Marc Delouze

 

 

 

(France)

 

 

Je suis le cheval et l’antilope

 

Totus mundus agit histrionem  / Le monde entier fait l’acteur

Devise inscrite au-dessus de l’entrée du théâtre Le Globe,

 à Londres, du temps de Shakespeare

 

 

Sur le marbre de la cheminée s’amusent le cheval et l’antilope.

 

Le cheval est indien, l’antilope africaine.

 

Le cheval hennit (on jurerait qu’il rit), se cabre, ses sabots de devant barattent l’air. Sa robe de bois couleur de fer rouillé émet une polyphonie d’ocres et de poussières.

 

L’antilope le fixe, immobile et sereine, vaguement étonnée. Ses longues cornes de bois recouvertes de cuivre mat apostrophent le silence espiègle qui les entoure.

 

Ils s’amuseront ainsi quelque temps encore. Du moins aussi longtemps que la cheminée, la maison, la terre – et mon regard – le permettront.

 

 

 

L’atelier sans peintre

 

Les menstrues du soleil n’ont pas d’odeurs.

Pier Paolo Pasolini

 

 

Quand il est entré il y avait son absence. Les radiateurs éteints. Les pots bien alignés. Des rectangles de papier barbouillés de peinture aux murs. Des photos découpées dans des journaux. Des visages accrochés de guingois. Ses icônes de bouts de papier punaisées de travers : autant de tragédies déchirées dans le tissu du quotidien.

Et les phrases graffitées aux murs qui sont les mains-courantes de ses forfaits futurs.

 

Au sol les tomettes méconnaissables recouvertes de taches. Partout par terre des chiffons. Une bassine émaillée. Au plafond la lumière qui n’ose pas encore. Sur la porte du grand placard Francis Bacon. La cheminée condamnée qui penche. Son manteau sur le point de s’effondrer.

 

Elle ne peut se permettre le risque du confort. Ni calme ni repos. Sur la braise elle marche. Dans la cendre ardente elle patauge, l’eau de ses yeux faisant gadoue de ses piétinements.

 

Sur son corps aussi des chiffons. Pas coiffée, pas lavée, mal attifée : la beauté. Pas celle du  maquillage, des subterfuges. Pas celle qui fanfaronne. La beauté qui détonne et tonne.

 

Qui ne se fait clochard ne parvient pas à se vêtir de la réalité

(lui dit-il un soir).

 

Mécanicienne des moteurs liquides elle érige des formes pour étancher notre soif d’obscures réalités. Son regard doit gîter dans sa main maculée du cambouis des encres des pigments et de toutes sortes de matières. Avec les spatules de ses doigts elle creuse son trou dans la terre. Ongles cassés chair à vif : le sang jaillit pareillement des tubes

(jamais cette matrice-là ne s’apaise avec l’âge).

 

La peinture s’insinue toujours dans l’espace d’une respiration. Entre le tremblé des gestes et le couperet du regard. Sans oublier le troisième larron : l’œil inconnu de l’étranger. Toujours ailleurs. Toujours plus tard.

 

Chaque peinture achevée est une peau qui meurt et tombe. Ainsi le monde se remplit de mues mortes et belles.

 

Connait-elle la rage désespérée d’un Michel-Ange allongé sous le toit de la Sixtine maudissant l’humanité ? Il faut être ignoble parfois pour que, du dégoût de soi, s’extraie, comme d’une gangue, l’or vertueux d’une peinture qui accepte le tableau. Sa santé pourrait s’y perdre. Et son regard : un peintre ne joue-t-il pas son regard comme les guerriers leur vie, les athlètes leur santé, les politiciens leur honneur, les poètes leur silence ?

Certains en deviennent fous.

(Tous en meurent.)

 

Quand il est sorti il n’était plus le même – sans être un autre pour autant.

 

 

nouvelles extraites de « Les confitures de la mémoire », inédit.

 

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biobiblio.

 

 

Né à Paris. Vit entre Montmartre et la Puisaye. Poète, prosateur et voyageur « par la force des choses ». Premier recueil en 1971, Souvenirs de la Maison des Mots, (précédé de Par  manière de Testament, d’Aragon). En 1982, crée l’association Les Parvis Poétiques. Cofondateur et conseiller littéraire du festival Voix de la Méditerranée (Lodève). Anime le Festival permanent de toutes les écritures dans le 18ème arrondissement (Paris), depuis une quinzaine d’années.  Une douzaine de livres publiés, pour moitié poèmes et récits. Dernières publications : Yeou, Piéton des terres, poème, (La passe du vent, 2007). C’est le monde qui parle, récit, (Verdier, 2007), 14975 jours entre (La passe du vent, 2012)

 

www.parvispoetiques.fr

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