Marta Petreu

 

 

 

 (Roumanie)

 

 

&

Florica Courriol

 

 

 

 

 

 

 

 

Florica Courriol:

– Chère Marta Petreu, le numéro 8 du magazine pluridisciplinaire et multilingue  Levure littéraire, publication de culture contemporaine,  qui paraît en ligne, grâce au dévouement de Rodica Draghincescu,  a comme nouveau sujet à débattre  « Être ou avoir. L’Histoire secrète des choses« . En tant que traductrice de votre roman, Notre maison, dans la plaine de l’Armageddon, je pense que vous êtes vraiment la mieux placée pour parler de ce sujet. D’abord de tout ce qu’il y a de mystérieux au cœur de ce roman; ensuite de ces deux verbes fondamentaux qui me semblent – par-delà leur sens universellement humain – définitoires pour la condition de l’écrivain: être  = exister, être avec sa personnalité bien distincte, individuelle dans un temps et un endroit donné, non-choisi, être dans  la construction de l’être. Puis avoir = posséder sa propre vision du monde, de l’écriture, avoir des désirs, des plaisirs, des émotions, des souvenirs une conscience, le courage d’aborder des idées et des destins humains. Aborder sa propre vie comme une petite possession de soi-même… Comment interpréter tout cela? Du courage ou un besoin impératif? Une phénoménologie, peut-être?

 

 

 

 

Marta Petreu:

Il y a un excellent livre, fondamental, de Gabriel Marcel, qui s’intitule exactement ainsi: Être et avoir… Je ne vais pas vous définir ces deux concepts. Je me souviens seulement d’une question que j’avais posée, lorsque j’étais une jeune étudiante en philosophie, une question adressée  à ma prof de dialectique, question d’ étudiante en première année de philo:

 

 

 

 

„Madame, s’il vous plaît, quel est le mot qui pourrait aspirer tous les autres ?”  J’ai  suscité un éclat de rire homérique chez mes camarades ( nous étions 8 dans ce groupe-là). Ils avaient trouvé que j’avais posé une question bête, une question d’une énorme imbécilité. En Roumanie (surtout) ce n’est  jamais bon de se montrer idiot – tout dialogue et toute communication deviennent du coup inhibants, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une femme. Comme si la bêtise ou l’intelligence étaitent des traits que l’on pourrait acquérir par l’exercice et le travail soutenu… Bref, ce ne sont que des qualités dont on est pourvu dès la naissance, en aucun cas des mérites personnels. A tout dire, la prof d’alors m’avait répondu: « l’Existence ». Et cela m’a rendue satisfaite. Car dans l’existence il y a aussi être [en roumain on a aussi l’infinitif substantival « fire » = le fait d’être] et dans être est compris et comprimé  avoir.

 

 

 

 

On ne peut pas avoir si on n’est pas. Donc, pas d’être sans avoir… Moi, j’entretiens une mauvaise relation avec ces deux verbes et leur matérialisation. A réfléchir depuis si longtemps à la fragilité des fils qui rattachent l’homme à la vie, au fait d’exister, j’en suis arrivée à la conclusion qu’un des traits constituants de la culture roumaine, c’est la proximité, voire une certaine familiarité avec la mort. Plus exactement avec le ne pas être. Les paysans de mon village natal avaient l’habitude, dans les moments difficiles,  d’exploser, de sortir de leurs gants  avec rancune: « C’aurait été mieux que je sois pas né »! à l’instar de Job. Ou les personnages de l’Odyssée. De la tragédie grecque. Inutile d’ajouter qu’ils n’avaient pas pris cette exclamation dans une quelconque lecture, mais dans leur profonde détresse. Je crois – du moins ma poésie m’y oblige –  que je partage cette attitude.

 

 

 

 

 

Je me suis donc retrouvée – avec les années  et avec les rides et les cheveux blancs – avec une vision du monde dont je suis consciente. A l’âge où je me suis mise à écrire – c’est arrivé très tôt- j’avais le sentiment très clair que j’aurais plein de choses à dire aux autres et que si je réussissais à les dire par l’écriture, je serais heureuse.

 

FC :  – Vous avez approché le stade du bonheur? Vous maniez surtout le terme de malheur et ses dérivés dans votre roman.

 

MP :  – Le Bonheur a fait partie intégrante de mon projet de vie telle que je l’ai désirée, voulue. Mais j’ai été tout simplement indignée lorsque je me suis rendu compte que malgré ces textes, voire ces livres que j’ai réalisés selon mes exigences, je n’ai absolument pas réussi à atténuer le sentiment que je n’étais pas chez moi dans ce monde. Qu’au bout, en guise de récompense, je trouvais qu’il n’y avait pas de bonheur. Un collègue plus âgé à qui j’ai fait part de mon indignation ontologique, m’a éclairée: « Marta, les choses ne fonctionnent pas de cette manière ». Avec le temps j’en suis arrivée à  cette même conclusion.

 

 

 

 

FC : –  Il y aurait donc une histoire secrète des choses et un  mystère alors dans tout cela? Marta Petreu a-t-elle des secrets, des mystères? En roumain on associe souvent le mot secret et taină, où le dernier a une connotation plus forte, de secret scellé, peut-être.

 

MP : – Je préfère le mot mystère, je pense qu’il a une épaisseur onthologique. L’esixtence même est un mystère, de même la mort comme passage de l’être au non être… au fond, c’est intinsèque à la culture roumaine qui, à travers la philosophie de Lucian Blaga, a célébré le mystère. Le mystère d’être.

 

FC: – Et vos secrets…

 

MP: – Si j’ai des secrets?

 

FC: – Oui, des coins secrets dans votre écriture.

 

MP: – Bien sûr que j’en ai. Les plus importants je les ai, sans le vouloir, contre ma propre volonté, mis dans mes poèmes.  Ils ont tout simplement jailli dans mes vers, ils se sont auto-déclarés mystères de fait. Mais chez nous, personne ne croit ce que disent les poèmes, personne ne prend au sérieux ce que déclare un poète dans ses poèmes, par conséquent là, mes secrets sont en sureté.

 

FC: – Pourquoi avoir attendu la cinquantaine pour écrire enfin un roman que l’on peut qualifier d’autobiographique? Est-il le prolongement des états suggérés/criés dans les poèmes antérieurs, poèmes où l’auteure se met à nu sans concessions ou faux-semblants, avec une dose de vérité qui touche à l’impudeur, comme seule le fait -à ma connaissance et en français – Rodica Draghincescu, une autre femme/poète fragile et forte à la fois? Les lecteurs qui ont lu ce livre qui a fait de vous la lauréate de la 25 édition du Festival du Premier roman de Chambéry, l’ont reçu, en grand partie, comme un récit autobiographique ce qui est suggéré, il faut le dire, par l’emploi de la première personne à travers le fil narratif.

 

MP: – Autobiographique, oui. Et pourtant pas complètement, en un sens. Pas dans le sens en tous cas qu’il serait ma biographie complète, ni dans le sens que ce serait un livre totalement autobiographique. Car s’il y a beaucoup d’invention dans ce livre, la chaire des événements est plus d’une fois inventée. Autre précision, j’ajouterai que j’ai toujours voulu écrire en prose.

 

 

 

 

FC : – Ecrire un roman de poète ?

 

MP : – Faire du roman. Mais comme chaque fois que je me mettais à griffonner une feuille il en sortait des vers, j’en ai conclu que je n’avais point de talent pour le récit. Et le hasard a voulu que je réponde à quelques interviews et à quelques questions de nature biographique. Mes réponses ont été postées plus tard sur internet, par quelques farceurs, à la rubrique… prose. Cela m’a terriblement étonnée et à la fois encouragée: donc, me suis-je dit, ça peut marcher ! Vous savez, entre nous soit dit, je suis une personne assez fragile, j’ai besoin d’être encouragée… C’est comme si on me reconnaissait le droit d’exister, qui me pose toujours problème. Evidemment, je réagis quand-même aux injures: si quelqu’un me dénie ouvertement le droit à l’existence, alors je m’entête à prouver au monde que je l’ai.

 

FC : –  Finalement, l’impulsion et la pulsion, romanesques, vous sont venues du côté de vos lecteurs.

 

MP : –  Ce sont eux qui m’ont encouragée, oui. L’histoire, elle était déjà en moi, il s’agissait juste de la libérer. Le centre de gravitation de la narration ne repose d’ailleur pas sur Tabita, la narratrice, mais sur Augustin et Mària, ses parents. S’il fallait que j’explique mon roman, je dirais que c’est l’histoire d’une famille de paysans de la plaine de Transylvanie vue sur cent ans. Et le fait que ce soient des paysans  n’a aucune, mais absolument aucune importance, ce n’est qu’un accident, ils auraient pu être tout autre chose, il se trouve tout simplement qu’ils sont paysans – l’important c’est ce qui leur arrive lorsque l’histoire déraille et passe sur leur vie avec ses tanks. Lesquels peuvent être la grande guerre, la collectivisation forcée,  la chute du communisme  ou  autre chose…

 

 

 

 

FC: – La sœur de quelles femmes malheureuses est votre personnage Tabita? Et Mària du roman « Notre maison, dans la plaine de l’Armageddon »? A quelle famille littéraire vous ralliez-vous?

 

MP : – Je pense que Tabita n’a pas de prédécesseurs. Ou du moins je n’en suis pas consciente, car elle m’a moins accaparée. Mària, par contre, oui, elle tient des déesses archaïques, duales, bonnes et tendres et terribles.

 

FC : –  Est-ce que Marta Petreu pense que la frustration peut être le moteur de l’écriture? Le manque, le vide exigent d’être comblés sur  plan virtuel? Que le trop plein est/n’est pas générateur d’écriture?

 

MP: – Belle question qui me prend au dépourvu… Je sais que les gens parfaitement normaux n’écrivent pas, ne créent pas, ils existent tout simplement dans une normalité équilibrée qui se suffit à elle-même.

 

FC : – Et les autres ?

 

 

 

 

MP : – Nous autres, écrivains ou créateurs, nous sommes victimes d’un dérèglement: on appelle cela, pudiquement, le talent. Ecrire n’est pas simplement un métier – mais c’est quand-même un métier, il est conditionné par le talent. Par ce dé-règlement qui nous visite et habite. Qui est en moi. Qu’il porte le nom de frustration ou de colère ou de sensibilité, peu importe…

 

 FC: – Comment on concilie alors l’écriture et la vie quotidienne, la retraite dans la tour d’ivoire de l’artiste avec la vie concrète et réelle?

 

MP : –  Retirée oui, pas forcément dans une tour d’ivoire, mais retirée quand-même. Par ailleurs, je vais à mes cours à l’Université, je rencontre mes collègues ou mes doctorants, je travaille à la revue Apostrof, je vois plusieurs fois mes collègues de rédaction…Pour écrire j’ai besoin d’avoir du temps et surtout d’une certaine continuité dans le temps… Il me faut être au coeur de l’univers que j’écris ou que je crée.

 

FC : – Sinon ?

 

MP: – Sinon c’est fichu. Naturellement, écrire est une ascèse aussi. Dans la vie de tous les jours je me débrouille tout juste, je pourrais être, disons, à la merci de n’importe quel ouvrier venu m’installer une poignée de porte.

 

 FC: – Puisqu’il faut conclure, chère Marta Petreu, pourriez-vous me parler de vos futurs.projets, je vous cite „ projets pour 200 ans de vie”?

 

 MP: – Oui, j’ai dit que même si je vivais 200 ans, je ne finirais pas de coucher sur papier tous mes idées et mes projets. Mais la vie est là qui me tape sur les doigts, me donne toujours des idées mais plus l’envie de les  mettre sur papier, de les raconter, de les d/écrire, de les démontrer.

 

FC : – Est-ce vrai ?

 

 

 

 

MP : – J’aimerais écrire un livre sans notes doctes, où je raconte l’histoire de la Roumanie moderne… Evidemment de mon propre point de vue, d’historien des idées. Ou faire, de la même manière, sans notes, l’histoire globale de la génération ’27 [la génération Eliade, Cioran, Sebastian, n.t.]. J’aurais, effectivement, des idées pour les 200 ans à venir.

 

FC: – Dans un livre d’Etudes sur la culture roumaine de plus de 500 pages, De Junimea à Noica (paru en 2011 chez Polirom) où vous essayez de voir clair dans le destin pourtant si complexe du philosophe  Constantin Noica, qui, après avoir connu les geôles communistes a œuvré, avec ses propres bourreaux (?!), à sauver (croyait-il) la culture roumaine, vous abordez à travers sa conception  hégélienne l’idée du travail comme principe vital. C’est aussi celui de Marta Petreu?

 

MP : – Lorsque Noica évoque le bonheur que procure le fait de travailler, il ne fait que reconnaître une réalité. Ce n’est certes pas la seule bonne chose de la vie, mais c’est bon. J’ai découvert ça à mes propres dépens, très tôt. Mon éducation d’essence protestante y est peut-être pour quelque chose, je ne suis pas à mon aise si je ne travaille pas. Il me faut ma ration de labeur.

 

FC : –  … labeur intellectuel! Vous trimez, certes, mais dans un domaine qui vous passionne, non?

 

MP : – Heureusement pour moi j’ai une grande chance, je gagne ma vie en faisant quelque chose qui me plait. J’aime enseigner, j’aime faire de la recherche, j’aime écrire. Et plus encore, j’aime rester dans les bibliothèques à la recherche de l’information, lire et prendre des notes, fouiller les archives, etc. Être et avoir! Malheureusement pour moi, il m’est interdit de soulever des choses lourdes et les vieux journaux, par exemple, sont regroupés par paquets de trois mois, c’est-à-dire 15 kg. Pour ne rien dire de la poussière, des microorganismes qui s’y trouvent et qui provoquent chez moi de méchantes pneumonies. Ni du fait qu’il m’est de plus en plus difficile de rester penchée des heures durant, pendant des mois entiers, sur les archives…Mes yeux – c’est un miracle qu’on me les ait sauvés, ma chirurgienne m’a assurée que je souffrais de toutes les affections possibles, donc… C’en est fini du  plaisir de la documentation  pour moi. Pourtant, j’aurais vraiment eu besoin de finir une grande documentation pour une construction en cours. On ne sait jamais, on me donnera peut-être un prix, une bourse (!!! c’est une idée qui me fait rire, moi, la première) et alors je pourrai payer quelqu’un à qui je dicte ce qu’il doit me photocopier ou scanner, pour réaliser un nouveau livre sur l’entre deux guerres…

 

FC : – Le travail  conforte dans la paix avec soi-même, c’est indéniable, mais le travail intellectuel procure un plaisir plus spécial. Il confère sinon la célébrité du moins la reconnaissance – pour revenir au concept hégélien, non?

 

MP : – Moi je recueille de l’information, je fouille, je cherche, j’ai des questions, des doutes – puis tout s’illumine, lorsque brusquement apparaît comme tombée du ciel, l’explication à quelque « Pourquoi? ». C’est une réelle volupté. Une extraordinaire récompense. Les recherches que j’ai entreprises, par exemple, m’ont apporté la satisfaction de comprendre ce qui s’est passé en Roumanie depuis 1850 à nos jours, c’est pratiquement la période que j’ai étudiée. Non seulement je sais, à présent, ce qui s’est vraiment passé mais aussi comment les faits se sont imbriqués, déroulés. Je comprends. Et comprendre c’est comme  vivre dans la lumière. C’est suivre le conseil de  Dante: Vous êtes, songez-y, de la race de l’homme!/

Non pour vivre et mourir comme bête de somme,

mais pour suivre la gloire et la vérité!

 

 

 

 

FC: – Vous pensez que le fait d’être une femme est un handicap supplémentaire pour une intellectuelle? Ou bien le fait de déranger tout simplement un certain « confort intellectuel » par vos écrits?

 

MP : – Je pense que le milieu culturel roumain est décourangent. Trop d’intrigues, trop de guerres et  peu de débat… Trop peu d’enthousiasme pour les nouvelles valeurs etc. Je ne suis pas bien placée: je suis une femme habitant à Cluj, une ville à quatre cents kilomètres de la capitale, c’est à dire en marge, en dehors des connexions qui mettent les oeuvres en circulation. Je me trouve dans une position favorable à l’écriture, mais défavorable à sa réception. Et, franchement, j’en ai assez. Bien sûr que j’aime être applaudie ou du moins respectée pour ce que j’ai fait. Pour l’instant j’ai été applaudie et huée, des fois les deux en même temps. Car j’ai touché aux sujets délicats, aux idoles, aux mythes, j’ai hérissé le narcissisme national(iste)… Si la Roumanie continue de rester en Europe, ce que j’ai fait reste valable. Mais si par malheur il se produisait une catastrophe et si la Roumanie redevenait un pays totalitaire, mes livres seraient brûlés et moi avec, sur un bûcher.

 

 

 

 

FC: – Mais Marta Petreu a quand-mêmes quelques joies durables, non?

 

 MP: – Quand j’écris, je suis heureuse, même si je pleure lorsque j’écris. J’ai essayé de me mettre en grève d’écriture.

 

FC: – (…) grève d’écriture?

 

MP: – J’ai alors constaté que je m’ennuyais royalement et que j’étais très malheureuse. Donc j’écris…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Marta Petreu, originaire de Transylvanie (Roumanie), est universitaire et philosophe, poète et auteur d’essais incontournables sur Emil Cioran, Mircea Eliade, Ionesco, Mihail Sebastian, Caragiale, Constantin Noica et aussi auteur d’un roman autobiographique qui a été couronné par le prix de l’Union des Ecrivains de Roumanie et déclaré Livre de l’année 2012. Il paraîtra en traduction aux éditions l’Âge d’Homme en janvier 2014. On peut lire certains de ces poèmes en traduction française sous le titre Poèmes sans vergogne ou L’Apocalypse selon Marta. Son œuvre multiforme a remporté des prix nationaux et internationaux.

 

 

 

 

Florica Courriol est traductrice de littérature roumaine et traductologue, auteur d’une thèse de doctorat sur Proust et le roman roumain moderne. Philologue, essayiste, Florica Courriol vit et travaille à Lyon. Chargée de cours de traduction à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, elle  publie des essais et articles dans des revues de spécialité et défend depuis un quart de siècle les grandes valeurs de la littérature roumaine. Elle a traduit surtout des voix féminines & féministes du roman roumain moderne : Hortensia Papadat-Bengescu, Rodica Draghincescu, Marta Petreu, Simona Sora et Corina Sabau.

Articles similaires

Tags

Partager