles, chez les Sœurs de la Sainte Vierge, à Cluj. Pas au lycée, pas dans une école qui dispenserait des études théoriques mais dans une école pour ainsi dire pratique, une école de formation pour les jeunes paysannes de bonne condition de la Transylvanie gréco-catholique, et venues apprendre à tenir une maison, à cuisiner et à repasser, à coudre et à broder, à préparer les conserves pour l’hiver et à soigner les bobos des nouveau-nés par des tisanes. Bien sûr que sa mère aurait pu lui enseigner à s’occuper du foyer mais les jeunes filles qui étaient chez les sœurs s’en revenaient presque transformées en demoiselles, elles savaient après cela dresser une table comme chez les bourgeois, avec des serviettes astucieusement pliées sur l’assiette alors qu’à la même époque les habitants de Cutca connaissaient à peine l’usage des serviettes.

 

Elle avait été le quatrième et dernier enfant d’une famille fière de paysans aisés. Jeune fille, elle manifestait une gaieté que rien ne pouvait atteindre, même pas les hivers rudes et secs de Cutca. Et dieu sait qu’il n’y a pas de paysage plus désolant que celui de ce village, du mois d’octobre au mois d’avril. Les hivers sans neige, l’horizon écorché étale jusqu’au ciel sa tristesse désespérée. Sous le ciel tout gris tel un couvercle de cendre humide, les collines tassées et désertiques montrent leurs plaies causées par l’érosion. On ne sait pas ce qu’il y a de plus maussade, le ciel terne ou la terre rongée par la gale sur laquelle le haut du ciel prolonge sa grisaille. Par temps de gel sec, il n’y a que des collines pelées. C’est la vallée des Larmes et du Souvenir. Du mois de novembre au mois d’avril les gens sont gris et désespérés. S’il neige, le paysage est embelli. Avec leurs maisons basses et leurs cours boueuses, à la merci des volailles, les villages gisent le ventre dans la glaise et dans les ornières gelées. Mais en avril, quand l’herbe commence à germer, l’univers reprend vie et les gens avec. Les collines se couvrent d’une mince couche verte, les champs reverdissent et l’air s’imbibe de chlorophylle liquide. Au mois de mai, des vapeurs d’un vert phosphorescent impriment à la lumière une tendresse infinie et l’âpreté des âmes fléchit sous le coup des promesses folles qui envahissent le monde. Les gens redeviennent pour quelques instants gentils, en proie à un espoir sans nom. Le sang gonfle leurs veines et monte, euphorique, telle la chlorophylle dans les feuilles. Et les habitants de Cutca regardent la terre et le ciel puis les champs de blé et de maïs avec des yeux humides d’attendrissement. T’as vu comme ça a poussé après la pluie d’hier soir ! , se disent-ils en se montrant un plant de maïs ou d’oignon, d’une voix tremblant de tendresse comme s’ils parlaient d’un nourrisson.

 

Mària trouvait de quoi s’amuser par tous les temps. Elle aimait, lorsqu’elle était enfant, aller à l’école, ça lui semblait distrayant. « J’aime bien m’instruire » m’a-t-elle dit un jour de 1990 où je l’ai trouvée à la maison en train d’écouter une émission de radio, « si tu savais comme c’est intéressant ! », m’a-t-elle dit, le regard brillant de joie. Chez eux il n’y avait qu’une seule paire de grosses chaussures pour tous les enfants et elle devait attendre patiemment son tour d’aller en classe, tous les trois jours. Elle apprenait toutes les leçons des deux autres, celles d’Alesandru et de Marta et si l’un d’entre eux n’avait pas envie d’aller à l’école un jour, Maria s’offrait immédiatement à chausser les brodequins taille unique et à y aller à leur place. Marta était facile à convaincre. « Si je lui donnais ma portion de pâtes aux noix ou si je la remplaçais à la corvée d’aller faire boire les bêtes, elle acceptait que je prenne son tour pour aller à l’école », me racontait Mamica, les regards allumés par les souvenirs. Et elle ajoutait, les yeux perdus au loin, vers un  passé où je n’avais pas d’accès:

 

– Cela l’hiver, bien sûr,  parce que sinon en automne et au printemps on y allait tous les trois normalement. Nelu était alors à Bucarest, enfant de troupe. Dès le mois de mars, quand la terre commençait à sécher et qu’on pouvait marcher pieds-nus, on y allait régulièrement. Ou là, je me rappelle une fois, au mois de mars ou début avril, je suis allée à l’école, là où y a le foyer culturel, c’est là qu’y avait l’école et le temps s’est gâté, en une demi-heure y avait de la neige jusqu’à la cheville. Et Alesandru est venu me chercher et il m’a portée sur son dos que je pouvais pas marcher pieds-nus dans la neige. C’était comme ça en c’temps-là, a répété Mica, l’air maussade.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Notice biobiblio :

 

Marta Patreu, née Rodica Crişan (née le 14 mars 1955 à Jucu, Roumanie) est une philosophe roumaine, critique littéraire, essayiste et poète.

Professeur de philosophie à l’Université Babeş-Bolyai de Cluj-Napoca, elle a publié douze livres d’essais et huit recueils de poésie.

Elle dirige depuis 1990, à Cluj-Napoca, le mensuel littéraire « Apostrof ».

 

 

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Traduction du roumain : FLORICA CIODARU-COURRIOL

 

FLORICA COURRIOL

 

Après des études de lettres à l’Université de Bucarest – dont elle est diplômée – et poursuivies en France, pays d’accueil depuis trente ans, obtient le doctorat en Littérature comparée à l’Université Lyon 2 sur « Proust et le roman roumain moderne ; avec application à Hortensia Papadat-Bengescu et Camil Petrescu ».

 

Fait connaître en France la fondatrice du roman roumain moderne, Hortensia P-Bengescu dont elle publie un premier roman chez Jacqueline Chambon en 1994. Outre le souci de faire découvrir les valeurs classiques de la littérature roumaine, elle fait œuvre de défricheur dans le paysage littéraire actuel. En dehors de l’enseignement (professeur associé en master de traductologie et chargée de cours de traduction à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon), elle se consacre à la lecture d’œuvres roumaines contemporaines en dirigeant le premier cercle de lecture né de la volonté du Festival du premier roman de Chambéry avec lequel elle collabore depuis 2010.

 

La variété de ses études et articles publiés dans des revues spécialisées ou de culture générale sont le reflet de ses goûts  et d’un enthousiasme inébranlable – signe distinctif d’un traducteur de langue rare.

 

Elle a traduit et présenté auprès d’éditeurs francophones, des auteurs tels que: Ana Blandiana, George Balaita,  Lucian Blaga, Liviu Bleoaca, Magda Cârneci, Gabriel Chifu, Petru Cimpoesu, Augustin Cupsa, Mircea Danieluc, Rodica Draghincescu, Alexandru Ecovoiu, Carmen Firan, Filip Florian, Anton Holban, Bogdan Hrib, Florin Irimia, Norman Manea, Bujor Nedelcovici, Hortensia Papadat-Bengescu, Catalin Pavel, Camil Petrescu,  Razvan Petrescu, Marta Petreu, Bogdan Popescu, Marin Preda, Adina Rosetti, Corina Sabau, Marin Sorescu, Mihail Sadoveanu, I. D. Sârbu, Ion Slavici, Lucian Dan Teodorovici, Horia Ursu, Ion Vianu, Alexandru Vlad, Lucia Verona, Vasile Voiculescu, Monica Savulescu-Voudouri, Ileana Vulpescu, etc., avec l’espoir de les faire connaître au public français.

 

Participe à des Colloques et Festivals ayant trait à la culture roumaine ou à la Traductologie, a pris part activement à l’organisation des manifestations que le Journal LIBERATION a consacrées à la Roumanie en 1990 sur Paris et Lyon.  Présente au Salon du Livre de Paris en 2013 où la littérature roumaine a été à l’honneur.

 

Livres publiés:

Concert de Bach, de Hortensia Papadat-Bengescu, Editions Jacqueline Chambon, 1994

Distance entre un homme habillé et une femme telle qu’elle est, de Rodica Draghincescu, Editions Autres temps, Marseille, 2000

– A vau-l’eau de Rodica Draghincescu,  arHsens édiTions, 2006.

Notre maison, dans la plaine de l’Armageddon de Marta Petreu aux éditions L’Âge d’homme (sous presse).

Perforateurs d’Augustin Cupsa,  Editions Non Lieu, (à paraître) janvier 2014.

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