Mario Meléndez

 

 

 

(Italie – Chile)

 

 

Traduction Française Estelle Martineau

 

 

 

 

ART POÉTIQUE

 

Une vache paît dans notre mémoire

le sang s’échappe des pies

le paysage est mort d’un coup de feu
La vache persiste dans sa routine
sa queue effraie l’ennui

Le paysage ressuscite au ralenti

 

La vache abandonne le paysage

on continue à entendre les mugissements

notre mémoire paît maintenant

dans cette immense solitude

 

Le paysage s’en va de notre mémoire

les mots changent de nom

on reste là à pleurer

sur la page blanche

 

La vache paît maintenant dans le vide

les mots sont à cheval sur elle

le langage se moque de nous

 

 

LA TRANSPORTEUSE

 

Elle est sortie promener les mots

et les mots ont mordu les enfants

et les enfants l’ont dit à leurs parents

et les parents ont charger leurs armes

et ont ouvert le feu sur les mots

et les mots ont gémis, ont hurlé à la mort

ils ont léché lentement leurs aveugles blessures

jusqu’à ce qu’à la fin ils tombent  tête la première

sur la terre exsangue

Et vint la mort alors

Vêtue de ses plus beaux atours

et elle s’arrêta devant la maison du poète

pour l’appeler avec des cris désespérés

et ouvrit la porte le poète

sans se douter de se qui se tramait

et il vit la mort suspendue à son ombre

et pleurant

«  Accompagne- moi » lui dit celle-ci

« parce qu’aujourd’hui nous sommes en deuil »

« et qui est mort », demanda le poète

« Et bien  toi », répondit la mort

Et elle lui tendit les bras

Pour lui donner les condoléances

 

 

SOUVENIRS DU FUTUR

 

Ma sœur m’a réveillé très tôt

Ce matin là et elle m’a dit

« Lève-toi, tu dois venir voir ça

la mer s’est remplie d’étoiles »

Emerveillé par cette révélation

Je me suis habillé précipitamment et j’ai pensé

« Si la mer s’est remplie d’étoiles

alors moi je dois prendre le premier avion

et ramasser tous les poissons du ciel »

 

 

PRÉCAUTION DE LA DERNIÈRE HEURE

 

Je dois faire attention aux asticots

Lorsqu’ ils m’enterreront

le plus sûr

c’est qu’ils parleront  mal de moi

qu’ils cracheront sur mes poèmes

et qu’ils pisseront sur les fleurs fraîches

qui décoreront ma tombe

il se pourrait même

qu’ils aillent jusqu’à dévorer mes os

qu’ils m’arrachent les intestins

et qu’au comble de l’injustice

qu’ils volent ma dent en or

et tout ça parce que dans la vie

je n’ai jamais écrit sur eux

 

 

SYMPHONIE NOIRE

 

Ève accrochait ses morts à la fenêtre

pour que l’air lèche les visages

empreints de cicatrices

Elle regardait ces visages et souriait

pendant que le vent poussait ses seins

vers la nuit pleine d’asticots

Une orgie d’arômes secouait le silence

où elle se désirait elle-même

et entre désirs et adieux

un grillon aveugle quittait les mauvaises herbes

de ses vieux violons

Personne ne s’approchait à Ève

lorsqu’elle donnait le sein à ses morts

la colère et le froid

se disputaient son adolescence

l’orgasme cédait le pas à l’horreur

le désir au sang

et de petites créatures violentes

s’envolaient de son ventre

peuplant les aurores

de deuil et de cauchemars

Ensuite

quand tout redevenait calme

et les ombres enfin

retournaient à leur origine

Ève rangeait ses morts

en les embrassant sur la bouche

et dormait toute nue sur eux

jusqu’à la prochaine pleine lune

 

 

NOTES POUR UNE LÉGENDE

 

Une femme est debout sur un pont

qui n’a jamais existé

 

Sa peau qui ne fut jamais embrassée

flotte sur les eaux du temps

comme un souvenir sans visage

 

Une lettre qui ne fut jamais lue

lutte pour atteindre le bord

pour que quelqu’un la découvre

 

Un homme qui n’a jamais lu

qui ne sait pas lire

qui n’a jamais appris

trouve la lettre et le corps

sous ce pont

 

L’homme pleure d’impuissance

cependant que la lettre se désintègre

entre ses doigts

 

Le fleuve qui est rempli de larmes

s’apitoie de cet homme

et lui révèle le secret de cette lettre

 

Et l’homme fou d’amour

ramasse ses nuits et ses délires

pour se jeter de ce pont

qui n’a jamais existé

 

 

Extrait du livre “NOTES POUR UNE LEGENDE”

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mario Meléndez (Linares, Chile, 1971). Il a étudié le Journalisme et la Communication Sociale.

Livres d’auteur : « Autoculture et jugement » (Prix National de Littérature, Roque Esteban Scarpa), « Notes pour une légende » et « Vol souterrain ».

En 1993 il obtient le Prix Municipal de Littérature à l’occasion du Bicentenaire de Linares. Ses poèmes apparaissent dans diverses revues de littérature hispano-américaine et dans des anthologies nationales et étrangères. Il a été invité à de nombreuses rencontres littéraires, comme par exemple : la Première Rencontre Internationale d’Amnistie et de Solidarité avec le Peuple, Rome, Italie, 2003, où il fut nommé membre d’honneur de l’Académie de Culture Européenne.

En  2005, il fut publié dans des revues prestigieuses, comme : « Other Voices Poetry » et « Literati Magazine ». La même année, il a obtenu le prix « Harvest International » pour avoir écrit le  meilleur poème en espagnol. Ce prix fut  accordé par l’Université  Polytechnique, Californie,  Etats-Unis. Une partie de son œuvre est traduite en  italien, anglais, français, portugais, néerlandais, allemand, roumain, persan et catalan. Il travaille actuellement au  projet « Festivités du Livre Itinérant ».

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