Mario Meléndez

 

 

 

(Chile)

 

 

Extraits du recueil « Vol souterrain »

Traduction:  Nicole Pottier

 

 

 

 

Par-delà la guitare

à Víctor Jara

 

Par-delà la guitare
les mains sont séparées de la patrie
un son d’aile qui brûle
et dévore mes chaussures
une invitation à uriner en terre
la pure semence du chant
Par-delà la guitare
le sang dessine une violente musique
et la tête du chanteur s’emplit de trous
et de baisers à l’odeur de mort
Par-delà la guitare
pleurent les chemins
pleure la pluie et s’agenouille
car le fils de la terre
ne complètera pas ses pas
Par-delà la guitare
par-delà l’explosion
qui a éteint les cœurs
par-delà ce poème
et avec la blessure inoubliable
d’un temps sans oubli
les yeux cherchent Victor
par-delà la guitare
et la patrie.

 

*Note de la traductrice:
Víctor Jara: grand chanteur chilien torturé (mains broyées)
et fusillé par l’armée en septembre 1973.

 

 

Vincent 1993

à  Vicente Huidobro

 

Le grand poète des vanités
se regarde dans le miroir et dit
personne n’est mieux que moi
personne n’est plus beau ni délicat
plus moqueur, paradoxal et irrésistible
Et quand je marche dans les rues
on me poursuit et on me demande des autographes
on s’agglutine autour de moi ou on s’évanouit
car je suis plus immortel que les aiguilles
et dans ma bouche soupirent les étoiles
Ainsi, chaque montagne est un poil dans mon oreille
et chaque nuage une échelle de secours
où je monte et descends tel un magicien
poursuivant son lapin
sans jamais le rattraper
Néanmoins les hélicoptères m’adorent
les scolaires aussi que j’aperçois du coin de l’œil m’adorent
le trapéziste d’un cirque expulsé m’adore
l’hôtesse de l’air d’ un vol imaginaire m’adore
les nains, les lutins, les fantasmes m’adorent
et tous crient : « Vas-y Vincent, vas-y
avec sa tête enserrée dans un chapeau
vas-y, celui qui urine sur les astres
celui qui respire des copies US
et change de couleur jusqu’à en devenir insupportable»
Et moi je me moque comme un bouddha gâteux
lorsqu’ils me jettent des fleurs aux pieds
et je me remplis de numéros de téléphone
et de femmes qui donneraient leurs propres seins
pour effleurer mon front d’amant de multitude
ou pour regarder mes cheveux sortis d’un arc-en-ciel fruité
Je possède quelques chants lunaires en français
et un chat qui me parle en un langage posthume
et un chien qui me mord et lèche mes antennes
et de la coriandre qui me demande qui je suis
et je lui dis « ne me cherche pas
ne fais aucun cas de la rose effeuillée
tu as ta propre sagesse
ta propre odeur
ton nom dans la casserole dominicale
point n’est besoin que tu sois si belle
pour qu’on te respecte
car il suffit de te goûter
pour que tu aies gagné le paradis
et un espace dans ma gorge »
Je m’en vais maintenant en parachute
je m’en vais dans mon aéronef de plumes anonymes
je m’en vais pincer les fesses d’un piano
faire une sieste dans un cercueil d’œuf

 

 

Un jour je reviendrai vers tes yeux

Un jour je reviendrai vers tes yeux
je recommencerai
je reviendrai avec un son creux de métal
et de soleil mouillé
je chercherai entre les papiers du temps
ton corps vert et tes cheveux de raisins
je te couronnerai en silence avec ma bouche
avec mes mains qui ne terminent pas
Je reviendrai pour toi et pour ton sang étoilé
regardant passer l’après-midi comme une ombre ancienne
quelque chose se brisera là-haut et nous ne serons pas nous
quelque chose brûlera soudainement dans l’écho de tes draps
Et je reviendrai plus vivant, plus pur, plus affamé
et je reviendrai en volant et en déchirant les plumes
je ferai tout pour toi, tout en silence
jusqu’aux coqs qui prolongeront la nuit
lorsqu’ils te verront nue

 

 

La fille de Rimbaud

L’enfant à la robe entrouverte
se lève à l’heure
où les paroles sont des mots de fête
car elle même est une fête
quand elle repose les cuisses au sol
et que le vent la parcourt
de ses doigts infinis
Un tricycle de cristal l’attend
réuni aux fleurs du patio
et un nid de papillons aveugles
se dénude entre ses os de miel
et dans son lit de plumes bleues
elle suspend ses tresses de blé
et se raconte à elle même
ses abeilles mortes
jusqu’à ce quelle s’endorme
tandis que l’après-midi l’enveloppe
de ses lèvres jaunes
La petite à la robe entrouverte
s’éveille à l’heure
où les horloges rêvent
parce qu’elle même est un songe
quand bâillent ses vêtements
et que les moineaux s’assemblent
fous d’amour
sur sa poitrine de papier

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mario Meléndez (Linares, Chile, 1971). Il a étudié le Journalisme et la Communication Sociale.

Livres d’auteur : « Autoculture et jugement » (Prix National de Littérature, Roque Esteban Scarpa), « Notes pour une légende » et « Vol souterrain ».

En 1993 il obtient le Prix Municipal de Littérature à l’occasion du Bicentenaire de Linares. Ses poèmes apparaissent dans diverses revues de littérature hispano-américaine et dans des anthologies nationales et étrangères. Il a été invité à de nombreuses rencontres littéraires, comme par exemple : la Première Rencontre Internationale d’Amnistie et de Solidarité avec le Peuple, Rome, Italie, 2003, où il fut nommé membre d’honneur de l’Académie de Culture Européenne.

En  2005, il fut publié dans des revues prestigieuses, comme : « Other Voices Poetry » et « Literati Magazine ». La même année, il a obtenu le prix « Harvest International » pour avoir écrit le  meilleur poème en espagnol. Ce prix fut  accordé par l’Université  Polytechnique, Californie,  Etats-Unis. Une partie de son œuvre est traduite en  italien, anglais, français, portugais, néerlandais, allemand, roumain, persan et catalan. Il travaille actuellement au  projet « Festivités du Livre Itinérant ».

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