Marilyne Bertoncini

 

bertoncini - pour traductière

 

(France)

 

INRI

 

(sur un rêve d’Enrico Bertoncini)

 

Le rouge géranium de la laque d’octobre

saignait sur le flanc des collines

ourlant à perte de vue la brume des vallées

 

Des marguerites aux tiges frêles

toute couvertes de rosée

scintillaient dans les prés –

tremblants papillons d’étoiles

accrochés au ciel immobile

 

Adagio       paix       mélancolie

C’était la langueur de l’automne

 

INRI Marilyne Bertoncini (1)

 

Tu avais rencontré un troupeau

avec un grand bélier

On avait planté une croix sur son front

une croix en forme d’épée

 

Ses yeux       étaient pleins de souffrance       son corps

était plein de souffrance        ses jambes         ses pieds

saignants

étaient de souffrance

 

Il était son propre berger

berger de son propre troupeau

 

Blessé dans sa douceur

frappé dans son amour

de vallée en vallée

de plaine en plaine

de pic en pic

et d’étoile en étoile        vers

l’infini des mondes

vers l’infini       il allait

 

INRI Marilyne Bertoncini (2)

 

Seul

dans sa lumière

et son éternité

 

Combien te fait souffrir la noire lumière

de la musique

et l’adagio qui rappelle l’abîme

 

La place aux colonnades est vide

D’une arcade à l’autre

le  même masque de cuivre aux yeux clos

écoute l’écho du silence

 

Il s’appelle Fileo      il n’a pas de prénom

 

Ensemble vers l’horizon

Vous avez marché

lui et toi

vers l’horizon

sans visage      sans nom

 

Tu es les arcades aux masques de cuivre      Tu es

la grand’place nue au croisement

toute bruissante de silence

 

Nous étions harassés

Nos corps       nos bras       nos jambes

nos pieds saignants

étaient pleins de souffrance

 

Je n’ai pas de visage

et je n’ai pas de nom

 

Nous sommes le sombre troupeau

roulant le deuil au long des routes

le troupeau du bélier à la croix de lumière

plantée en épée sur son front

 

Nous sommes sa solitude à la rencontre de l’horizon –

Sans cesse les héros traversent l’Acheron

au lent        tempo de       l’adagio …

 

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Un peu de terre pour des racines

 

Comme des graines jetées au vent

les fonctionnaires du vaste Empire

du Milieu,

emportaient avec eux une poignée

de leur terre natale –

noirs grumeaux agrippés aux racines d’un arbre

nain,

dans le grès d’un pot à couverte céladon,

couleur de l’air après la pluie,

ou aux glaçures flambées de lavande

et de langues de pourpre –

fragile cosmos portatif

couleur du Ciel

ou de la Terre.

 

Arbre de vie, porteur du nom,

arbre-pont chargé d’histoire,

de main en main, de père en fils,

il passait

comme un témoin

de l’origine vers l’avenir :

 

Il suffisait de bien peu de terre,

autour des racines de l’arbre,

pour retrouver,

dans sa changeante feuillaison,

le babil du pays natal,

les brumes du matin,

l’odeur du jasmin

écrasé sous la langue

pour en sucer le miel…

 

Il suffisait de bien peu de terre

pour arpenter le parcours de la sève

retracer le chemin parcouru

retrouver sa lignée dans les rides ligneuses

et dans le terreau, la douceur

du lieu perdu dont la mémoire

vous console…

 

*

 

Il suffirait de peu de terre,

aux exilés de notre époque,

bannis, déportés, expulsés

émigrés, déplacés, réfugiés,

dans le transit d’un camp précaire

dans la babel de l’oubli

dans le rejet et le déni

sans lieu où poser leur chagrin

sans lieu où implanter leur  vie

 

Il suffirait de peu de terre

sous la semelle des proscrits –

le carré d’un jardin où replanter l’espoir

comme le drageon de la vigne

pour échapper à la douleur,

besace à leur épaule vide

 

Il suffirait de peu de terre…

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Marilyne Bertoncini, corédactrice en chef de la revue Recours au Poème  (recoursaupoeme.fr ) docteur en Littérature, spécialiste de Jean Giono, collabore avec des artistes, vit, écrit et traduit. Ses poèmes et photos paraissent dans diverses revues françaises et internationales, et sur son blog :

 

http://minotaura.unblog.fr.

 

Ses traductions de poètes anglais et australiens et son premier recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème éditeurs, comme sa traduction des poèmes de Ming Di, Livre des 7 Vies, et Histoire de Famille, illustrés par Wanda Mihuleac, aux éditions Transignum en mars 2015.

 

https://twitter.com/marilynebp

 

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