Marilyne Bertoncini

 

 

(France)

 

 

 

Traduire :  l’expérience impure

(extrait de correspondance)

 

 

Cher W.

 

Comme tout est compliqué! J’ai saisi tous vos poèmes la nuit dernière afin de les avoir sur le portable – ce sera plus facile pour travailler. A cause de l’heure tardive, j’ai donc écouté,  avec le casque, l’enregistrement que vous m’aviez envoyé, tandis que mes mains s’activaient sur le clavier, et que je prononçais les vers que je lisais, pendant que vous les disiez au creux de mes oreilles… Expérience infernale : sentir vibrer ainsi les mots en moi à cette heure nocturne, comme un fluide passant de mes mains sur le clavier, à ma bouche qui disait…j’ étais perdue/éperdue,  et j’aurais aimé vous parler – car c’était terrifiant : il y a bien une sorte de sortilège dans vos poèmes, et cette nuit, à peine ouverte leur boîte de Pandore, j’ai en quelque sorte, à ma stupéfaction, été happée dans un maëlstrom, comme le pauvre Pym à la fin de son voyage  :

 

« March 22.- The darkness had materially increased, relieved only by the glare of the water thrown back from the white curtain before us. Many gigantic and pallidly white birds flew continuously now from beyond the veil, and their scream was the eternal Tekeli-li! as they retreated from our vision.  (…) And now we rushed into the embraces of the cataract, where a chasm threw itself open to receive us ».[i]

 

Comme Pym !  A l’immense différence que j’étais non pas dans la barque sur l’abîme océan, mais dans le gouffre insondable de votre cerveau, et non plus dans le mien. Face à mon écran, comme Pym contemplant the white curtain  de ses apparitions… Les mots, dans mes oreilles, comme les cris des oiseaux blêmes, battant des ailes en s’échappant de l’écran… Happée par un vertige m’ex-travasant de ma propre tête – ou absorbant la vôtre – si bien que je ne savais plus ce qui était (de) moi, et ce qui vous appartenait : tout était mélangé –  les mots que j’entendais, ceux qui apparaissaient sur l’écran, et ceux que je pensais, dans la langue où ils allaient naître et s’envoler dans l’infinie spirale où je me perdais… Et croyez-moi, c’est une sensation terriblement déstabilisante – un renversement comme celui qui, en miroir,  fait passer l’initiale de mon nom à celle du vôtre.  Ce n’était pas une sensation désagréable non plus, pourtant, mais absolument inédite et extrêmement  troublante. Comment la définir? Je dirais un malaise extrême, et néanmoins porteur d’une forme de plaisir… un ravissement au sens propre du terme.  Comme on en éprouve quand, du haut de la falaise, sur le rebord blanc dont on sait que la craie friable peut s’effriter à chaque instant, on observe le flot et son chant de ressac, comme un appel trompeur porté par le tourbillon du vent qui siffle et claque vos vêtements comme une voile, et que vous êtes suspendu, délicieusement tiraillé entre effroi du rapt et désir de chute (oui – chut ! – écoutons les sirènes encore[ii] – et gardons en mémoire leur représentation aviaire et infernale –  l’assourdissant silence de leur chant,  intraduisible dans la parole usuelle des hommes, et qu’Ulysse poursuit jusqu’au vertige,  au bord de l’abîme – vers ce lieu tant désiré… mais qu’on atteint une fois les oreilles fermées,  juste avant de disparaître, ainsi que  Dante décrit la fin de l’ultime voyage, qui de l’autre hémisphère porte Ulysse aux enfers :

 

« Noi ci allegrammo, e tosto tornò in pianto;

ché de la nova terra un turbo nacque

e percosse del legno il primo canto.

Tre volte il fé girar con tutte l’acque;

a la quarta levar la poppa in suso

e la prora ire in giù, com’altrui piacque,

infin che ’l mar fu sovra noi richiuso ». [iii]

 

Oui, c’était, là, dans le tourbillon des mots,  comme être plongée soudain au coeur de leur sens profond  et incompréhensible, inaccessible comme dans un vacarme, dans l’interaction de leur forme et de leur son, sans plus rien en comprendre, sinon le vertige en émanant. Disons de cette expérience paradoxale qu’elle est une sorte d’oxymore de tous les sens –  in-sensée, sens dessus-dessous, le dard englué sous le miel de la langue – ou la cire étouffant les cris inhumains des sirènes aux oreilles des marins.  Un renversement, oui,  comme si les deux faces arbitraires du signe soudain fusionnaient – comme au coeur même d’une anamorphose dont le résultat troublant et fantômatique chercherait une forme…   Une expérience étonnamment sensuelle, et exaltante. Une brûlure enveloppante, ardant aussi à l’intérieur de ma tête –  au plus près de la source – de leur matrice – où martelaient les mots, m’aiguillonnant de leur si prégnante absence – sans doute comme les modulations des sirènes torturèrent Ulysse, autant incapable de résister à leur attrait d’Outre-là.

 

Je rougis jusqu’aux oreilles en repensant au feu qu’ils me provoquèrent, ainsi, flottant/fluctuant/ ( le mot exact m’échappe et sans doute n’existe-t-il même  pas) – se propageant   librement de vous à moi, au coeur de la nuit, dans l’orbe de leurs ondes sonores dont je sentais qu’elle me parcouraient de leur frisson, et revenaient battre sous mes doigts le clavier qui les faisait apparaître, comme par ricochet, sur la profondeur blême de l’écran, dans la double métamorphose du son au tracé, et d’une langue à l’autre.

 

C’était un tourment extrême de les sentir à la fois si proches, dans ma tête, et si étrangers, affichés et absents sur l’écran : me touchant de leur inaccessibilité même – comme la trace d’une incision qui serait le souvenir à venir d’une blessure… Je pense soudain – et m’en étonne presque  – à la magnifique sculpture de Bernini[iv]  : la Sainte transpercée par la flèche d’or de l’ange. (J’avais d’abord écrit « les flèches », mais mon souvenir est troublé sans doute par l’écran de rayons d’or inondant la scène et les voluptueux plissés du marbre… Aujourd’hui seulement, je remarque que l’ange-archer ne se contente pas de lui viser le coeur, mais soulève entre deux doigts équivoques un pan de son aube). Je l’avais toujours trouvée belle mais outrée, baroque – et fausse en quelque sorte, cette Thérèse se pâmant au cours de ses prières. J’étais dans l’erreur, inexpérimentée. Quoi que j’aie pu penser, cette sculpture fait voir vrai une expérience ne relevant pas du sensible ordinaire – car je ressentais précisément l’autre nuit,  à l’intérieur de ma tête même, la souffrance électrique exposée par les membres torturés  de la Sainte, le tombant tumultueux et relâché de sa tunique,  et le volupté dévoilée par l’expression d’extase de son visage renversé, les yeux clos sur l’intérieur de sa sensation – si proche de l’impression que laisse Ulysse à ses compagnons dans l’interprétation de Maurice Blanchot , décrivant les marins privés du chant des sirères, et réduits au « plaisir de voir leur chef se contorsionner ridiculement, avec des grimaces d’extase dans le vide »[v]

Incidemment, je pense aussi à  Mishima, décrivant  sa brutale émotion – la sensualité de sa contemplation (ou celle du narrateur de la Confession d’un masque, mais qu’importe) face à une reproduction du Saint Sébastien de Guido Reni[vi] , transpercé de flèches – et tel que l’écrivain s’est lui-même mis en scène dans une photo.

 

« Les flèches ont mordu dans la jeune chair ferme et parfumée/ et vont consumer son corps au plus profond, /par les flammes de la souffrance et de l’extase suprême. »

 

« Souhaitant que les transports suscités en moi par cette légende, par ce tableau, soient compris plus clairement, pour qu’on en discerne bien le caractère ardent et sensuel, je transcris ici les pages suivantes, inachevées, que j’écrivis quelques années plus tard : Saint Sébastien. Poème en prose » [vii]

 

Je ne serais pas honnête si je ne reconnaissais pas, dans la tourmente qui m’a ainsi agitée cette nuit, la même part de douleur et d’attraction. En écrivant ceci, en tentant d’être au plus près des sensations qui m’ont assaillie – en ce qui ne fût peut-être qu’un bref instant, un éclair infinitésimal, au moment où les paroles entendues se sont unies aux mots que j’inscrivais et prononçais tout en voyant déjà apparaître leur double langagier, je suis effectivement surprise – et passablement gênée  –  d’avoir pensé aux flèches de ces deux représentations érotiques et mystiques… Et relisant les mots « instant » et « moment », je réalise à quel point cette expérience fût hors du temps, comme un temps inversé, au coeur du vortex. Se peut-il que Baudelaire, traducteur d’Edgar Poe, ait éprouvé la même chose que moi, en traduisant notamment la « Descente dans le maëlstrom », où je retrouve écrites avec une surprenante précision l’image de toutes ces sensations, et ces mots évoquant l’instant de la chute in-finie, suspendue dans l’entonnoir du gouffre, dans « un épais brouillard qui enveloppait toutes choses, et sur lequel planait un magnifique arc-en-ciel, semblable à ce pont étroit et vacillant que les musulmans affirment être le seul passage entre le Temps et l’Eternité« [viii]

 

Pourtant, plus que « mysticisme », ou « érotisme », c’est un autre mot qui me vient à l’esprit. Car il s’agit  bien d’une situation mentale violente et obscène qui s’est imposée à moi par la force des mots, expérience dans laquelle dedans et dehors, soi et l’autre, l’intime et l’étranger… se sont trouvés impudiquement, inextricablement, inexplicablement liés. Y a-t-il un mot pour désigner cette intrusion/extrusion d’univers mental et sonore, cette invasion/captation d’imaginaire à travers les paroles? Et poussant le paradoxe plus loin, n’est-ce pas d’une certaine façon toujours frôler la pornographie, que d’écrire – et de traduire ?  Graphein – écrire/peindre,  mettre en langage, pour donner à voir… N’y a-t-il pas quelque chose de profondément éhonté – indé/sens, dans le fait d’user des mots – les mots d’un autre – de les écrire, pour les faire passer dans votre langue, et en jouir tandis qu’on les traduit, dans le but de les donner à lire pour provoquer le plaisir d’autrui?

 

A l’intérieur/à travers vos mots, quand je traduis, je reconnais quelque chose qui est déjà en moi, quelque chose que j’ai toujours su, et qui sonne et résonne étrangement, parce que ce sont vos propres mots, c’est votre voix que j’entends et ressens de l’intérieur de moi – et ça  restera prisonnier des mots que je mettrai à la place des vôtres. C’est une exposition bien pire que d’être nue, brutalement dénudée, mais de l’intérieur. Dépiautée ! Vidée, comme par une sorte de vampirisme linguistique, où l’on ne sait plus qui est goule –  ou incube.

 

J’avais – j’aurais – vraiment besoin de vous parler, et je suis désolée de vous avoir si brusquement quitté à la gare. J’attends de vos nouvelles, par mail ou téléphone. Mais je ne vous enverrai certainement pas cette lettre ! Notre rapport aux autres se fait toujours de façon si incomplète – nous nous rencontrons sur des lignes discontinues… Tente-t-on d’atteindre une sorte d’éternité, d’unité,  en comblant les vides avec des mots? Peut-on même les combler? Les mots – petites bulles de sens et de non-existence, dont la douceur amère reste en bouche – ce retour de vos mots sous les miens, chaque fois que je les prononcerai – j’en garde le secret.

 

Marilyne Bertoncini

 

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Notes :

[i] –  « 22 mars. — Les ténèbres s’étaient sensiblement épaissies et n’étaient plus tempérées que par la clarté des eaux, réfléchissant le rideau blanc tendu devant nous. Une foule d’oiseaux gigantesques, d’un blanc livide, s’envolaient incessamment de derrière le singulier voile, et leur cri était le sempiternel Tekeli-li ! qu’ils poussaient en s’enfuyant devant nous.(…) Et alors nous nous précipitâmes dans les étreintes de la cataracte, où un gouffre s’entr’ouvrit, comme pour nous recevoir. » Les Aventures d’Arthur Gordon Pym, Edgar Alan Poe.

[ii] – Maurice Blanchot, « Le Chant des sirènes », in Le Livre à venir  :  « un chant inhumain… éveillant en [l’homme] ce plaisir extrême de tomber (…) chant de l’abîme qui, une fois entendu, ouvrait dans chaque parole un abîme et invitait fortement à y disparaître ».

[iii] – Dante, Divina Commedia, « Inferno », XXIV, 136-142 – « Nous nous réjouîmes, et bientôt notre joie se changea en pleurs, de la nouvelle terre un tourbillon étant venu, qui par devant frappa le vaisseau. Trois fois il le fit tournoyer avec toutes les eaux ; à la quatrième, il dressa la poupe en haut, et en bas il enfonça la proue, comme il plut à un autre, jusqu’à ce que la mer se refermât sur nous. »  Traduction par Félicité Robert de Lamennais . Flammarion, 1910 (pp. 91-95).

[iv] – L’Extase de Sainte Thérèse, Gian Lorenzo Bernini, Chapelle Cornaro de l’église Santa Maria della Vittoria (Rome)

[v]- Maurice Blanchot, ibid

[vi]Galleria di Palazzo Rosso, Gênes, Italie

[vii] – Yukio Mishima, Confession d’un masque, Folio, pp.46-50

[viii] – Edgar Allan Poe, Descente dans le maëlstrom, traduction Charles Baudelaire. Les italiques sont de moi

 

 

 

 

 

 

 

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Marilyne Bertoncini, co-responsable de la revue Recours au Poème (recoursaupoeme.fr ) docteur en Littérature, spécialiste de Jean Giono, collabore avec des artistes, vit, écrit et traduit. Ses textes et photos paraissent dans diverses revues françaises et internationales, et sur son blog : http://minotaura.unblog.fr.

 

Ses poèmes sont traduits en hébreu, en bengali, en anglais, en allemand et en italien. Outre des traductions de poètes de langue anglaise chez Recours au Poème éditeurs, et  aux éditions Transignum, elle a publié trois recueils personnels : Labyrinthe des nuits(Recours au poème éditeurs, 2014);   La Dernière œuvre de Phidias,  suivi de L’invention de l’absence chez Jacques André éditeur en 2017, L’Anneau de Chillida, à L’Atelier du Grand Tétras (2018).
Sable, aux éditions Transignum, est attendu fin 2018.

 

 

https://twitter.com/marilynebp

 

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