Marc Delouze

 

 

 

(France)

 

 

 

 

Poursuite

 

Je n’ai pas peur qu’on me tue, j’ai peur du visage avec lequel on me tuera.

Antonio Lobo Antunes

 

…essoufflé dans les faubourgs d’une ville étrangère

(il ne fait pas bon se perdre dans ce pays de razzias nocturnes et de soupçons croisés à chaque coin de rue)

échu hagard au carrefour, lui parviennent les cris de la soldatesque, de plus belle ses jambes à son cou

(en fait une bicyclette)

il dévale la pente raide d’une rue sans fin, distançant

(croit-il)

les chiens de chasse, il traverse une vaste place

(dans l’ombre des bosquets tapis sur la pelouse du parterre central des yeux le suivent que les siens ne voient pas)

il a retrouvé le chemin de la pension qui l’héberge, il reconnaît dans la nuit le regard d’hyène des deux lumières jaunes au-dessus du portail ouvert, derrière lui le martellement des semelles qui concassent les pavés, bruit de sabres, d’épées, de dagues, cliquetis de ferraille

(ou d’ossements que la fureur du vent agite ?)

il pénètre en trombe dans la cour, jette sa bicyclette entre les conteneurs qui débordent de déchets – montagnes de victuailles pourrissantes où les rats trouvent leur bonheur

(eux aussi se nourrissent d’hommes)

il monte l’escalier fatigué qui geint sous son poids, la porte, la serrure, la clé au fond d’une poche il ne sait plus laquelle

(ça s’agite au rez-de-chaussée)

enfin dedans il roule en boule son jean son T-shirt et les jette derrière l’armoire

(il sont à la recherche de rebelles autant dire de tout-un-chacun, dans chaque recoin)

il plonge dans son lit, s’enroule dans sa couverture.

(faire croire qu’il dort ici depuis le soir.)

 

Dans l’escalier ça se bouscule ça brise les poteries posées sur le palier intermédiaire, une chaise tombe, des voix derrière la porte, un coup de botte l’éventre, ils entrent, foncent droit sur le lit, arrachent la croûte morte de la couverture, il se redresse, nu frissonnant, son corps se détend comme la corde cassée d’un violon torturé, scintillement d’un sabre au-dessus de sa tête, une épée sur son ventre, une dague à son cou.

Cri rauque.

Feulement de tigre sacrifié.

 

Terrifié, il se réveille. Il est seul. Dans sa bouche la braise éteinte de sa voix. Dans ses oreilles les bruits venus de l’escalier, qui descendent, qui montent…

 

 

 

 

Les Confitures de la Mémoire

 

La vie c’est toujours la mort de quelqu’un.

Antonin Artaud

 

C’est un fait, dans cette famille, la filiation matrilinéaire s’est toujours trouvée brutalement rompue.

 

Ce fut d’abord sa grand-mère. Une encore belle femme de soixante-quinze ans, alerte, mince, élégante et vive, auquel le maquillage précis était une seconde peau nullement en contradiction avec le fin réseau de rides du visage.

Elle pouvait plaire – et plaisait.

A cet homme, entre autres, ce jour-là rencontré on ne sait où. Qu’elle suivit, charmée par sa claire chevelure bouclée, son bronzage buriné, sa belle prestance, son allure martiale et ses manières prévenantes. Un général des Renseignements Généraux, à ce qu’il disait.

(C’était visible qu’il se vantait !).

Elle marchait quelques pas derrière lui qui s’avançait vers une auto – la sienne semblait-il – qui, bizarrement, reculait dans leur direction. Sans doute un chauffeur de maître prévenant, pensait-elle.

(Car elle était naïve et pleine d’espérances).

Quand soudain un bras sort de la vitre du côté du conducteur, un pistolet muni d’un long silencieux envoie deux balles dans la poitrine du « général » qui s’écroule, les yeux remplis d’étonnement.

La grand-mère en fut sans voix.

Le tueur sort, lui fait signe, sans violence, d’avancer, la fait passer devant lui sur le trottoir. Ce qu’elle fait, à petits pas, jusqu’au porche d’un immeuble sous lequel ils s’engouffrent. Là, dans le hall, au pied de l’escalier, l’homme range son arme. La grand-mère a alors ce geste d’une infinie et tendre détresse : elle tend sa main vers le tueur qui la prend, l’entraine vers la porte ouverte sur l’escalier qui mène aux caves, et la précipite au bas des marches, dans l’obscurité. Puis il sort d’une sacoche pendant à son épaule une grenade qu’il dégoupille et qu’il balance dans les caves. Il ferme la porte, attend la déflagration, et, sitôt qu’en cessent les derniers échos, s’en va et disparaît.

Pour sa mère ce fut le soir du réveillon de Noël que les choses ont mal tourné. Sur la table en faux acajou recouvert d’une nappe damassée trône un vaste compotier en faux cristal rempli de raisin blanc et de poires passe-crassanes qu’on jurerait vraies. Une bouteille de champagne Canard-Duchêne est ouverte, déjà presque vide, entourée de coupes bordées d’un fil doré, vides elles aussi, maculées de traces de doigts. Sur une assiette dorment en chien de fusil une demi-douzaine de grosses crevettes roses décongelées ainsi que le reste du saumon d’élevage de la veille et une douzaine d’huîtres pas encore entamées, cernées par des quartiers de citron (de la veille). Deux maquereaux réchauffés déjà refroidis se morfondent dans un plat, accompagnés de blettes rissolées. Enfin, sur une plaque de bois sciée par le travers, des petits fromages de chèvres multicolores piétinent en rang d’oignons dans leurs uniformes chamarrés et défraichis : cumin, poivre, safran, thym, cendre…

Dehors, derrière les baies vitrées, la nuit est froide sur le balconnet qui domine la ville du haut de ses treize étages.

C’est de là, tandis qu’elle était allée chercher une salade emmitouflée dans une sac plastique accroché à la rambarde rouillée que, se penchant, elle crut voir, quelque part dans le précipice qui séparait les deux tours, la silhouette de son mari mort depuis vingt ans qui lui faisait de grands signes. Ni une ni deux elle sort et s’engouffre dans l’ascenseur. Jamais personne ne la vit en sortir.

Beaucoup plus tard, on devait retrouver les restes d’une femme âgée d’une soixantaine d’années, dépecée, dans une décharge des environs, dont tout laisse à penser qu’il s’agissait bien de la mère si l’on en croit l’inventaire que firent les policiers des restes de vêtements encore accrochés aux tibias.

 

Pour son épouse ce fut différent. Elle pleurait souvent. Et quand elle pleurait ses larmes étaient des loupes. Elle ne voyait jamais si bien le monde que dans ces moments-là. Le monde entier grossissait, grossissait, risquait d’éclater dans ses yeux. A travers ses sanglots le réel lui apparaissait enfin dans sa totale réalité. Et cela la faisait pleurer plus encore.

Puis, soudain, sans raison apparente, elle s’arrêtait de pleurer. Comme on cesse de s’époumoner à gonfler un ballon parvenu à la limite de l’éclatement. Et le réel reprenait sa forme et ses dimensions premières, habituelles. C’est-à-dire que le monde redevenait flasque, pendouillant, piteux, ridé. Un ballon dégonflé. Il lui fallait alors un certain temps avant que cette vision, telle une alarme, ne déclenchât à nouveau la machine à larmes.

Ainsi allaient à l’amble le monde et son regard. Ainsi avançait-elle à petits pas de paupières rougies vers l’inéluctable cécité que l’on nomme repos éternel.  Et ce n’est pas peu dire, car peu à peu elle perdit la vue, puis le nord, puis, tout bonnement, la vie. Un soir d’automne. Précisément le jour du passage de l’heure d’été à l’heure d’hiver. Comme quoi…

 

Pour sa fille. On ne peut pas encore…

 

 

 

 

 

 

 

 

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Né à Paris. Vit entre Montmartre et la Puisaye. Poète, prosateur et voyageur « par la force des choses ». Premier recueil en 1971, Souvenirs de la Maison des Mots, (précédé de Par  manière de Testament, d’Aragon). En 1982, crée l’association Les Parvis Poétiques. Cofondateur et conseiller littéraire du festival Voix de la Méditerranée (Lodève). Anime le Festival permanent de toutes les écritures dans le 18ème arrondissement (Paris), depuis une quinzaine d’années.  Une douzaine de livres publiés, pour moitié poèmes et récits. Dernières publications : Yeou, Piéton des terres, poème, (La passe du vent, 2007). C’est le monde qui parle, récit, (Verdier, 2007), 14975 jours entre (La passe du vent, 2012)

 

www.parvispoetiques.fr

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