Marie-Jeanne Heusbourg

 

 

 

(France)

 

 

 

 

La folie et le poisson…

 

 

Un courant circulaire suit mon poisson. Sa tête folle précède le mouvement. Sa queue frôle le verre. Il nage en rond, il le poursuit, il l’a, il le tient ? Non !Il l’a relâché ; et la ronde amoureuse continue. Sa queue frappe l’eau avec violence, comme pour se dégager de quelque chose. Le poisson fou recule, effrayé par lui-même, car il se voit dans ce verre qui renvoie son image. Il décrit un tout petit cercle, se retourne timidement. Mais il est toujours là, à droite, devant, derrière, en bas ; son ombre, son ombre est là, ils sont quatre ; ils sont six, ils sont deux ; il ne reconnaît même   plus ma main ; j’ai voulu le rendre heureux, je l’ai rendu fou ; il est fou, il veut être seul…

Le poisson rouge devient tout à coup noir, l’aquarium se met à tourner autour de ma chambre grise, chaque objet apparaît grossi, étrangement déformé par ce bocal, ce verre fumé, ce poisson noir qui tourne, tourne, et puis s’arrête au-dessus de la lampe ; je la regarde, sa lumière fixe mes yeux et s’enfonce dans ma tête ; tout tremble, tout bouge ; mes yeux suivent le manège, mon cou le mouvement ; mes mains me retiennent car je tombe ; je me relève, les gens applaudissent, mais je ne suis pas tombée, mes vertiges amusent la foule, ils rient, la séance est finie, la musique trop forte…

Mon souffle me fait peur, la sueur glace mon sang, mais ma chambre soudain s’arrête, mon poisson rouge nage à la surface, pour que je lui donne à manger ; chaque chose a retrouvé sa place, mais, comment peut-il vivre enfermé ?

Je suis assise sur un vieux banc, tout est triste, tout est sombre, cette place dite publique est toujours plongée dans l’ombre. Un clochard pleure sur sa bouteille fidèle. Et pour faire écho au carillon, trois fois sa cuillère de bois défonce une boite, les trois coups, le spectacle va commencer ; un facteur court, les gens passent, les gens vont, je me lève, je me rassie, un homme poursuit son chapeau, le vent s’amuse, le chapeau tombe dans l’eau.

Je lance les deux bras en l’air, le clochard casse sa bouteille, j’applaudis, le spectacle est de qualité, un chien tire sur sa laisse, je tire sur ma chaîne, mais je n’ai pas de chaîne, je suis libre, je me lève, monte sur mon banc, et aspire longtemps, longtemps, j’aspire et je m’enfuie loin, vite, très loin, très vite, en hurlant « je ne suis pas un poisson, je ne suis pas un poisson, je ne serai jamais un poisson rouge , jamais ! »

 

 

Le réveil sonne…

 

 

Pourquoi me suis-je arrêtée ?

 

 

Mon rêve s’arrête sur un mur gris.

Un mur sale. Pourquoi m’arrêterai – je  moi aussi? J’ouvre la porte, la femme du bar me fait signe d’approcher. Elle me tend une assiette remplie de Pardon madame, vous n’êtes pas d’ici, je suppose ?

Une terre grise. Une terre presque noire, avec une tache verte qui me fixe, m’attire vers un poteau, un puits, je glisse, je tombe…

Pardon madame, vous n’êtes pas d’ici, je suppose ?

Non ! C’est bien la première fois que j’…

Vous regardez trop, ici on ne regarde pas les autres…

La femme parlait, des sifflements sortaient de ses lèvres trop sèches ; je ne l’a comprenais pas, je ne l’écoutais plus, je ne l’entendais pas. Une dame se débat avec les rideaux, un nuage bleu survole trois oiseaux. Elle fixe un journal perdu au milieu de la place ;  une autre retient les tentures rouges, deux mains se bousculent, les gens bougent, les gens vont, le rideau se referme, mais le spectacle continue. Au milieu de la pièce est suspendu un ours en peluche.

Pourquoi cet ours ?

Je suis une enfant.

L’animal inerte pense aux fourmis qui traînent un système d’horlogerie, et à tous ces êtres vivants qui ne prennent pas le temps de regarder le temps. Dans une petite glace, une vieille femme se regarde ; elle n’est pas si vieille que cela, mais entre son nez qui en a vu de toutes les couleurs et sa bouche qui a trop parlé, elle s’est rajoutée un œil, oui, un œil noir comme elle en a toujours eu envie, un œil qui fait peur, mais son œil l’a vieillie. La nuit est tombée, phares de voitures et chats rivalisent, coups de freins au dernier miaulement. Les gens ont faim ; la femme du bar essuie des verres rouges, les mains qui se tendent en vain, les mains plongent dans une eau de pêchés, de gros fils rouges pendent dans un sable jaune, un oiseau égaré pleure, il pleut dans cette nuit d’automne, fleurs et feuilles se baignent charnellement sur cette ocre jaune, les pas du clochard glissent sournoisement. J’ai envie de rire, un chat s’amuse avec la poussière des sacs à mains, il abandonne ses empreintes, je m’approche, des empreintes de gallinacés. La métamorphose fut si rapide, que je ne me souviens plus de la taille du chat. Devant un miroir de sa taille, s’habille et se déshabille une naine, pour se persuader qu’elle n’est plus une petite fille…

Je pleure, je ne dois pas rire, mes yeux me font mal, je pleure. Mes yeux sont durs, je ferme la bouche, mes oreilles n’écoutent pas, mais mon rire veut s’enfuir, je le regarde devenir poisson rouge. La brume se lève, quelques oiseaux volent déjà. Mon poisson voudrait

voler, l’aquarium démesurément se déforme, il va éclater, je suis contente pour mon poisson, pourtant j’ai peur… Si tous ces êtres étaient des morts…Ils ne marchent plus, ils ne volent plus, ils ne regardent plus, si c’était ça la mort !

 

 

VIVRE EN  POISSON ROUGE !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Marie-Jeanne est Lorraine. Elle vit dans l’écrit et pour l’écrit. Passionnée par la littérature et les arts, elle consacre toute sa vie à la lecture admirative des Autres… De temps en temps, elle écrit pour soi-même. Sa plume sait toujours trouver les puits d’encre où s’abreuvent les mondes de la solitude.

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