Mandin

 

 

 

(France)

 

 

La météo du poète

 

 

 (théâtre lyrique)

 

 

Dépression

en un acte

 

 

Madame de Laprésidence parle avec Monsieur de Lacaresse.

Elle est assise légèrement penchée en arrière, les pieds sur le bureau. Il marche autour d’elle en décrivant des cercles incomplets, qui se terminent lorsqu’il touche de l’index les talons aiguilles de ses escarpins violets. Monsieur repart en sens inverse, revient et ainsi de suite. Madame est d’une intelligente beauté cinématographique.

 

Madame de Laprésidence

Je ne sais pas pourquoi j’ai cédé à mon caprice, sans doute cette stupide intuition féminine? Que diable vais-je faire de vous? Si au moins vous aviez une certaine compétence en harmonie avec votre nom ; vous pourriez alors introduire dans mes activités industrieuses un peu de ce talent. Vous êtes dans mes émotions, comme un parapluie un jour de grand soleil! Comme une grenouille dans son bocal capable d’annoncer seulement le temps d’hier.

 

Monsieur de Lacaresse

Vous ne vous rappelez pas ?  Avez-vous oublié ? Je n’étais pas en cet instant  encore nommé.

Vous marchiez seule dans la rue tiède dans la nuit blanchâtre dans une ville nonchalante dans une saison sans raison d’août 1913.

Vous marchiez écrasant toutes les ombres qui vous aimaient encore, vous m’avez regardé avec mépris et vous vous êtes mise à pleurer, des larmes scintillantes pleines de rires.

Affublé d’un rhume saisonnier, assis sur le trottoir, je comptais les mots dans un livre, je vous ai expliqué que tous les jours des mots s’enfuyaient à mon insu, transporter par le vent, certainement aux ordres de la modernité. Je devais chaque jour vérifier si les déserteurs n’avaient pas emporté avec eux tous leurs sens, s’il était encore possible de lire le livre…

 

Madame de Laprésidence

Quel livre ?! Un receleur avec un nom pareil : De Lacaresse !! Ma société assemble pour les industriels du Bonheur et du Malheur, des mouvements d’humeur et des états d’âme, destinés aux crétins en tous genres et aux nouveaux Riches des pays Pauvres. Nous commercialisons aussi des passages nuageux, car il y a encore beaucoup de béats de l’humanité, de dévots de l’amour, de religieux faisant la pluie et le beau temps dans la vie des imbéciles.

 

Monsieur de Lacaresse

(L’homme, imbécile ver de terre) ; disait Pascal.

Comment quels livres ? Je ne me souviens plus, j’en ai tellement surveillé dans ma vie. Tant de mots se sont enfuis dans tous les sens, tant de livres sont restés la couverture béante ayant perdu jusqu’à leur titre… peut-être que ce soir-là j’épiais : L’éloge poétique de la caresse dans la philosophie anticyclonique.

À travers pleurs et rires, grimaces et séductions n’avez-vous pas dit : « …Pourquoi ne pas les détruire avant qu’ils ne partent, vous ne pouvez pas laisser des mots aussi dangereux aller se promener n’importe où, hors contrôle? Cela n’a pas de sens! Ne voyez-vous pas les jobastres fureter par tout à la recherche de quelque chose à colporter ? Donne-t-on à l’hiver les qualités du printemps ? »

Vous m’avez demandé de ne plus compter les fuyards, mais d’arracher les pages avant que l’irréparable n’arrive. Je vous ai répondu que je n’étais qu’un guetteur des émotions, qui attendait que l’on le nomme : Poète! Barbare des mouvements d’humeur! Vagabond des idées! Ramasseur de poubelles sans tri sélectif, remplies de vieux « souffler le chaud et le froid », à peine usagés. Vous m’avez coupé la parole, avec un sourire tranchant blanc comme une flaque de lune, pour me dire…

 

Madame de Laprésidence

– … Je me souviens! J’ai dit : Voulez-vous que je vous nomme Poète ? Le Poète ne caresse-t-il pas  la vie? Ne forme et déforme-t-il pas les sentiments ? Alors, je vous ai nommé dans cet égarement grandiloquent : Poète des Caresses. Poète des Déchirures. Poète des Nuits Polaires et des Aurores Boréales. Ministre des caresses du diocèse de  mon épiderme et de mes phanères!  Je vous ai offert un baromètre universel et vous ai déclaré Grand Maître des Palinodies.

 

Monsieur de Lacaresse

Pourquoi donc étiez-vous si tristement joyeuse, ou le contraire ?

 

Madame de Laprésidence

Je venais de quitter le monde des Hommes, de décider de ne plus jamais interpréter un rôle écrit pour moi et non par moi. La Jeune Fille est morte, la Femme s’est enfuie dans l’empyrée des archétypes. La Jeune Femme est advenue ; voilà mon combat contre l’amour archaïque des vieux hommes.

 

Monsieur de Lacaresse

Vous voulez tourner la page ? Êtes-vous certaine que tous les mots sont en place, quelques-uns n’ont-ils pas pris la poudre d’escampette ?

 

Madame de Laprésidence

Vous n’étiez pas un Homme, vous étiez Le Poète, celui qui tourne les pages et qui les scarifies au fur et à mesure.

Et puis une saison est passée. Je vous ai délaissé devant vos monceaux de mots? Avec votre noria de sens éparpillés autour de vos ombres, je vous ai laissé à vos morts versifiées. Aujourd’hui, alors que vos index touchent la pointe de mes escarpins, je vous nomme : Le Poète! Mon Poète!

 

Monsieur de Lacaresse

Poète des Caresses, aimant l’amitié astigmate de l’Homme et le sexe myope de la Femme. Un soir, au détour d’un vague à l’âme, dans une nuit cristalline et sans lune, vous me trouvâtes déchirant les pages de tous les livres d’amour. D’une main soyeuse comme un matin de printemps vous m’enlevâtes pour me poser dans votre monde, comme Éos le fît avec Tithonos. Je ne me souhaite pas son destin. Cela dit je ne crois ni au destin ni à la fatalité, mais seulement au choix!

Je suis devenu l’aumônier des déchirures, des livres et des lectures. Serais-je devenu le bedeau de vos plaisirs ? Le ministre des caresses, celui qui déchire et qui compte les mots errants, celui qui caresse les idées qui vagabondent en compagnie des sens mal famés. Je serai dix doigts, deux paumes, plongés dans un torrent de femmes. Mes mains s’agripperont à vous, à vos décisions et je caresserai l’idée de vous faire aimer les vieilles images caresseuses de vos jeunesses embusquées, derrière le flou de vos sourires menteurs.

 

Madame de Laprésidence

J’aurais dû vous nommer sacristain de la Parole! Il n’y a que mon corps pour croire en vos mains, Mon Poète. Mon usine est mon corps. Me caresser dans les sens du poil n’est pas dans vos attributions, d’ailleurs je ne sais ce qu’elles sont. Caressez-vous un projet particulier en ce moment?

 

Monsieur de Lacaresse

Qu’en sais-je? Poète de la déchirure, ministre de vos caresses. De la rue à compter les mots turbulents aux fragrances de vos soies. De mes folles courses, derrière les sens en fuite au calme de votre intelligence. De mes poubelles pleines de sentiments obsolètes, au rivage de vos désirs. Que sais-je ce que j’ai à faire pour ne plus le faire? Flottant  aujourd’hui dans les nouveaux livres enluminés de rosées, de vos avenirs sans murs et de vos amants sans avenir…

… Sous ta robe

Femme

il y aura toujours le sourire de Mona Lisa

et des qu’en-dira-t-on

pêle-mêle

des intentions polémiques

comme les vers

du cantique des cantiques

des palabres poétiques

habiles

et aussi

des actions de grâce

des écoulements allégoriques

et le sourire d’un joconde

prêt à tout pour séduire.

Ta vulve

femme-Baubô est

belle comme Antelope Canyon.

Un joconde

aux regards ensoleillés

faisant fi du tribun aveugle

abrogeant tes modernités

contre de vaines flatteries.

Femme

ton sexe est un joconde

au sourire de Mona Lisa

et rien

n’effacera jamais un si mystérieux sourire

devant

mon regard dépatrié.

 

Vous êtes tellement nouvelle que mes mots et leurs sens ont honte de leurs genres, votre peau est tellement jouvence que mes caresses sont comme des chants de sirène mais…

 

…Des ombres enlacées dans une lumière

contre-jour enluminé

pluie scintillante

sacrilège sur le marbre abîmé

le silence parfumé

de cette brume vaginale

pénétrée

par une anche libre

par cet hymne crépusculaire

immobile

la femme offerte aux lumières

de mes doigts organum

aux feux de mes yeux

seulement

voilà,

un nuage passa,

l’orage éclata cardinal et violet

et,

les jouissances soupirèrent leurs psaumes païens

seulement,

mes yeux,

avaient vu,

et mes mains démesurées

ont caressé l’ombre

de l’architrave dorique

sous l’aube rougeoyante :

Miraculo in excelsis homo…

 

Madame de Laprésidence

Ne savez-vous donc pas que les hommes promènent leurs mensonges dans les souterrains de la vie, lorsque la mort a fait la lumière sur eux.

 

Monsieur de Lacaresse

Les hommes sont des hédonistes égoïstes, l’art des caresses donne fière allure à leur égotisme voluptueux.

Caresser n’est pas rentrer… c’est rester à la surface, la caresse devient elle-même caresse. Les profondeurs du corps restent intactes, souveraines de leurs émotions et de leurs mystères. La main moite offre des voyages aux gouttes désirantes des deux épidermes.

La caresse est une météo libidineuse.

 

Madame de Laprésidence

Notre sexualité deviendrait théâtre des surfaces, les caresses seraient les actrices de nos plaisirs? Plus de pénétration?

 

Monsieur de Lacaresse

Plus de saison en amour, la caresse est un foisonnement de possibilités sans rapport de forces, elle seule libère les envies et étale les plaisirs. Demande-t-on à la nuit de sculpter des ombres? Non, alors pourquoi demander à ce qui s’enferme, à ce qui renferme, de sculpter les jouissances de nous-mêmes.

Chère Laprésidence, vous n’imaginez pas toutes les possibilités luxurieuses qu’offre votre corps aux caresses des yeux et des mains et pourquoi pas des pieds.

 

Madame de Laprésidence

Plus rien ne rentre ni chez l’une ni chez l’autre ? Mais que faire de nos labyrinthes secrets  enfouis ? Les faire remonter à la surface par le désir seulement ? C’est cela votre projet, nous devons redécouvrir l’art de nous caresser… mais le baiser est-ce une caresse?

 

Monsieur de Lacaresse

C’est la caresse ultime, la caresse orgasmique, c’est l’agitato avant le sommeil humide, quand les quatre caroncules se séparent, bobinant des fils de soie d’or et de cristal, embobinés sur le bout de chaque langue qui se caressèrent sans entrer dans la bouche.

Chaque partie du corps devient une caresse et ainsi est caressée en même temps ; comme le vent caressant les perles de rosée dans les hautes herbes d’une prairie.

 

Madame de Laprésidence

Et votre pénis ? Il ne sert plus à rien. Toutes les sexualités deviennent tribades?

 

Monsieur de Lacaresse

Comme les doigts, les mains, les pieds, il est organe caressant et non plus pénétrant. D’ailleurs à ce sujet, je n’ai jamais compris que les lesbiennes utilisent des godemichets : pourquoi simuler l’organe de l’homme dans un rapport duquel il est exclu, de par la nature même du rapport.

 

Madame de Laprésidence

Femmes et hommes deviennent caressants et caressés, il n’y a plus de sexualité différente, juste un dimorphisme… que j’oserai dire grammatical!

 

Monsieur de Lacaresse

Ce n’est pas exactement cela, ce qui disparaît ce sont les registres sexuels. Reste seulement par le fait des caresses une seule sexualité : La Sexualité ! Peu importe qui donne et qui reçoit et comment, ce qui importe c’est le plaisir d’être caressé et de caresser. Voilà ce que je vais inclure dans vos états d’âme et vos mouvements d’humeur sur mesure. Nous pourrons nous passer de l’option inutile et onéreuse de l’inconscient.

 

Madame de Laprésidence

Et comment allez-vous faire cela?

 

Monsieur de Lacaresse

Mais par vous, avec vous! N’êtes-vous pas le nœud central de toute cette histoire? En distribuant à chacun et à chacune les palimpsestes des phantasmes sexuels, vous délivrerez le message subliminal de la caresse, comme voie du milieu, pour conquérir calme et harmonie entre les Hommes et les Femmes, les Hommes et les Hommes, les Femmes et les Femmes. La sexualité nodale deviendra lisse comme un soupir, fine comme une mousseline d’Aurore, souple comme un compliment aimable, comme la fraîcheur d’un soir d’été en ce mois d’août 1913.

 

Madame de Laprésidence

Et l’amour?

 

Monsieur de Lacaresse

L’amour est une donnée météorologique dans les rapports humains, il y a longtemps que les vrais poètes l’ont sorti de la gangue des sentimentalités imbéciles. Le poète caresse avec sa poésie les grammaires sensuelles, les corps ne jouissent pas dans les pleurnicheries subséquentes.

Mais pourquoi donc, faudrait-il que la poésie soit inféodée à tout ce qu’il y a de plus ridicule dans les sensibleries amoureuses des humains?

Non! Les poètes sont les éclaireurs illuminés, pas les infirmiers des humanitaristes encore moins des prévisionnistes météorologistes.

 

Madame de Laprésidence

Flagelle mon pubis avec les ors de ta bouche.

Suce mes lèvres rubis et mes seins de cristal.

Caresse-moi dix mille fois par jour

je veux crier tant de mots intelligents.

J’embrasserai ton ventre sur lequel coulera le sperme chaud.

Ma langue gourmande goûtera à tes intimes canaux.

Reçois-moi !

Prends mes liquides

venus du plus profond de mes passés enfuis.

Relève mes jambes de mille ans mais valides

et regarde

toutes ces belles histoires dans le fond de ma caverne…

 

Monsieur de Lacaresse

Allons dans le rêve historique des amants passionnés.

Je t’effleurerai comme les nuages caressent un  soir d’été.

Tu laisseras pendre ta tête, les cheveux comme des rinceaux,

d’opaline, les yeux  comme les méandres du pays des cerceaux.

Femme renommée, la terre sera dure et sales les berges,

je ferai l’amour dans ta chevelure ; s’éteindra mon rouge cierge.

J’immolerai Ô Femme, des vierges sur l’hôtel du renom.

Avec la dague d’or je tracerai avec le sang corrompu ton nom.

Chante sous la nouvelle caresse. Chante des pleurs d’allégresse.

Ô redoutable envie, que tes longues et rousses tresses

ensorcelle mon âme dans l’étreinte, jouis comme Circé.

Femme troublée ris peureuse sous l’orgasme envoûtant,

une lumière bienfaisante sort de la cave des faux-semblants;

dans ton ventre-temps s’écroulent les murs d’empyrée.

 

La fenêtre mal fermée permet à un silence saumâtre de profiter d’un courant d’air, lorsque Madame se lève en tirant sur le bas de sa jupe, la tournant de façon à ce que la fermeture éclair retourne dans son dos. Elle allume une cigarette, qu’elle pose aussitôt dans un cendrier. D’une main experte elle replace ses seins dans chaque nid. Elle regarde la cigarette se consumer, elle se regarde dans un miroir, rectifiant l’adjectif de son regard. Elle va pour sortir, la main sur la poignée de la porte, elle se retourne vers Monsieur…

 

Madame de Laprésidence

Vous ne croyez tout de même pas, que je vais tout remettre en question pour un vagabond poéteux ? Ce peu de vieille histoire qui vient de remonter dans ma nouvelle réalité ne m’écartera pas de ma mission. J’ai une affaire qui fonctionne bien et qui n’est pas prête à faire faillite, des hommes sont à mes genoux et des femmes à mes lèvres. Je suis d’accord avec votre idée de caresse, il y a quelque chose à creuser dans ce sens pour le plaisir féminin, car bien sûr je me fiche complètement du masculin ! Mais un poète? Ah non pas de ça en politique, pas de ça dans les affaires, pas de ça dans nos guerres, retournez compter les mots dans les rues dépareillées des imbéciles ignorants !

Je vais demander que l’on vous raccompagne et que l’on vous donne quelques  livres pour vous manger ce soir. Vous ne m’avez même pas caressée, il a fallu que je le fasse moi-même !

Elle claque la porte. Le Poète enfin nommé encore honni parle à la cigarette qui fait ce qu’elle peut pour ne pas trop se fumer…

 

Les balbutiements m’ont initié aux contours des lettres,

j’ai ensuite appris la forme des mots.

La poésie a jeté sa colère sur mon être,

cette grâce n’était pas le moindre de ses maux.

Un jour, mon humeur s’est échappée de la lunule

dans laquelle l’éducation espérait l’y maintenir.

Une nuit, le mouvement des émotions crapules

actualisa la réalité équivoque du verbe mentir.

 

J’ai su les sottes illusions des fiers enlacements,

avant même de connaître les pitreries de leur héros.

Très vite, j’ai imaginé les paysages d’épuisements

où j’allais aimer de l’amour, les désirs prévôts.

J’ai subi le charme mol des contrées chaudes,

j’ai acquis le plaisir en fraudant des souvenirs.

Aujourd’hui déambule en moi une ombre penaude,

celle du premier murmure, dont j’ai à rougir.

 

Dès que j’ai vomi le Verbe et les trois tentations,

je fus perdu irrémédiablement pour les idéaux.

Je suis devenu un fumet argent ; tueur d’Alcyon,

plus personne sous mon aile ne trouva le repos.

J’ai déplacé sans cesse mon Amour au gré des humeurs,

mon âme apostasiée maugréait en de subtils jurements.

Dès le premier poème, je me suis vautré dans les leurres,

en rimant, décrivant les caprices de mes égarements.

 

Sans doute que l’on donnera au poète des excuses,

le lecteur flatte d’une main, de l’autre marque aux fers.

Mes humeurs sont des colères de putain et de muse :

« Tu le sais ; hypocrite viveur, mon pareil, mon contraire! »

 

Une jolie Secrétaire entre en même temps que le dernier mot s’étiole.

La cigarette est éteinte. S’est éteinte?

Elle est habilement habillée, intelligemment maquillée, elle a allumé toutes les étoiles de sa galaxie. En priant Le Poète de la suivre, elle lui tend les quatre tomes de : L’Homme sans Qualités, de Robert Musil.

Les lèvres du Poète lancent des notes harmonieuses, les oreilles finement ciselées et parées d’étincellements de la Secrétaire, finissent par en attraper quelques-unes…

 

La Secrétaire

La grande sonate d’Alkan : « Les quatre âges »?

Le Poète

Oui Jeune Femme il s’agit de : « 50 ans, Prométhée enchaîné. « 

 

Il s’assied par terre le dos contre le mur… il ouvre un livre…:

« … Autrement dit, si l’on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse : c’était une belle journée d’août 1913… »

 

La Secrétaire a écouté les lèvres mi-closes, elle s’accroupit en premier mouvement, se tourne afin de donner le maximum de grâce à son geste. Elle s’assoit contre le Poète et contre le mur. Elle étale ses tissus comme une fleur étale ses pétales, elle pose tranquillement sa tête sur l’épaule gauche du Poète, son index d’albâtre écarte sa main, elle lit… :

« … D’où, chose remarquable, rien ne s’ensuit… »

 

Le Poète continue alors la lecture du premier tome, La Secrétaire radieuse et distinguée, garde serré contre son ventre, le quatrième tome inachevé …

               » … On signalait une dépression au-dessus de l’Atlantique… »

 

Provenant de la rue, une voix de baryton portée par une bourrasque de vent et de pluie, fait tourner les deux têtes vers la fenêtre légèrement entrouverte. Un troubadour chante, accompagné d’un violon : La complainte des bras perdus.

 

Le retour des pétales sur les fleurs.

Des plumes sur les oiseaux.

Des mots dans le vocabulaire.

Dans les yeux de vraies pleurs.

Dans la bouche de tendres mots.

Des caresses sur les mains fières.

 

Et.

Et de…

tes rires dans le fracas des larmes.

Tes bras autour de mon corps sans armes.

Le retour des enfants dans les jeux.

Des amants dans des lits soyeux.

Du soleil dans la nuit à rebours.

De la lune coquine dans mes jours.

 

Et.

Et de…

ta chanson dans mon stress.

Tes mains dans mes cheveux.

Où es-tu Jeune Femme ?

Tu es partie avec ma tendresse

avec mes désirs savoureux

mes séductions sans trame.

 

Mes gestes .

Mes anges .

Mes démons .

Mes souffrances.

et tous mes enfantillages.

 

Mes yeux n’ont plus de regards.

Ma bouche plus de baisers sans fard.

Tu m’as laissé dans un pays sans toi.

Plein de murs mais sans toits.

Où les moutons se comptent la nuit

jouent à saute-mouton sans bruit.

 

Moi qui aimais tant souffrir de toi

dans quelle contrée sordide

dois-je errer à ta recherche ?

Lorsque assise à mes côtés des fois

tu volais dans un ciel splendide

Jeune Femme devenue tu prêches.

 

Pourquoi as-tu tué mes mains

pour chercher la lune ?

pour déplacer les montagnes ?

pour inventer des pluies d’argent ?

 

Mes gestes

et mes refrains.

Mes anges

et mes fortunes.

Mes démons

et mes cocagnes.

Mes souffrances

et mes pillages.

Tous mes enfantillages

et…

Ta présence comme une ombre d’airain.

 

Avec ma tendresse poisseuse

tu m’as jeté sans rancune

dans une basse fosse commune

une cour des miracles boueuse

où les femmes sont des hommes

où les hommes sont des femmes.

Regarde à mon bras comme

ton fantôme nargue mon désespoir

souffle en crachant sur mes flammes

grimaçant se moque de mon déboire.

 

Si seulement derrière cette démesure

il y avait l’autre folie…

que nous avons tant aimée

dans laquelle nous nous sommes tant aimés.

 

Quand dans tes bras à ma mesure

tu chantais les mots de mes mélodies.

Tu ne comptais pas nos enlacements

tu jouais seulement fièrement

à la marelle avec mes rires

notre amour savait te suffire.

Regarde à mon bras

ton fantôme narguer mon devoir.

Si seulement derrière cette histoire…

 

Il y a maintenant une autre folie

que nous devons rendre polie

dans laquelle nous ne saurons nous aimer

dans laquelle je vais vivre avec ton passé.

 

Le poète se lève, ouvre grande la fenêtre, un courant d’air humide le traverse pour terminer de virevolter dans le corsage de la Secrétaire, tout son corps frissonne, le livre tombe… ses yeux ont peur.

Le poète s’est envolé, il est devenu un nuage.

 

 

 

 

 

 

 

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BIO

MANDIN

 

Ecrivain, photographe et journaliste français né le 15 mars 1947.

 

AUTEUR DE :

Alcollat de poèture

Editions Oswald – 1973 –

 

Mouvements d’humeur

Editions SPF – 2001 –

 

Réminiscences

Editions Lanore  – 2008 –

 

Capharnaüm

Editions Lanore  – 2011 –

 

Inutile

Editions Lanore  – 2012 –

 

Les Fatrasies d’ERIS

Editions Lanore  – 2013

 

En écriture :

Les aventures de Jean Ptipirouette – raod-poèmes

 

Terminés mais non publiés :

Bilibris  / Kara-Sou / Et cetera… (roman-poème)

 

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http://www.fernand-lanore.com/rayons/poesie.shtml

http://www.flickr.com/photos/62605728@N03/sets/

SACEM N° 00 637 48 75 08

 

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