Marlène Tissot

 

MT_Janv2010

 

 

(France)

 

 

Chacun continue

 

La nuit tombe sur la ville avec brusquerie et on s’attendrait presque à ce que tout se casse la gueule avec elle. Mais on reste debout. Chaque chose en équilibre. Les monstres tapis sous l’asphalte ou planqués dans nos têtes. On allume des petites lumières sur le nez des voitures, au plafond des maisons, derrière les vitrines. On éclaire la moindre parcelle. Et chacun continue d’avancer, comme si de rien n’était. Avec un air faussement rassuré.

 

 

Nos ventres l’un contre l’autre

 

On planque nos petites douleur
sous l’ambre du tapis de feuilles mortes
on enterre les rancunes
sous les premiers flocons
on se sourit
le feu n’est pas encore éteint
dans nos ventres
chauds
serrés
l’un contre l’autre

 

 

Sa rage avec la mienne

 

J’ai entouré ma bouche
mon nez mon cœur dans
une grosse écharpe de laine
pour me protéger du froid
grandissant
entre elle et moi
des silences
de tous ces mots
qu’elle n’ose pas
me jeter au visage
qu’elle griffe sur le papier
pour éviter d’avoir à confronter
sa rage avec la mienne

 

 

Ecorchures

 

La jupe écossaise de la fille

les genoux de la fille

des écorchures

le bus qui hoquette à chaque arrêt

mes yeux qui n’arrivent pas à lâcher

la jupe écossaise de la fille

bleue et rouge

comme les siège du bus

les genoux de la fille

écorchés

ses ballerines

ses mains propres

bien à plat sur ses cuisses

son cartable à côté

son visage de môme

douze ans peut être treize

je ne me souviens plus si à cet âge

je portais des jupes écossaises

ni des ballerines

mais mes écorchures

je les planquais

à l’intérieur du cœur

 

 

À l’heure des lampadaires oranges

 

Dans la rue les volets sont clos
comme des paupières
petit matin frisson
arrosé de jus de loupiote
l’homme souffle sur ses mains rougies
les frotte un peu l’une contre l’autre
rajuste son bonnet
puis il attrape le manche du balai et
se remet à brosser les dents du caniveau

 

 

Accoudé au comptoir d’un jour qui peine à se lever

 

On pourrait découper l’utopie en tranche
et la beurrer comme une tartine
on pourrait verser un nuage d’espoir
dans les tasses de matin noir (sans sucre)

 

 

Mordre dans d’autres chairs

 

C’est un de ces instants
où l’air du large
fait comme
un goût de sang
dans la bouche
une faim presque cruelle
l’envie de hisser la grand voile
voguer vers d’autres rives
mordre dans d’autres chairs

 

 

Comme le bruit de la pluie sur le toit

 

Le froid de la rue
remonte le col des passants
et des volutes gris-blanc
s’envolent des bouches d’égout
j’imagine un monde
planqué sous la surface
de notre réalité
des créatures étranges
qui fument leur cigare
ou boivent un thé brûlant
en écoutant le chant de
nos semelles sur l’asphalte

 

 

Inside out

 

Quand le dedans fait la guerre au dehors
son corps douloureux
prêt à se déchirer
se disloquer
sous la pression d’une rage née de
de quoi exactement ?
trois fois rien, la plupart du temps !
quand le dedans passe par-dessus bord
qu’elle se déborde
elle sort
dans la nuit des rues vides
flairer l’absence
gober la lumière aux fenêtres des autres
semer des grains de regards
dérobés
à celles
à ceux
qui à cette heure font à dîner
ou la vaisselle
l’amour
la gueule parfois
à celles, à ceux
qui vivent ou qui savent
faire semblant un peu mieux qu’elle

 

 

Les miettes

 

Il se met à pleuvoir
subitement
avec rage et
les parapluies fleurissent
sur les trottoirs
les pas claquent
rapides
les gens s’abritent
où ils peuvent
quelques hommes
devant le PMU
bavardent
cols de veste remontés
ils échangent
des nouvelles ou
des tuyaux
et va savoir si
ce qu’ils cherchent
en cochant les cases
sur leur grille
c’est de l’argent rapide
ou bien un peu d’espoir
un endroit tiède pour
préserver les miettes
de leurs rêves

 

 

Un peu

 

Il voulait danser
sur cette chanson d’amour débile
me serrer dans ses bras
en tournoyant sous les étoiles
il était presque aussi ivre que moi
la vie est belle, il a dit
et j’ai fait semblant d’y croire
(un peu)
on s’est cassé la gueule
dans l’herbe humide
et on est resté là
parce que c’était pas pire qu’ailleurs
parce qu’on était incapable
de se relever
parce que nos solitudes
l’une contre l’autre
se tenaient chaud et
se rassuraient
(un peu)

 

 

Dans la lumière du monde

 

Elle avait parfois l’impression de jouer avec le feu. D’être toujours en lisière. De n’appartenir à aucun camp, aucun groupe, aucun lieu. En équilibre précaire sur un amoncellement de circonstances, de rôles, de sourires, de tableaux mal interprétés. Elle voulait rester libre. Qu’on ne la retienne pas, même si elle n’avait l’intention d’aller nulle part. Même si elle risquait de tomber. Elle voulait être le vent et son murmure. Garder ses contours flous. Vivre sur la pointe des pieds. Presque en filigrane. Et puis un beau jour, se dissoudre dans la lumière du monde.

 

 

L’échancrure d’un rêve

Tu restes là
accroché à l’échancrure d’un rêve
comme une marque de bronzage
qu’on cajole en glissant dans l’automne
souvenir de l’été sur la peau
souvenir de toi dans ma chair
j’ai gardé ta saveur
plusieurs jours emprisonnée
au creux du ventre
il ne reste plus rien maintenant
des images diaphanes
qui se ravivent parfois
à l’échancrure d’un rêve

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Marlene Tissot est née par accident, vit dans la Drôme, dort très mal, écoute beaucoup de musique, n’y comprend pas grand-chose à la vie. Elle écrit depuis qu’elle est toute petite, pour colmater les brèches, remplir les blancs, colorier les images…

 

Elle est l’auteur de « Celui qui préférait respirer le parfum des fleurs » aux éditions de La Vachette Alternative, un booklet poétique hommage à Elliott Smith, ainsi que d’un recueil intitulé « Nos parcelles de terrain très, très vague » paru aux éditions Asphodèle.

 

Ses nouvelles et poèmes paraissent régulièrement en revues depuis une dizaine d’années.

 

http://monnuage.free.fr

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