Marie-Jeanne Heusbourg

 

 

 

(France)

 

 

Virgílio Maurício – Après le rêve, 1912

 

 

Rêveries amoureuses

 

 

Silence, on nous regarde !

La ruelle grise est pavée, déroule ses aspérités et sa longueur sous la semelle de mes

Chaussures. Il fait gris ce matin et je suis fatiguée…

Quelle heure est-il donc ? Si seulement il faisait soleil dehors comme en moi qui t’attends,

Comme en toi qui m’attends déjà !

Encore quelques pas, allez, encore quelques pas.

Pauvre corps, encore quelques pas et nous arriverons. Traîne-moi, je n’ai plus la force de te porter, je n’ai plus la force de t’emporter. Je devine les fenêtres à croisillons, la porte de bois sombre, les vitres  fumées. D’où je suis, je distingue les ombres : la mienne, la tienne, les leurs. Elles nagent entre la cigarette et le flou de la fumée. Je les écarte d’un geste de la main. Elles ne me parlent pas.  Je ne leur dis rien. Qu’ai-je d’ailleurs à en faire ?

Ma main sur la poignée de la porte : « possession déjà » j’ouvre, j’entre, je me redresse, je me sens la reine du hasard heureux!

Des regards se lèvent, curieux, indifférents, idiots, malicieux, embués de sommeil, d’alcool, d’espoir et de désespoir.

Je ne les vois même pas. Je ne suis là que pour prendre un seul visage. Il est clair, à la taille du plus haut des chênes, aux yeux de perles luisantes de profond ciel bleu… Ce sont les yeux que je cherche. Je ne les trouve pas !

Pourtant, jadis, moi, là-bas… Une  touffe de cheveux de satin sombre…

Relève la tête ! Oui, c’est moi, relève encore un peu ce front capricieux, et donne-moi tes yeux… Oui, comme cela…

Attends, ne bouge pas ! Reste ainsi, le temps que je me mette en face de toi. Merci…

Maintenant, tes mains, pose les sur mes doigts. Mes doigts transpirent à gouttes tièdes de vouloir te parcourir, mes doigts se retirent… Donne-toi une chance!

Tu as parlé ? Ta bouche esquisse, s’arrondissant la forme du baiser, que dit-elle ?… Non, pas ici !… Sois sage !

Cela ne se voit pas ! Oui, nous mourrons de faim, nous avons faim l’un de l’autre. Nos gorges se lézardent-elles de la soif de nos partages à venir ? Et d’ailleurs, de quoi aurions-nous à rougir ? De la course de nos mains, du parfum de nos bouches qui se mordent ? De ce que d’autres appelleront notre impudeur, peut-être ?

Laisse donc les pudiques à leur amour-glaciaire, les curieux à leurs curiosités, les envieux à leurs envies, les prêcheurs à leurs évangiles et les avares d’amour à leurs avarices…

Refais ce geste adorable de ta bouche, redessine le moi ce baiser ! Voilà, l’instant est parfait, je m’envole ! Ne bouge plus ! Je te regarde et vis de toi…

Monsieur, s’il vous plaît ?  

 Un bourbon, sans eau, ni glace !

Toi tu sirotes à petites lampées ton jus de raisins rouge…

Ta langue bruite contre le verre et roule le liquide comme le silence de nos baisers. Elle déroule le tapis rouge de notre ivresse.

Que ne suis-je ce jus de raisin ? Je plongerai alors complètement en toi…

Si tu me bois, je me cacherai au virage de ton ventre.

Je sens ta jambe à l’instant se frayer un passage entre les miennes. Tu creuses jusqu’à atteindre ma racine. Comme c’est chaud, cette peptation de toi vers moi !

Silence, on nous regarde !

Je me déplace encore plus vite pour aller vers le dedans …Tu te dénudes sous mon regard… Tes épaules diaphanes et tendres émergent du nuage, je les touche de l’aiguillon de mes doigts. Mon chemisier continue de s’ouvrir, ma jupe s’envole au gré de notre vent-désir… Je suis nue devant toi, au milieu de tous ces gens, viens, recouvre-moi ! Ne restons pas ici, même s’ils ne peuvent plus nous voir, ils nous gênent !

Sortons au soleil et nous lui offrirons nos coups de dents et nos coups d’amour…

Notre bonheur se trouve au grain de notre peau, à l’océan de nos morsures-caresses…

Allons, viens ! Laissons nos ombres dans leurs rêves ! Eux aussi vivent, chantent et dansent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Marie-Jeanne est Lorraine. Elle vit dans l’écrit et pour l’écrit. Passionnée par la littérature et les arts, elle consacre toute sa vie à la lecture admirative des Autres… De temps en temps, elle écrit pour soi-même. Sa plume sait toujours trouver les puits d’encre où s’abreuvent les mondes de la solitude.


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