Marilyse Leroux

© Photos de Xureli.

 

 

(France)

 

 

ROUGE POMME

 

 

U

ne pomme lui tomba sur la tête… et il trouva son bonheur. Il ne s’agit pas, comme on pourrait le croire, de celle de Newton, si célèbre, mais d’une banale petite pomme, jaune et rouge, toute luisante d’avoir été caressée, lustrée, aimée comme le bien le plus précieux qu’on puisse posséder sur cette terre. Une jolie petite planète, propre à réchauffer les paumes, pour le bonheur d’un instant ou de toute une vie. La tête rêveuse, sur laquelle, ce jour-là, elle avait eu l’heur de rebondir, ne portait pas l’illustre prénom d’Isaac, mais celui, plus modeste, de Christian.

Elle n’avait pas chu d’une branche, juste de l’une de ces vieilles armoires de famille, qui fleurent bon leur histoire, une de celles qui ont appris à consoler les peines les jours de grand froid. Personne d’autre n’entrait dans ce royaume. Le garçonnet aimait s’y enfermer toutes les fois que ses jambes lui refusaient l’aventure. Il restait debout un long moment devant les portraits de la commode, les caressant du doigt, puis se recroquevillait au creux de l’armoire. Petite âme grise blottie dans le linge blanc.

Une fois, en poussant la porte de la chambre, il avait surpris sa Mémé, immobile au pied du lit, le regard perdu, comme mouillé. Il en avait été troublé, extrêmement, et était reparti sur la pointe des pieds, sans rien dire. Le lendemain, la grosse clé avait disparu.

Fut-il surpris de la chute ? Oui et non. La pomme n’avait fait aucun bruit en ricochant de sa tête sur les oreillers. Mais que faisait-elle là ? Il ne l’avait encore jamais remarquée. Et pourtant, il avait fait trente-six mille fois le tour de son petit univers. C’est simple, quand Mémé ne le voyait plus, elle savait où le trouver. Infailliblement.

L’objet lui parut familier, il en avait déjà vu un de ce genre chez sa tante, une petite poire en bois conservée à l’abri d’une vitrine. On l’avait sortie pour lui un jour d’anniversaire. D’habitude, pas question d’y toucher, seulement avec les yeux, c’est tout. Un souvenir d’enfance. Précieux. Très précieux.  Mais, cette fois-là, il avait eu le droit de caresser le fruit dont les joues rebondies brillaient derrière le carreau.

– Un jour, toi aussi, tu en auras une, comme ça… tu verras…

Bizarre, secouée, la pomme ne faisait aucun bruit. Ah, si, peut-être, en collant une oreille, il distingua comme un léger frottement, discret, feutré, qui attisa sa curiosité.  Par chance l’autre oreille disait la même chose.

Il était sûr qu’en la retournant il découvrirait une petite trappe avec un trou de serrure. Miracle, celle-ci avait gardé sa clé, soigneusement collée contre le rebord, une invite à son intention.

Il décolla le sésame avec précaution, assuré de découvrir un billet. Combien de tours de manège en perspective ? C’est lui, cette fois, qui paierait les tours, comme un grand, en défroissant le billet sur le comptoir. Mémé le suivrait aux commandes de sa nacelle, en lui faisant, à chaque passage, le petit signe attendu, heureuse de le voir heureux.

Les petites mains s’escrimaient sur la serrure. Dans quel sens actionner la clé ?

Le manège tournerait vite, vite, aussi vite que sa cuiller dans le bol de chocolat. Ensuite, ils dévaliseraient le stand des gourmandises, suffirait de suivre l’odeur. Elle dirait : « C’est simple, le bonheur, comme une barbe à papa. ». Si seulement ! Mais, ça, chut, il n’en parlait jamais. A personne. Il y a des mots qui serrent les mâchoires, ralentissent les jambes et courbent le dos.

Tout à coup, la magie opéra, la trappe fut ouverte, la pomme secouée mais, à la différence des contes, rien ne retomba. Un coup d’œil à l’intérieur dans la clarté de la fenêtre, oui, là, il y avait bien quelque chose ! Un billet, ça avait l’allure d’un billet. Il passa deux doigts dans l’ouverture pour l’extirper de son logement, doucement, de peur de le déchirer. Opération qui s’avéra délicate, plus difficile qu’il n’aurait cru. La pince à timbres, voilà qui ferait l’affaire ! Il ouvrit le tiroir où il la savait cachée.

Oui, c’était bien un billet qu’il entrevoyait contre la paroi, soigneusement conservé pour le jour où la pomme livrerait son secret. Déjà, il salivait sur les plaisirs qui s’ajouteraient aux manèges : des marrons chauds dans leur papier journal, des friandises multicolores, des beignets au sucre, des tortillons croustillants…

Immense déception !  Ce n’était qu’un vulgaire bout de papier serré dans un élastique ! Sans intérêt. Adieu manèges ! Adieu gourmandises ! Lui restait juste la pomme et son avenir de piécettes.

Il descendit quatre à quatre au jardin :

‒   Mémé, regarde ! Une comme chez Tatie ! Presque pareille !

‒ Ah ! Elle t’est enfin tombée sur la tête ! C’est donc signe que tu as grandi, tu es mûr maintenant !

‒ ? ? ? Mûr ?

‒ Oui, mûr ! Comme une pomme !

‒ ? ? ? Mûr pour quoi, Mémé ?

‒ Mûr, je te dis, suffisamment pour que je la donne, cette tirelire.

‒ C’est vrai, tu me la donnes ?

‒ Tu n’as rien trouvé d’autre avec ?

‒ Si, il y avait une clé, c’est pour ça que…

‒ Non, je veux dire, roulé à l’intérieur…

‒  Si, un vieux papier…

‒ Tu ne l’as pas déchiré, j’espère !

‒ Non, il est resté là-haut, je crois…

‒ Va le chercher, je veux te montrer quelque chose.

L’enfant, trophée en main, se précipita dans la chambre. Sa grand-mère avait à peine gratté ses sabots sur le seuil que déjà il redescendait avec le rouleau.

‒ Allons sur la banquette. C’est toi qui dois ouvrir le papier…

‒ C’est un message secret ? Comme dans les histoires ?

‒  Qui sait ?

Ses doigts fébriles déroulaient la feuille. Qu’allait-elle révéler ? Une carte au trésor, un rébus ? Non, des lettres, juste des lettres, écrites à l’encre noire, bien serrées entre leurs lignes violettes, du haut en bas de la page. Des mots, rien que des mots. Quelle déception ! Et lui qui ne savait toujours pas les déchiffrer après tout ce temps ! Ça va venir, courage, tu y es presque ! lui disait Monsieur Duflot. Pourquoi se refusaient-ils encore à lui ? Où se cachait la clé de l’énigme ? Il faudrait bien tout un trousseau pour percer leur mystère.

‒ Tu les reconnais quand même ?

‒ Un peu, oui…

‒ Allez, essaie le premier mot.

‒ … A…

‒  Il y a un « N » derrière, regarde…

‒ AN…

‒ C’est bien, continue !

‒  DER…

‒ Oui !

‒ ANDERS… Andersen, comme dans le livre du maître ?

‒ Oui ! C’est lui, Hans Christian Andersen, le même !

L’enfant, incrédule, regardait sourire sa grand-mère.

‒ Il s’appelle comme moi ?

‒ Oui, Christian, comme toi !

‒ Et les autres mots, là ?

‒ Les autres mots ? Rien de plus simple, touche  mes lèvres.

La bouche d’or prononça un à un les signes mystérieux : ‒ LE – BO – NHEUR –  PEUT – SE – TROU – VER – DANS – UN – BOUT – DE –  BOIS…

Il suivit ses mouvements, ouverture, fermeture, élargi, arrondi… ses yeux s’écarquillaient à mesure qu’il reliait les sons et reconnaissait les formes sur la page.  C’était facile comme ça, beaucoup plus facile.

Le bonheur peut se trouver dans un bout de bois… Ça veut dire quoi, Mémé ?

‒ C’est le titre d’un conte d’Andersen, je peux te le raconter, si tu veux… je le connais par cœur depuis le temps.

L’enfant se blottit contre l’épaule de sa grand-mère comme il le faisait autrefois et il se laissa emporter par les mots qui consolent de tout, surtout quand ils ne sont dits que pour vous. La voix mélodieuse les portait avec douceur, ménageant leur poids de silence, leur part de secret. Ils entraient en lui aussi facilement que l’air dans ses poumons, il les suivait comme on déroule un sentier sous ses sandales, pour le simple bonheur d’avancer et de découvrir mille et une surprises au détour du chemin. Il les imaginait clairement maintenant, les touchait, les palpait, comme des fruits, aussi rassurants que « ce porte-bonheur posé quelque part dans le monde, là où on ne penserait surtout pas le trouver », un porte-bonheur jaune et rouge, lisse et doux comme une caresse d’amour. C’était le sien désormais, qu’il tenait serré dans l’échancrure de son gilet, tout contre sa peau.

Bientôt, les mots d’Andersen résonnèrent si fort en lui qu’il trembla de tout son corps comme le poirier de l’histoire, il se tordit les bras de douleur en entendant le fracas de ses branches sous la tempête, une rafale le porta jusqu’à l’établi du pauvre tourneur où il dénombra tous les fruits en bois qu’il avait façonnés pour ses enfants, une pour chacun, jusqu’à cette toute petite poire dont il ressentait la pression maintenant, si légère entre ses doigts. Bonheur fragile et simple qui, déjà, épousait la courbe de sa main. Il voyait tout de la misérable demeure, avec précision, comme s’il habitait l’histoire. Même les fruits « invisibles » de l’arbre brillaient en lui, comme des soleils neufs derrière leurs feuilles. Les signes noirs tournaient au rythme des pages, prenant sens et vie pour la première fois.

Dans un pays humide, un parapluie fait évidemment partie des nécessités de la vie…

Déjà il n’écoutait plus la voix de sa grand-mère. Il était ailleurs, loin, très loin, occupé à jouer avec les enfants du conte ; les poires en bois, grandes et petites, s’élançaient entre pouces et index, aussi alertes que des toupies. Le jeu échauffait les joues, des joues d’une belle rondeur de planète. Rouge pomme. Le feu de la cheminée jetait ses étoiles à travers les carreaux. Le bonheur avait pris ses couleurs, elles crépitaient derrière ses pupilles.

‒  La maison tout entière n’en avait qu’un pour l’usage général…  Tu m’écoutes ou tu dors ?

‒  Un parapluie ? Pourquoi un parapluie ?

‒  Écoute, tu vas voir…

Alors, l’enfant, oreilles grandes ouvertes, s’abandonna tout entier à l’histoire de la petite poire devenu bouton de parapluie, se réjouissant du miracle qu’elle avait accompli, s’émerveillant de l’incroyable pouvoir d’un petit morceau de bois capable d’enrichir toute une famille d’un bon or sonnant et scintillant. A cette évocation, il souriait de contentement, heureux comme il ne l’avait jamais été. Tout prenait corps dans son imagination, tout s’élargissait aux dimensions du monde. L’univers entier s’ouvrait en lui comme une corolle de parapluie, tournant allègrement autour de son anneau.

‒ Tu vois, comme un petit morceau de bois peut faire des miracles !

‒ Oui ! Je vois tout ! Tu me racontes encore l’histoire, Mémé, s’il te plaît !

‒ Je crois surtout que le moment est venu de tenir ma promesse d’il y a sept ans. Ne bouge pas, je reviens.

La grand-mère s’absenta quelques minutes avant de réapparaître avec un paquet. Elle le remit sans un mot à son petit-fils qui le reçut comme un trésor. Avec solennité, il dénoua le ruban qui ceinturait la dentelle blanche et découvrit ce qu’elle cachait : un livre rouge, fileté d’or, d’où dépassait, en signet, un fin ruban de soie dorée.

Christian demeura bouche bée devant l’offrande.

‒ Tu sais, c’était celui de ta mère… son premier…

L’enfant plongea ses yeux dans ceux de sa grand-mère.

‒ C’est dans ce livre que ta maman a appris à lire, elle l’adorait…

Voilà maintenant que les deux paires d’yeux penchés sur la couverture coulaient tout seuls.  En longs filets silencieux.

‒ Et ces mots, tu vois, c’est elle qui les a écrits, il y a longtemps… Ce sont tous les livres qu’elle a aimés quand elle était petite. Elle écrivait les titres, les uns après les autres…

‒ Elle a lu tout ça ?

‒ Et bien plus encore. Si tu savais comme elle a aimé lire ! Et écrire aussi ! Je me souviens, elle disait toujours qu’une phrase, c’est comme un parapluie, il faut savoir placer la petite poire au bon endroit, sinon tout se casse la figure. Quand tu sauras lire aussi vite que tu galopes, je te donnerai ses cahiers… c’est promis.

Alors le petit garçon comprit en quoi consistait la baguette magique à la fin du conte, il sut où résidait la vraie richesse ; il sut aussi qu’il n’aurait de cesse de retrouver ce bonheur, tout le temps et partout, quoi qu’il arrive. Il aurait toujours pour lui la couleur de ces petits pépins noirs pris dans la chair blanche de la page. Toujours ils contiendraient le monde et son devenir. Il lui suffirait de monter dans la nacelle des mots et de les laisser tourner, à leur rythme, dans un élan de plus en plus rapide.

‒ Tu verras, on va lire tout le livre ensemble… Et après, tu dévoreras tous les autres… comme des pommes !

 

 

Pommes ou poèmes, le grand arbre, depuis ses sept ans, avait essaimé des milliers de mots sous ses yeux. Le verbe avoir n’avait pas exclu le verbe être, tous deux avaient appris à conjuguer leurs forces sur le grand cahier de la vie. Le bonheur, vaille que vaille, avait continué sa course entre soleil et tempête, orages et éclaircies. D’autres phrases avaient coulé de la bouche d’or, d’autres larmes le long des joues. Mémé n’était plus de ce monde, mais la petite pomme en bois si, fidèle et douce, comme les sourires sur les photos. Elle gardait son secret, ce que les mots s’épuisent à dire, et c’est tant mieux.

Et il se retrouvait là, aujourd’hui, assis sur le même muret, pour un autre tour de manège. Il avait appris à les tourner avec patience, ces mots qui se refusaient autrefois, à ciseler les phrases, à les polir avec minutie et surtout, à placer au meilleur endroit cette petite poire si nécessaire à la mécanique céleste. Le bout de bois invisible tournait avec ferveur dans sa bouche, pour l’attraction des oreilles, petites ou grandes. Valsez, tempêtes, virevoltez, parapluies ! Les mots dans les yeux brillaient comme des pommes et les pommes comme des planètes. Newton en eût été satisfait.

Un frottement très doux parcourut ses tempes, malgré la musique tonitruante et les cris des enfants. Le temps est une illusion. Les toupies toupillaient toujours, emportées dans le même tourbillon, comme cette toute petite, là, dont il suivait la rotation, suspendue au-dessus de son socle sur le comptoir du forain. Son fils observait la magie, fasciné, le menton rougi par ce qu’il portait à ses lèvres.

A ce moment précis, Christian détacha une page de son carnet et y inscrivit avec soin quelques lettres. Puis il la roula, telle un secret, pour plus tard.

 

‒ Elle a l’air drôlement bonne, ta pomme d’amour ? Tu me fais goûter ?

 

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