Marlène Tissot

 

 

(France)

 

 

 


La Jolie fille assise à côté de moi

 

24-06-2010

 

 

I )

Dans le train vers Paris, une jolie fille est assise à côté de moi. Elle téléphone. Elle se remaquille. Elle téléphone. Elle se recoiffe. Tout en lisant un magazine avec pleins de jolies filles dedans, qui expliquent leurs secrets pour être si jolies. Elles parlent des cosmétiques qu’elles utilisent. Des vêtements qu’elles portent. De ce qu’elles mangent ou pas. Et sûrement que la jolie fille assise à côté de moi ne perd pas une miette de tout ça. C’est un peu comme une bible de papier glacé. Elle tourne les pages du bout de son index humide. Elle téléphone. Elle se remaquille. Elle téléphone. Et moi, j’essaye de lire Bukowski, mais j’ai un peu de mal à me concentrer…

 

 

II )

La jolie fille à côté de moi a terminé son magazine. Alors elle le range dans son immense sac à main en cuir blanc. Elle se remaquille. Se recoiffe. Téléphone. Puis elle sort un petit sachet de cerises et un autre magazine avec d’autres jolies filles dedans qui ont certainement d’autres secrets de beauté à partager. Elle tourne les pages du bout de son index humide. Et de temps en temps, elle pioche un petit fruit rouge et lustré. Avec une infinie délicatesse, elle le glisse entre ses lèvres. Et même quand elle crache les noyaux dans un mouchoir en papier, elle le fait avec une classe incroyable. Parfois son bras effleure le mien. Elle a la peau douce et un joli bronzage. Elle porte un pantalon assorti à son petit chemisier parfaitement repassé. L’espace d’une seconde, je me dis qu’à côté d’une fille comme elle, ma côte de séduction en prend sûrement un sacré coup. Alors je baille sans mettre la main devant ma bouche, et je replonge le nez dans les pages écornées de Bukowski.

 

 

III )

Les gens qui passent dans l’allée entre les sièges titubent comme s’ils avaient trop bu. Les jeunes, les vieux, les hommes, les femmes. Ils ont les hanches qui heurtent les accoudoirs, à gauche, à droite.

Les hommes qui passent dans l’allée entre les sièges titubent comme s’ils avaient trop bu. Mais ils ont tous le regard clair et vif. Ils ont tous le regard qui se pose sur la jolie fille à côté de moi. Jamais sur moi.

Je cherche à mettre des mots précis sur ce que je ressens. Mais c’est parfois difficile d’être honnête avec soi. Je feins l’indifférence, bien entendu. Alors que de vils sentiments se planquent probablement dans mes recoins sombres. De la jalousie, ou un insecte rampant qui y ressemble. Une certaine douleur à n’être pas caressée par de tels regards.

Et puis quoi, est-ce que les jours auraient une autre saveur si les yeux des hommes pleuvaient sur moi comme des litres de confettis ?

 

 

IV )

La jolie fille assise à côté de moi s’est endormie. Elle est pelotonnée sous son gilet. Sa tête inclinée sur la droite. Ses cheveux glissent doucement sur son visage. Elle a l’air paisible. Elle ne ronfle pas. Sa petite bouche nacrée reste miraculeusement scellée. Pas même un petit filet de bave au coin des lèvres. Elle conserve, jusque dans son sommeil, la grâce parfaite d’une actrice de cinéma sous les projecteurs…

 

 

V )

Une voix annonce que le train arrivera en gare de Lyon dans dix minutes. La jolie fille assise à côté de moi se réveille. Elle s’étire et regarde l’heure sur son téléphone. Puis elle compose un message d’un pouce agile. Elle s’étire à nouveau, pose son gilet sur la tablette et s’éloigne vers les toilettes. En me penchant pour attraper mon sac en dessous du siège, je sens l’odeur de son pull. Un mélange de parfum de luxe et d’autre chose. Quelque chose d’animal. Une odeur discrète mais troublante. La jolie fille revient s’assoir à côté de moi. Elle me fait un sourire. Un drôle de frisson me remonte le long de l’échine. Comme si j’avais, moi aussi, succombé à son charme…

 

 

 

 

 

 

 

Gare du Nord

 

 

I )

Au bout de l’avenue, entre un petit supermarché et un traiteur oriental, il y a un sex-shop aux néons bleus. La vitrine aussi est bleue. Sombre, opaque. Sans décoration. À l’exception de ces quelques mots en gros caractères blancs :

Cabines automatiques 1€.

Je me demande si ça ressemble aux cabines de photomaton. Sauf qu’on n’y vient pas pour se faire tirer le portrait.

 

 

II )

Jour de grève nationale. Sur le parvis de la gare du nord les taxis poussent comme des champignons. Les gens pressés, toujours pressés, encore plus pressés, froncent les sourcils. Ils doivent aller travailler. Ils sont pris en otage, serinent les médias. Je me marre en silence. Sous le ciel bleu comme un épais tapis de mousse, les humains grouillent. On dirait des insectes.

 

 

III )

Boulevard Magenta. Un camion frigorifique est garé cul à cul avec le marché couvert. Un gars charge sur son épaule un quartier de boeuf aussi gros que lui. Deux porcs éventrés et dépecés attendent, pendus la tête en bas, que le gars musclé vienne les prendre dans ses bras. Les mouches volent. Les passant passent. Le gars revient. Il embrasse le premier cochon. Le deuxième à l’air vaguement jaloux.

 

 

IV )

Dans le marché couvert, la moitié des marchands sont absents. Il fait sombre et moite. Relents de fromage et de charcuterie. Les cerises sont à 8€80 le kilo. Je regarde une deuxième fois, pour être certaine de ne pas me tromper.

 

 

V )

Les terrasses des bistrots et des brasseries sont pleines de gens en costume, avec leur petite valise à roulettes. Ils attendent des taxis. Ils regardent leur montre. Ils regardent leur téléphone. Ils soupirent. J’ai envie d’un café mais pas à leurs côtés. Un peu plus loin, j’entre dans un mac do. Le café est dégueulasse, mais il n’y a pas de costume ici. Il y a juste quatre ados qui partagent un sachet de frite en parlant d’orientation et d’avenir professionnel. Un sillon d’inquiétude creuse l’arrondi juvénile de leur visage. Il est 10 heures 30. Le soleil brille dans la rue, mais les nuages persistent sur le ciel incertain du futur.

 

 

VI )

Embarquement Eurostar. On attend pour le passage aux douanes. Je suis derrière un vieux monsieur et une vieille dame avec leur ribambelle de bagages Lancel. Elle porte trois rangs de perles autour du cou. Il brosse une poussière invisible sur son costume beige. Un gamin d’une dizaine d’années retire le casque de ses oreilles et demande : mamie, quand on sera dans le tunnel, on pourra voir les poissons ? Mais non, voyons ! elle lui répond. Il remet le casque sur ses oreilles en bougonnant que c’est nul et que finalement, il préfère prendre l’avion.

 

 

 

Under the sea

 

 

All possibilities
Are landing at my feet
There’s nothing I can see
But possibilities


Badly Drawn Boy dans les écouteurs chante exactement la couleur de mes pensées de l’instant.

 

Nous glissons dans le tunnel sous la Manche.

Je gobe goulûment une rasade de bonheur.

Assaisonnée d’un trait de liberté.

 

I’m seeing the world through the eyes of somebody new

 

À côté de moi, une italienne mange un taboulé libanais. Sur les sièges, juste devant, deux anglais trinquent avec des bières allemandes. Une tresse de monde multicolore chatouille le ceux de mon ventre.

 

Out of the tunnel: the sky is blue here too !

 

 

 

London

 

 

Il y a toujours ce je ne sais quoi de particulier, quand j’arrive ici, qui m’attrape par la bride du cœur. Quelque chose de foisonnant et apaisant à la fois. Les grains d’euphorie qui me roulent au fond de la gorge. Plonger dans la foule. Savourer ces regards qui ne se fuient pas. Boire la vie à la coupe colorée des sourires qui fleurissent.

 

 

 

 

 

The Shunt

 

 

Il y a quelque temps déjà que j’avais entendu parler du Shunt *. Un endroit un peu étrange, bazar touche à tout artistique, planqué dans d’anciennes voûtes du métro londonien. Je décide aujourd’hui d’aller fureter dans les environs, histoire d’en découvrir davantage. L’entrée publique se trouve à l’intérieur de la station London Bridge. Une toute petite porte encastrée dans les briques rouges. Pas d’horaires indiqués, peu d’infos sauf concernant Money, un de leurs spectacles (inspiré de L’Argent de Zola).

 

Je sais qu’il y a un autre accès via le tunnel de Joiner Street. J’y arrive juste au moment où un groupe du staff débarque. Six ou sept personnes. On se salue. Ils sont souriants, très avenants, me demandent si je connais le Shunt, d’où je viens, si je veux entrer jeter un œil en off. A l’intérieur certains sont en pleine préparation du décor pour le spectacle de ce soir. Tandis que dans d’autres boyaux de tunnel sombre, des artistes installent leur matériel. On bavarde un moment et puis un des gars, Johnson, me propose : viens voir la pièce ce soir. T’auras rien à payer, je mets ton nom sur la guest list. Leila, une des nanas du staff, insiste : Tu ne le regretteras pas ! Elle me file un carton d’invit’. Puis elle m’envoie une bise et disparaît dans les voûtes en lançant un joyeux see you tonight. Johnson me laisse son numéro puis il me tape sur l’épaule, comme si on était potes depuis une éternité. Je sors de là avec la tête qui tourne un peu, comme après avoir bu du vin trop vite. Je me dis que des coïncidences pareilles, c’est autrement plus goûteux que le pinard, plus planant que dix joints sous les étoiles. La rue est gorgée de soleil. Je souris toute seule et les gens que je croise me sourient aussi.

 

 

 

 

*    Les locaux de London Bridge sont maintenant fermés. Le Shunt a déménagé dans une ancienne usine au 42-44 Bermondsey Street.

 

 

 

Shade Thames Street

 

 

 

 

 

Dans la ruelle étroite, avec toutes les passerelles qui se croisent au-dessus de ma tête, il y a des bureaux aux fenêtres ouvertes et des gens qui travaillent dedans. Il y a un petit lion en peluche assis près d’un écran. Et une fille devant qui lime ses ongles en parlant dans le téléphone. Elle tient le combiné calé entre sa joue et son épaule. Sur la clim’ à côté, elle a posé une pomme et une canette de soda light. D’autres gens assis devant d’autres écrans travaillent. Il y a des ventilateurs qui font voler des papiers et un grand type maigre se lève tranquillement pour aller les ramasser. La ruelle est très calme. On entend les mouettes et le moteur d’un bateau sur la Tamise. Dans les bureaux de Shade Thames Street les gens ressemblent un peu aux personnages d’un film passé au ralenti.

 

 

 

La fille en Rose

 

 

En face de moi dans le métro, une fille habillée en rose lit un roman d’amour. Sur ses lèvres roses nacrées se dessine un timide sourire. À la station Queensway, elle attrape le grand sac à main rose posé entre ses pieds sandalés de rose. Et se lève dans un courant d’air fleuri. À l’ouverture des portes, sa longue jupe rose virevolte mais pas assez haut. J’essaye de deviner la couleur de sa culotte.

 

 

 

Poem in a hurry

 

 

Vingt-et-une heures. Je vais au Shunt avec P. Décidément cet endroit est incroyable. Difficile à décrire. Sombre, biscornu. Des dédales de voûtes qui se croisent de manière désordonnée. D’étroits passages à peine visibles, juste la largeur de mes épaules. On parcourt sans doute plusieurs kilomètres. Je perds la notion du temps et de l’espace. Une fois le spectacle terminé, j’aimerais rester encore, rester jusqu’à la fermeture. Me perdre dans le ventre sombre et humide de la ville. Mais P s’inquiète, c’est bientôt l’heure du dernier métro. Elle n’a pas envie de devoir courir après un taxi. Et puis les bus de nuit ne vont pas jusque chez elle. Alors on file. Juste avant de partir, je laisse un poem in a hurry, pour remercier Johnson et Leila de l’invitation. J’essaye de faire tenir debout quelques mots en anglais, des mots aux couleurs de ce que j’ai ressenti.

 

 

 

 

 

 

L’air est encore doux malgré la nuit. On aperçoit quelques étoiles. À moins qu’elles ne brillent que dans le fond de mes pensées. On marche en direction du pont. Le petit escalier. Le camion de glaces qui semble endormi. La marina et le cliquetis des mats. Quelques fumeurs à l’extérieur des pubs. On rejoint la station Tower Hill. Descente dans les tièdes boyaux de Londres.

 

 

 

Extrémités

 

25-06-2010

 

 

Ce matin j’ai commencé à photographier les pieds des gens dans le métro. Je ne sais pas trop pourquoi, les extrémités me fascinent. Les pieds, les mains. Les cheveux. Une sorte de fétichisme ?

 

 

 

 

Neal’s Yard

 

 

 

 

 

 

En me baladant entre Covent Garden et Tottenham Court Road, je tombe sur Neal’s Yard. Une minuscule place façon cour intérieure, pleine de recoins et de couleurs vives. Le soleil arrose le lieu de ses rayons drus, plongeant presque à la verticale. Quelques personnes picorent dans des barquettes de plats exotiques. Je note le lieu en cornant une page de mon Mini Street Finder. Puis je repars direction Oxford Street. Il est temps de remonter vers Marble Arch. Le ticket est bien dans ma poche. Dans ma tête l’air de Rearviewmirror sur lequel je rythme mon pas.

 

 

 

Waiting before the show

 

 

Les palissades orange du Hard Rock Calling festival. Hyde Park sous le soleil. Les gens posés dans l’herbe en attendant l’ouverture des portes. Ça sent l’impatience douce. Les joints qui tournent, la bière, la sueur. Ça sent le bonheur, l’été et le temps qui prend son temps.

 

 

 

Shaun

 

La première chose que je remarque c’est ses pieds. Nus. Puis le mégot qu’il laisse tomber et écrase d’un coup de talon. Nu. Je me demande s’il a senti la brûlure. Quand je relève les yeux, il m’envoie un sourire. Mais je ne suis pas certaine qu’il me soit adressé. Je ne vois pas son regard, caché sous des lunettes noires.

 

Un gars annonce un truc au micro. Rapport à l’ouverture des portes, probablement. Le gars aux pieds nus est toujours à côté de moi. What did he say ? il me demande. Mais je n’ai pas compris non plus. Sorry I’m french, je m’excuse. Et c’est ainsi qu’on commence à bavarder. De choses et d’autres. Les mots coulent facilement. Il s’appelle Shaun. Me demande si c’est mon premier Hard Rock Calling. Oui, ça l’est. On m’a offert le billet pour mon anniversaire. Toi aussi t’es de juin ? il interroge. Et on découvre qu’on est nés le même jour, bien qu’à quelques années d’écart. Preuve à l’appui, vos papiers s’il vous plait. On se marre. Il y a des hasards qui ont parfois l’air de ne pas en être… Everything is written, me dit Shaun. On devait se rencontrer, il ajoute d’un air sérieux. Et on se marre de plus belle.

 

Quand le premier concert commence, on s’est déjà jeté quelques bières derrière la cravate. Vautrés dans l’herbe. Pas très loin de la scène. Pour l’instant c’est assez calme. La foule rappliquera plus tard. Pour les têtes d’affiche.

 

Ça commence à s’agiter quand les Hives débarquent sur scène. On doit se lever. Shaun m’aide à me mettre debout et garde ma main dans la sienne. J’ai pas les idées très claires. Trop de bières. C’est à la fois inconfortable et agréable. Inquiétant et plaisant. Faut que je fasse quelque chose. Faut que j’aille aux toilettes. Je t’attends là, me dit Shaun. Je hoche la tête.

 

Il y a la queue devant l’enfilade de baraques en plastique. Odeur de pisse caractéristique. J’essaye de ne toucher à rien. Le sol colle aux semelles. La chasse chimique ne fonctionne pas. En sortant, je fais un détour par des buvettes. Un peu d’alcool pour tuer les bactéries. J’hésite à rejoindre Shaun. L’envie déraisonnable d’y retourner me laisse penser que, justement, je ne devrais pas. Je prends deux bières et bifurque en direction de la scène. Hésitante. J’aperçois Shaun qui me fait des grands signes. J’y vais…

 

La foule se densifie. Ben Harper entre en scène. Il dégage quelque chose de solaire quand il joue. Le bonheur visible qu’il prend à tenir un instrument. Comme si plus rien ne comptait. Le monde autour n’existe plus. L’instant a quelque chose de magique. Shaun glisse un bras autour de ma taille. Je me raidis. Tu danseras avec moi pendant Pearl Jam ? il demande. Je hoche la tête. Mais je songe de nouveau à fuir.

 

À la pause, Shaun va aux toilettes. Tu m’attends là ?! il dit/demande. Et il prend des repères, par rapport au bord de la scène, à l’allée de gravier blanc sous nos pieds. Je le regarde s’éloigner. La démarche légèrement alcoolisée. Un jeune homme charmant. Non, vraiment ! Il a été tout à fait adorable. Pourtant, dès qu’il est hors de vu, je me sauve.

 

Je m’installe de l’autre bout du parc. Ici il ne me trouvera pas. Trop de monde. Serrés les uns contre les autres à attendre Pearl Jam. Certains avec fébrilité. La foule se densifie, mais les gens sont encore assis, pour la plupart. Je reste le regard collé au sol. Peur de voir Shaun débarquer. Puis une guitare retentit. Mike McCready. Le public se dresse comme un seul homme. Je n’y arrive pas. La tête qui tourne. Une vague nausée. Trop de bières, décidément ! Devant moi, un pauvre bourdon vole au ras du sol, dans une forêt de jambes. Je me sens un peu comme lui. Les gens autour hurlent, sifflent, applaudissent. Eddie Vedder avance sur scène. Je le vois sur l’écran géant. Premières notes de Given to fly. Je me lève. Je m’envole.

 

 

 

 

 

Après huit heures de show au total, les projos balancent leur lumière blanche sur la foule un peu hagarde. Le sol est tapissé de bouteilles de bière. Musique en fond sonore. On trébuche en se dirigeant tant bien que mal vers les sorties avec les accords de Yellow Ledbetter qui nous résonnent encore au creux du ventre. La station Marble Arch est fermée. Direction Lancaster Gate. Warning : 78 marches pour rejoindre les quais. Des escaliers en colimaçon. Vertigineux. On descend, on descend. L’impression d’une chute, d’un retour en accéléré dans le ventre de la réalité.

 

J’arrive chez F et P. Tout le monde dort. Je me jette sur le sofa en me rejouant Once. Les paupières serrées. J’évite de penser à quoi que soit d’autre que la musique.

 

Once upon a time I could control myself

Once upon a time I could lose myself

Try and mimic what’s insane…

 

 

 

Tourbillon de vide

 

26-06-2010

 

 

Je me suis levée tôt ce matin. Envie de pouvoir profiter au maximum de la journée. Je n’ai rien prévu de particulier. Avancer au hasard des rues. Découvrir de nouveaux quartiers hors des sentiers battus.

Je m’arrête devant la vitrine d’un book shop. Tous les livres exposés ont une couverture sombre. Sauf un. Presque blanc. Avec titre en gros caractères noirs : LIVE OR DIE *  et un dessin, que je prends d’abord pour un paysage, mais représente en réalité deux visages s’effleurant.

 

 

 

Je repense à hier. Je me suis senti tellement vivante, l’espace de quelques heures. Comme quelque chose d’exacerbée. Quelque chose de nouveau qui aurait poussé en moi. Ou alors des sentiments dont j’aurais depuis longtemps oublié l’existence. Il me semble aujourd’hui n’avoir plus qu’un tourbillon de vide qui me vrille le ventre. Ceci est tout à fait ridicule, je me dis, en m’éloignant de la vitrine. Et je laisse mes pensées plantées là.

 

 

*  En rentrant chez moi, évidemment,

j’ai tapé Live or Die Anne Sexton

sur mon moteur de recherche.

 It’s your turn now !

 

 

 

Réhydrater les heures fanées

 

 

Rien à faire. J’ai beau lutter, l’image de Shaun repousse sans cesse à l’arrière de mon front. Ce qui s’est passé hier a ouvert la porte à tout un tas de questions que je tenais sous clef dans un recoin de ma tête. Pourquoi j’ai cherché à fuir ce gars ? Et pourquoi j’ai comme l’impression de le regretter maintenant ? Est-ce que vraiment je n’ai rien ressenti ?  Rien espéré ? Il y a un drôle de monstre en moi qui voudrait bien remonter le temps. Pouvoir réhydrater les heures fanées. Merde ! J’ai horreur de devoir être honnête avec moi. C’est tellement plus confortable de se mentir. Même par omission. La vérité crue c’est que je ne suis pas restée avec Shaun parce que je flairais le début d’une histoire s’achevant sur un plan cul dans des toilettes en plastique. Et j’ai toujours eu horreur des fins qui sentent la pisse.

 

Reste une petite douleur amère malgré tout. Et la désagréable sensation de porter un costume subitement trop étroit. Ma vie. Et ce que je ne parviens pas à en faire, comme si tout était devenu rigide. J’ai parfois l’impression que les choses m’échappent et m’étouffent à la fois. Alors j’avance. Presque docile. Là où mes pas me portent.

 

Je me perds dans les rues.

Entre Old Spitafield Market et Brick Lane.

 

 

 

 

 

 

 

Me retrouve sur Corbet Place. Ça ressemble à un parking, une cour immense. Avec un vieux bus rouge en guise de restau. Des baraques un peu déglinguées. Un marché couvert ambiance Camden Town. Sur un mur extérieur, quelques graffs dont ce portrait gigantesque et magnifique. Un visage d’homme. Je constate que Vhils (aka Alexandre Farto) est passé par ici récemment pour écorcher les murs. L’œuvre est absolument époustouflante. Chaque nuance étant obtenue en creusant plus ou moins profond dans la peinture, le crépi, le plâtre, la pierre. Quel artiste !

 

Je caresse le mur du bout des doigts en souriant. Lentement le soleil se remet à briller dans ma tête. Je retrouve le chemin vers l’essentiel, ce que j’aime, ce qui comble mes vides.

 

 

 

 

 

 

Parenthèses

 

 

Avant de rentrer chez F et P ce soir je fais un détour par Hyde Park. C’est ridicule et puis j’ai passé l’âge de ce genre de conneries. Mais je ne peux pas m’empêcher. Il y a cette expression qui m’amuse et s’avère particulièrement appropriée à mon état du moment : I have to pull myself together. Je me sens un peu éparpillée. En miettes. J’observe les palissades orange du Hard Rock Calling. Je repense à hier.

 

 

 

Herbe et terre

 

 

Je m’assoie quelques minutes et cueille une poignée de sol pour ramener au fond de ma poche des grains d’ici. Des fragments de l’endroit à mêler à la poudre de mes souvenirs. Oui, je sais, c’est ridicule et puis j’ai passé l’âge de ce genre de conneries…


 

 

 

Last day in London

 

27-06-2010

 

 

Il ne me reste qu’une matinée. Juste le temps de prendre un petit bain de vie british à Camden avant de rejoindre St Pancrass. À cette heure, il n’y a pas encore grand monde. Les camelots installent tranquillement leur camelote. Ils sirotent des cafés fumants. Bavardent avec les passants. En majorité des résidents qui sortent acheter du pain ou des fruits. Le matin, Londres a encore des nuages pleins les paupières et on dirait que les rues se déplient au ralenti. Pourtant les aiguilles tournent et le train ne m’attendra pas.

 

 

 

 

Saint Pancrass.

 

 

Je passe les douanes sans incident. Londres est déjà presque derrière moi. Je m’installe au Nero et sirote un Latte mousseux en relisant ce que j’ai écrit depuis jeudi. Arrière goût de nostalgie. Je rajoute du sucre dans le café pour faire passer tout ça.

 

 

 

Le gars assis à côté de moi dans l’Eurostar

 

 

Il est fenêtre. Je suis couloir. L’accoudoir baissé entre nous comme une petite frontière. Les regards qui se croisent en terrain neutre. Sourire poli. On échange quelques mots. En anglais. Puis je réalise en le voyant lire l’Équipe, qu’il est français. Il devine, au titre de mon bouquin, que je suis française. Alors on laisse glisser un petit sourire idiot sur nos silences. Et on finit par s’endormir chacun de notre côté de l’accoudoir. Avec nos bras qui s’effleurent à peine.

 

 

 

Traversée parisienne

 

 

En approche de la Gare du Nord. Le ciel est bleu. Je me faufile vers le sas de sortie de la voiture n° 5. Avant que tout le monde se lève et encombre le passage avec des valises géantes. Le train a un peu de retard et mes minutes sont comptées pour attraper le TGV en gare de Lyon.

 

Un homme au visage aimablement rond est assis sur un strapontin. Un sac entre les jambes, il mord un chien-chaud avec appétit. Je me pose en face de lui. Nos regards se croisent. Il me glisse un sourire puis toussote avant de me demander si je peux lui expliquer comment aller de la Gare du Nord à la Gare de Lyon. C’est la première fois qu’il vient en France. S’en va vers Montpellier. Le soleil. La mer. Un éclat de vacances brille au fond de ses yeux à mesure que ses mots se déroulent. Il ressemble un peu à Ricky Gervais. La voix, surtout. Je sors mon plan de métro parisien et lui indique le parcours. RER D, la ligne verte, direction Malesherbes ou Melun, deuxième arrêt. Il hoche la tête, un voile d’inquiétude accroché aux sourcils. Je propose de lui laisser mon plan.

 

L’Eurostar arrive à quai. Et, juste avant le pshitt d’ouverture des portes, je réalise dans un sursaut de lucidité que la gare de Lyon est également ma destination. Alors je fourre ma timidité au fond d’une poche et propose à Ricky (en réalité prénommé Steven) de se joindre à moi pour faire le trajet. Il accepte avec enthousiasme et me remercie une bonne dizaine de fois. Il redoutait un peu le passage par la capitale, me confie-t-il. Il ne parle pas un mot de français et ses amis ne lui avaient pas vanté l’amabilité des résidents. Je rigole et m’abstiens de confirmer. Mon avis serait de toute manière totalement partial…

 

 

 

Gare de Lyon

 

Gare de Lyon. Direction le panneau d’affichage des départs. Mon train est à quai. Celui de Ricky/Steven ne part que dans trois quarts d’heure. Il me remercie encore pour mon aide. Me propose un thé. Ou un café. Ou autre chose, une boisson fraîche. Quelque chose qui pourra témoigner mieux que les mots de sa reconnaissance. Mais je n’ai pas le temps. Mon TGV ferme ses portes dans six minutes. On se quitte sur une accolade à l’anglaise. Puis deux bises à la française. Et, tandis que je m’éloigne sur le quai, il m’adresse des grands signes de la main.

 

 

 

Le vieux monsieur assis à côté de moi

 

 

I )

Dans le train vers Valence, un vieux monsieur est assis à côté de moi. Il se mouche. Il regarde à l’intérieur de son mouchoir. Se mouche à nouveau. Fourre son mouchoir au fond de sa poche. Tousse. Ressort son mouchoir et crache dedans. Puis il extirpe d’un sac en papier un pack de six bières. Il ouvre la première et la boit très vite. Il rote. Il ouvre la deuxième bière et la boit un peu moins vite. Il se mouche en rotant et regarde à l’intérieur de son mouchoir. Il range son mouchoir et continue ses bières. Je tourne les pages de mon livre, mais ne parviens pas à me concentrer.

 

 

II )

Ce type est vraiment extraordinaire. À s’enquiller ses bières comme si le monde autour n’existait pas. Il rote beaucoup. Plusieurs fois d’affilée. Se fourre le doigt dans le nez. Essaye de glisser un mollard encombrant dans le goulot d’une bouteille vide, mais le glaire jaunâtre coule sur l’étiquette de kro. Il l’essuie d’un coup de mouchoir et rengaine le tout dans sa poche. Réellement, ce bonhomme m’hypnotise. Entre dégoût et fascination. Je pourrais changer de place si je voulais. Il reste quelques sièges vides aux alentours. Mais je ne parviens pas trouver la force de m’éloigner. Scotchée là. Comme si je m’attendais à d’autres surprises de sa part.

 

 

III )

Le vieux monsieur finit sa dernière bière cul sec. Il laisse rouler une série de rots tonitruants. La dame devant soupire, se retourne, lui jette un regard meurtrier par-dessus le dossier du siège. Le vieux monsieur s’en moque. Il observe le paysage par la fenêtre. Il se mouche encore un coup. Regarde dans son mouchoir puis le remet dans sa poche. Et d’un seul coup il s’endort, la joue contre la vitre, en ronflant bruyamment. J’hésite encore à changer de place. Puis le type lâche une caisse dans son sommeil. Roulement de tambour et une odeur de rat mort s’échappe du velours usé de son pantalon. Je me carapate. Lâchement. Dans une heure, je serai à la maison. On dirait bien que je vais avoir un paquet de trucs à raconter ! Et quelques secrets à ravaler…

 

 

 

 

 

 

 

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Marlene Tissot est née par accident, vit dans la Drôme, dort très mal, écoute beaucoup de musique, n’y comprend pas grand-chose à la vie. Elle écrit depuis qu’elle est toute petite, pour colmater les brèches, remplir les blancs, colorier les images…

Elle est l’auteur de « Celui qui préférait respirer le parfum des fleurs » aux éditions de La Vachette Alternative, un booklet poétique hommage à Elliott Smith, ainsi que d’un recueil intitulé « Nos parcelles de terrain très, très vague » paru aux éditions Asphodèle.

 

Ses nouvelles et poèmes paraissent régulièrement en revues depuis une dizaine d’années.

 

http://monnuage.free.fr/

 

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