Magda Cârneci & Rodica Draghincescu

 

POEMES POLITIQUES

 

 Rodica Draghincescu

 

 

&

 

 

Magda Cârneci

 

 

(France-Roumanie)

 

 

 

ENTRETIEN

 

 

R.D. : Magda Cârneci, où, quand et surtout comment, avez-vous rencontré la poétesse Magda Cârneci pour la première fois ? En quoi cette rencontre vous a-t-elle marquée ?

 

M.C. : Comme de nombreux enfants, à l’âge de douze ans, je suis tombée amoureuse sans espoir d’un garçon plus âgé. C’est ainsi que je me suis mise soudainement à parler en vers et à répondre en chansons aux questions de tous les jours. Et j’ai été la première à m’en étonner. Je me trouvais à Homorod, quelque part en Transylvanie, dans une colonie de vacances et de création littéraire. J’avais gagné un prix littéraire national, comme d’autres adolescents de la Roumanie socialiste d’alors. C’est dans cette colonie que j’ai regardé pour la première fois différemment le ciel noir et étoilé, après avoir escaladé le toit du bâtiment où étaient logées les filles, et que j’ai entendu, je ne sais comment, « la musique des sphères » et que je me suis sentie brusquement projetée jusqu’au centre vivant de l’univers. S’est peut-être alors produit un processus propre à l’imagination poétique, subitement éveillée par l’énergie émotionnelle, pour qu’elle puisse embrasser ses possibilités réelles, qui, sinon, seraient restées latentes. Je crois que chacun dispose en principe de ces possibilités, qu’elles sont pour ainsi dire une sorte de « droit de naissance », des qualités insuffisamment utilisées par l’être humain actuel, non encore achevé, toujours en devenir. Les poètes anticipent ou manifestent ces pouvoirs à travers leur propre créativité, puisqu’ils sont prédisposés à les deviner, à les explorer et à les assumer, avec tous les risques et le ridicule qu’ils peuvent impliquer.

Retrouver le chemin d’une telle ascension vertigineuse vers un sentiment plénier, profond de la réalité, par le biais de l’état poétique et du travail minutieux sur le vers, me semble être l’objectif caché, difficile à formuler, parfois inconscient, de toute démarche poétique véritable. Sinon, la création poétique peut être imitée ou confondue avec d’autres types de discours littéraire ou artistique. La vocation poétique m’apparaît comme la capacité de se télescoper, de manière intense et temporaire, dans l’infini grand et petit de ce sentiment plénier du monde. Grâce au court-circuit de l’expérience poétique, l’infini intérieur (l’abîme émotionnel, le sentiment du divin) peut communiquer de façon emphatique et analogique avec l’univers, avec l’infini extérieur de la nature et du cosmos, entre lesquels se situe l’infini médian et médiateur, résonant et transformateur, de l’humain : la triade du corps, de l’âme et de notre esprit tragique et souffrant. Quand on accepte cette vocation ou cette « damnation », quand on se laisse « utiliser » d’une manière quelconque par cette rencontre, par cette sorte de tension et de consonance entre trois types d’infini, on a alors la chance d’entrer en vibration avec quelque chose de plus vaste que l’humain et pourtant profondément humain. Et de se rencontrer avec un Soi-même plus vaste, à travers lequel la poésie se fraye un chemin vers le monde.

 

R.D. : J’aime croire que, pour l’enfant-poète, le temps ne s’est pas écoulé dans une seule direction, qu’elle savait sûrement, même sans avoir lu Einstein à cet âge-là, que le temps n’est absolument pas ce qu’il semble être. Qu’est-ce que le temps ? Comment le percevez-vous ?

 

M.C. : Parfois, pendant les moments de grâce, nous pouvons vraiment comprendre que le temps n’est pas seulement une course d’obstacles, une fuite acharnée et absurde imposée par le mode de vie moderne, qui nous jette ensuite, vague après vague, dans la gueule largement ouverte du néant. Ce n’est pas seulement cela. De sa piste, nous pouvons quelquefois nous envoler. Le temps peut être vécu, pendant les instants d’attention émotionnelle, de présence vive face à l’existence, comme un grand don, comme un cadeau précieux, comme une grâce énigmatique. À travers la répétition des expériences individuelles, mais aussi supra-individuelles, depuis les « épreuves » existentielles incontournables jusqu’aux cycles annuels de la nature et du cosmos, il peut nous faire deviner, comprendre, à un moment donné, d’une manière insidieuse ou foudroyante, quelque chose de supérieur à la simple pensée que nous allons toujours vers la mort. Quelque chose qui ressemble à un appel lointain, à un souvenir capital toujours égaré, toujours oublié, et, de temps à autre, retrouvé. Quelque chose en liaison avec l’ahurissante mise en scène de l’existence, avec notre rôle d’infimes figurants individuels et collectifs sur l’énorme scène de la planète, mais aussi avec notre rôle potentiel de contemplateurs des lois et des mystères de la machine universelle. Quelque chose en liaison avec l’écoulement inexorable du temps, mais aussi avec notre transformation potentielle, éventuellement avec notre transfiguration et avec le renouveau universel. Il m’arrive parfois de comprendre avec tout mon être, comme dans un frémissement, que le temps qui m’est donné est une chance inouïe que je ne mérite peut-être pas, accordée à titre gracieux, par amour, par un Amour plus vaste. Et si nous nous rendions compte que nous devons être reconnaissants pour le fait que nous sommes au monde, que nous pouvons devenir conscients et égaux à l’univers entier, nous pourrions commencer à vivre le temps avec une attention maximale et précautionneuse. Mais nous le faisons rarement, parce que nous oublions, oui, nous oublions pourquoi nous existons, quelle signification prend ce passage rapide à travers le monde, que nous sommes fragiles et éphémères, et que « la comédie de l’existence » ne durera pas indéfiniment. Or, à l’intérieur du temps apparent, limité et répétitif, existent toutes sortes de vitesses et d’intensités, toutes sortes d’oasis, de recoins et d’endroits secrets, d’ouvertures brusques et de raccourcis, ou courts-circuits inattendus, révélateurs, à travers lesquels nous circulons de façon plus au moins attentive et plus au moins consciente. C’est en accumulant les souvenirs de ces moments intenses, spéciaux, que se forme, finalement, « l’image essentielle » de notre vie, la saveur unique et délicate, le timbre non répétable de chaque existence, cette petite « nuance » que nous sommes chacun d’entre nous dans l’humain complet, dans « l’homme universel », et qui peut subsister après nous dans la mémoire intemporelle de l’espèce.

 

R.D. : À travers combien de vagues de papier est passée Magda, l’enfant de douze ans, pour connaître Magda Carneci, la poétesse, l’essayiste, la critique et l’historienne d’art (de taille européenne) ? Quelle année, quel livre, quel auteur, quelle vision, quelle expérience culturelle vous ont guidée vers la maturité ? Quel rôle ont joué les modèles et les modes littéraires dans le parcours de ce relief temporel ?

 

M.C. : Serais-je un jour capable de me rappeler tous les moments – intenses jusqu’à l’hallucination – provoqués par certains visages, certaines choses, certains paysages d’une beauté extraordinaire, qui m’ont « réveillée », ou tous les rêves somptueux, divins, qui m’ont « programmée » intérieurement, ou toutes les lectures vraiment nourrissantes qui m’ont édifiée, et les rares rencontres humaines qui m’ont vraiment marquée ? Pour répondre à votre question, je devrais peut-être vous parler de la chance que j’ai eue de naître à la campagne, dans un village de Moldavie, où j’ai parfois senti que la terre, les arbres, les ruisseaux étaient vivants, qu’ils sentaient et rêvaient, et même qu’ils me regardaient, qu’ils m’aimaient, qu’ils me transmettaient quelque chose de précieux, de vaste et d’indéfini, qui attendait une réponse. Je devrais peut-être reconnaître que j’ai eu l’opportunité d’entrer sur la scène culturelle roumaine dans les années 80, aux côtés de toute une génération de jeunes gens de lettres et d’artistes qui se sont sentis emportés par un puissant souffle novateur, par un nouveau paradigme esthétique, qu’on a alors appelé « postmodernisme », de manière peut-être présomptueuse, qu’on a théorisé et pratiqué avec ferveur.

 

Je devrais peut-être admettre que tout au long des années 80, la poésie de la beat génération américaine m’a marquée aussi fortement que les lectures des œuvres de Platon, de Heidegger, de Guénon ou du théologien orthodoxe Staniloaie. Finalement, je devrais avouer qu’en dépit de la pauvreté, de la censure et du manque de liberté, cette décennie a été essentielle pour moi, grâce à ses accumulations existentielles et intellectuelles. Et je devrais aussi me souvenir de l’extraordinaire mois de décembre 1989, quand je me suis trouvée à Bucarest au cœur des événements révolutionnaires, au cours desquels j’ai senti, sur le vif, le goût de la grande histoire, le sentiment physique du contact avec les moments forts, décisifs, du temps historique présent, qui est si monotone d’ordinaire. Je devrais peut-être ajouter l’ouverture exceptionnelle des années 90, avec son activisme politique et social épuisant, avec les bourses d’étude à l’étranger, avec de fébriles lectures politiques et spirituelles, avec des livres et des articles publiés en Roumanie et à l’étranger, avec un doctorat à Paris, avec les nombreuses rencontres de gens appartenant aux cultures les plus diverses, avec la découverte du cosmopolitisme comme style de vie, mais aussi comme manière de se sentir, à travers la pensée, l’expérience intérieure et la responsabilité extérieure, comme une sorte de citoyen « mutant » de la planète.

 

Mais dresser une liste plus précise serait difficile. Je connais des centaines de gens, mais seuls quelques-uns ont compté dans mon évolution. J’ai lu des centaines de livres, mais seuls quelques-uns m’ont profondément touchée. J’ai vécu des dizaines de milliers de moments, mais seuls quelques-uns ont provoqué en moi des sentiments indélébiles. Quel est le dénominateur commun entre ces gens, ces livres et ces moments ? Il s’agit peut-être du fait que leur découverte a rendu possible une perception plus intense de la réalité, une dilatation des sens et de la compréhension à des niveaux autrement difficiles à atteindre, une sortie de la banalité, de la somnolence et de l’automatisme général, le sentiment clair que je me trouvais dans la vérité et dans la présence, dans une façon de vivre le réel moins limitée. Au bout du compte, il n’y a que ces souvenirs très vifs et intenses, ces quelques instants essentiels – pas très nombreux d’ailleurs -, qui nous restent de l’existence, ces choses avec lesquelles nous nous en allons, enrichis et éveillés, au-delà du néant.

 

R.D. : Le poète tient beaucoup au mot. Il le regarde, l’écoute, lui rajoute d’autres mots, lui crée un univers. Chaque poème est une sorte de cellule de la mémoire, pourvue de minces circuits, de petites portes, de résistances, de commutateurs, qui s’occupent du départ et de l’arrivée du sens. Un mot se présente dans un poème comme une construction de molécules sensorielles. Comment viennent les mots dans vos poèmes ? Par qui ou par quoi sont-ils amenés ? Qu’arrive-t-il à ces molécules sensorielles pendant l’acte de pensée trans-logique, pendant le travail sur le flux émotionnel ?

 

M.C. : Les mots dotés d’un potentiel poétique vont et viennent brusquement ; la logique de leur apparition et de leur disparition ressemble aux flux météorologiques, astraux ou à ceux des oiseaux migratoires ; il s’agit toujours d’une vibration émotionnelle qui se laisse capter, configurer et transmettre ou non. Le poète est une sorte d’étrange combinaison entre une antenne de haute fréquence et un artisan pédant, méticuleux. Il est un collectionneur d’états, de visions, de pressentiments, un chasseur de combinaisons sonores, de mots chargés de sens qui attirent son attention, déclenchant ainsi en lui le besoin impérieux de les fixer, de les combiner de manière à faire ressentir leur magie à chaque reprise, à chaque lecture ; de ce point de vue, il ressemble à une personne qui améliore des espèces précieuses de plantes ou d’animaux.

 

Car, finalement, le poème est une espèce de dispositif sonore qui produit une amplification émotionnelle à l’usage des autres, une espèce d’échafaudage verbal qui permet une entrée en contact émotionnel avec le rythme, la musicalité et « les images intérieures » cachées dans la réalité la plus réelle, celle qui nous entoure, de manière silencieuse et persévérante, mais que nous ne voyons pas, que nous ne sentons pas, que nous n’entendons que rarement dans sa plénitude. Les mots du poème peuvent être considérés, ainsi que vous le dites, comme des molécules sensorielles et émotionnelles, magnétisées par une certaine vibration intérieure, et combinées chimiquement jusqu’à produire une « pilule » concentrée d’attention et d’intensité, capable de nous placer, pour quelques instants seulement, sur un plan humain moins banal, à un niveau de sensibilité et de compréhension plus élevé, plus complet que d’habitude. Une « pilule » à travers laquelle nous pouvons accéder, de manière fulgurante et sans préparation spéciale, uniquement par le biais de « la grâce esthétique », pour ainsi dire, à la présence magique des choses et du monde, au sentiment de vivre complètement le moment, dans toute sa richesse, souvent ahurissante, parfois accablante. Et, ainsi, accéder à une forme passagère d’éternité, ici et maintenant.

 

Cela expliquerait, je crois, l’utilité de la poésie, que beaucoup de gens ne comprennent plus de nos jours. Parce qu’ils ne ressentent pas le besoin d’échapper, même de manière oblique, court-circuitée, à la limitation, à la fragmentation et à l’automatisme, pour entrer en contact avec leur « moi » profond qui coïncide harmonieusement avec le monde. Parce qu’ils ont oublié qu’ils avaient un besoin vital d’accéder à une forme, même éphémère, de métaphysique, de supra-temporel, donc d’éternité, afin de pouvoir supporter le physique, le temporel sans mourir de l’intérieur. En l’absence de cette « échappatoire esthétique », l’homme déchoirait au niveau d’une machine sophistiquée ou il rechuterait à l’état de l’animalité pure. C’est en cela que subsiste, je crois, la valeur « pratique » de la poésie, car elle donne accès à une expérience, brève et concentrée, à une manière de vivre plus harmonieuse, plus vaste, dans laquelle nous pouvons deviner et ressentir, de façon fulgurante, une variante plus complète de notre être dans l’univers. Car, dans la poésie, ce n’est pas seulement notre intellect qui est stimulé, fugacement, mais profondément, ou nos sens et nos instincts qui sont excités ou notre imagination et nos émotions qui s’enflent ; toutes ces choses sont à la fois intensifiées harmonieusement, dans une simultanéité organique et en connexion avec quelque chose qui les dépasse.

 

Si je voulais faire une blague, je dirais qu’on devrait trouver peut-être une forme économique plus efficace pour ces « pilules de revivification intérieure », mais cette bonne intention se transformerait probablement vite en erreur, comme dans le cas des drogues, car l’effort individuel et l’ouverture intérieure, naturelle, discrète et lente, disparaîtrait derrière des facticités artificielles à portée de la main. Comme l’a dit Ouspensky, « un vers peut durer des centaines et des centaines d’années », en tant qu’effet émotionnel, mais, dans l’immédiat, peu de gens se rendent compte de la valeur « irradiante » d’un poème : c’est ce qui arrive au carbone 14, il faut du temps et parfois beaucoup de temps.

 

R.D. : Bucarestoise, auteur de plusieurs recueils de poèmes, d’essais et de traductions de la poésie française contemporaine, de plusieurs articles et études de critique et d’histoire des arts plastiques, spécialiste de la plupart des diagnoses du postmodernisme balkanique (et pas uniquement), on vous retrouve depuis déjà quelques années en qualité de maître de conférences en langue et culture roumaines à Paris. À quoi sont confrontés les deux mondes culturels entre lesquels vous partagez votre vie et votre travail ? Vous demandent-ils quelque chose en particulier ? Quels avantages et quels inconvénients entraînent-ils ?

 

M.C. : C’est un risque assez grand de s’aventurer, à l’âge de la maturité, dans une autre culture. Surtout s’il s’agit d’une culture ancienne, majeure, orgueilleuse, comme l’est la culture française, quelque part obsédée par son propre héritage et son unicité, dans le cadre des tourmentes globalisantes et multiculturelles de facture anglophone qu’elle perçoit comme une menace. Et la poésie est le domaine le plus intime d’une culture, le lieu où elle se rebâtit, de manière permanente, ontologiquement et linguistiquement. C’est pour cela que la poésie française est assez exigeante et assez exclusive. Peut-être encore plus exclusive que la poésie anglophone, d’après moi, pour des motifs qui ne sont pas toujours faciles à comprendre. Sa fréquentation n’est pas un exercice facile et c’est peut-être mieux ainsi. Je sais que les généralisations sont toujours exagérées, mais on ne peut pas fonctionner sans elles. Ainsi, pour moi, faire un saut de la culture roumaine dans la culture française, c’est comme si je changeais de collection émotionnelle de règles d’appréhension des gens et de manière de vivre, pour un système rationnel, réflexif de la pensée et de l’action. Il s’agit pour moi d’un troc entre affect et intellect, entre spontanéité et délibération, au cours duquel, comme dans tout échange, on perd et on gagne quelque chose. La culture roumaine est plus conviviale, plus passive et plus contemplative ; elle est pourvue d’un sens non encore atrophié du sacré et du cosmique ; en un mot, je dirais qu’elle est plus féminine. La culture française est plus lucide et plus rigide, plus combative, plus ambitieuse et plus agressive ; par conséquent, elle est plus masculine. C’est pour cela qu’entre ces deux cultures, il y a de l’attraction et de la complémentarité, mais aussi beaucoup de problèmes de communication. Être prise entre ces deux cultures est pour moi un déchirement, mais aussi une provocation, une souffrance constante, mais aussi un espoir incertain de synthèse, comme si, du féminin et du masculin qui demeurent en moi, je pouvais tenter de vivre dans un état d’androgynie intérieure, en rêvant d’une possible mutation spirituelle. De toute façon, le prix psychologique à payer est élevé, car la collision entre deux manières différentes d’ « être au monde » produit un renversement bouleversant sur tous les plans : il y a des moments où je ne sais plus si j’appartiens à une culture quelconque, si je possède en profondeur une langue quelconque, si je suis encore modelée de façon cohérente par des codes clairs de la pensée et du sentiment. Il y a des moments où j’ai l’impression de n’être rien ni personne. Et cela est vrai. Et c’est probablement ici que réside la souffrance, mais également l’enjeu énorme d’une expérience aussi difficile, d’une aventure aussi risquée. Car, à se situer entre ces cultures, entre ces poétiques existentielles, entre des modèles et des stéréotypes littéraires, on peut atteindre à une liberté intérieure plus grande que celle proposée par les frontières apaisantes et bien contrôlées d’une unique appartenance. On peut sentir le souffle d’une conscience plus ample et plus impersonnelle, l’impulsion d’une générosité plus large ; on peut avoir le pressentiment d’une responsabilité moins limitée et plus compatissante. On y développe une nouvelle tendresse, éveillée et miséricordieuse envers tous et toutes choses. L’inconvénient du manque d’appartenance claire est compensé par l’avantage d’une lucidité intérieure accrue. Dangereuse jusqu’à la frontière de l’annihilation, elle peut vous faire accéder, de temps à autre, à une forme spéciale de sortie hors limites : votre patrie n’est plus ici ou là, « la vraie patrie » ne se trouve plus que dans votre propre for intérieur et dans un Soi agrandi.

 

R.D. : Vous vous mouvez entre des réalités et des Réalités politiques. Vous êtes une merveilleuse « ambassadrice » de la culture roumaine en Europe. En tant que théoricienne et traductrice, vous vous impliquez avec attention dans la récupération et dans la propagation des valeurs sûres de la littérature roumaine au-delà des frontières du pays. Qu’implique cette responsabilité majeure ? Quelles sont les difficultés que vous rencontrez et quelles en sont les satisfactions ?

 

M.C. : Je crois que la littérature roumaine a beaucoup souffert d’isolement à l’époque du communisme et qu’il lui est resté des séquelles dues de cette expérience politique radicale, humiliante et aberrante qui a duré quarante-cinq ans. Avant la Seconde Guerre mondiale – la plupart du monde l’ignore – la culture roumaine et la culture européenne étaient parfaitement synchronisées, malgré les décalages économiques inévitables consécutifs à l’entrée tardive de la Roumanie dans la sphère du capitalisme. La preuve en est la pléiade de noms de stature européenne que la culture roumaine a produits rapidement et sans complexe, après seulement une cinquantaine d’années de modernisation, de Brancusi à Tristan Tzara, de George Enesco et Anna de Noailles à Benjamin Fondane, Marthe Bibesco, Elvire Popesco ou Victor Brauner, et cela sans parler du célébrissime trio Eliade – Cioran – Ionesco. On peut aussi citer les savants qui se sont illustrés dans différents domaines, tels Stéphane Lupasco, Pius Servien, Matyla Ghica et bien d’autres, si je devais me limiter à l’hexagone. Or, après le renversement du régime politique de 1989, le blocage intérieur, les complexes d’infériorité, la suspicion, le découragement, dus à la pauvreté matérielle et informationnelle héritée, ont continué à marquer la manière dont les gens de lettres roumains se sont aventurés au-delà des frontières et se sont fait connaître dans le monde entier. Je crois que chaque culture a une saveur particulière, une « couleur propre » dans le grand tableau de l’humanité. Aussi, me semble-t-il que l’absence de la « nuance roumaine » dans la composition en ébullition du melting-pot universel, dans lequel nous vivons depuis un bon moment, serait une perte. Plus je passe mon temps à l’étranger, mieux je comprends la spécificité de cette « nuance roumaine » auprès des nombreuses nuances culturelles avec lesquelles j’entre en contact, et plus mon désir de faire découvrir cette nuance aux « papilles gustatives » des autres formes d’humanité s’accroît. Vu que je peux passer avec une certaine facilité de la littérature à la sphère des arts visuels, j’ai aidé, autant que possible, mes collègues roumains dans ces deux domaines d’activités, tout simplement à cause du désir d’atteindre à cette « normalité » nécessaire, la normalité des échanges avec le reste du monde, que les institutions officielles ne peuvent pas recouvrir entièrement, et dans laquelle l’initiative individuelle joue un rôle important. En outre, mon expérience pédagogique récente à Paris m’a convaincue que l’accès des étudiants et des jeunes gens en général, à une ou plusieurs cultures étrangères est absolument vital pour une plus grande « dé-limitation » mentale et émotionnelle, pour une équilibration et une harmonisation de leur être en devenir, afin qu’ils puissent se constituer en citoyens de la planète unifiée, intégrée et « internetisée » de demain.

 

R.D. : Pourriez-vous résumer l’ambiance littéraire centrale-européenne de ces dernières années ? Quelles sont les nouveautés engageantes qui la caractérisent ?

 

M.C. : Pour répondre brièvement, mais tout de même de manière substantielle à cette question assez difficile, je vais adopter maintenant un ton plus théorique, plus pédagogique. Pour autant que j’ai pu m’en rendre compte en participant à des festivals internationaux, en lisant les livres traduits et au contact de mes collègues du département de l’Europe Centrale et de l’Est de l’institut où je travaille (l’INALCO), tous les autres espaces littéraires est-européens ont connu des bouleversements et des difficultés similaires à celles de l’espace roumain. La dernière décennie a été une période fascinante et chargée d’événements, marquée par le mélange tendu entre éléments psychiques et mentaux d’avant 1989 et éléments politiques, économiques, culturels nouveaux, qui affluaient tumultueusement de l’extérieur. Une période rendue malade par la lutte acerbe entre les générations et entre les idéologies antagoniques, pré et postcommunistes, nationalistes et européennes, néo-traditionalistes et postmodernistes, locales et multiculturelles etc.. Une période très troublée et très passionnée, qui cherche de nouveaux repères, de nouvelles structures spirituelles et de nouveaux équilibres humains, pleine de contradictions agonales et, ainsi, difficile à synthétiser. Une période pendant laquelle la transition rapide d’une vision bornée du monde à une vision ouverte, a engendré une liberté extérieure et intérieure inattendue, pour de nombreux individus. Mais aussi beaucoup de confusion. Actuellement, il y a dans la culture des pays est-européens un besoin de récupération d’un passé plus lointain, mais également une peur de réveiller les démons nationalistes ou fondamentalistes, une anxiété évidente par exemple dans les polémiques intellectuelles liées à l’héritage politique et culturel de l’entre-deux-guerres. L’exigence de faire une analyse nuancée, mais sans complaisance du passé récent et de purger, voire de transformer les lésions communistes rémanentes, exigence visible par exemple dans beaucoup de films récents est-européens, se heurte à une résistance tenace d’une grande partie de la mentalité communautaire qui veut tout simplement oublier et aller son chemin. L’acceptation lucide de la lâcheté individuelle et de la bêtise collective d’avant 1989 produit des pièces de théâtre et des romans pleins de sarcasme et d’humour, mais les grandes « fresques littéraires » du totalitarisme rouge se laissent encore attendre, peut-être parce que très peu de temps s’est écoulé depuis. L’adaptation à un monde brusquement agrandi et à l’incitation d’une liberté retrouvée et chaotique, l’affrontement de nouveaux médias tout-puissants et corrupteurs, l’imitation ou la résistance au « style culturel planétaire » de type CNN et MTV, sont des aspects qui se retrouvent sous une certaine forme dans la production des plasticiens ou musiciens les plus jeunes. La sexualité et la religiosité, thèmes tabous avant 1990, ont constitué dans ces pays, tout au long des années 90, des modes littéraires virulentes. La récupération de la dimension sociale et politique de l’acte artistique a représenté une autre grande découverte de la dernière décennie. Le débat autour du postmodernisme a connu, lui aussi, un revirement pendant cette période, grâce à une formulation plus libre et plus politiquement désinhibée, après les tentatives timides des années 80. Une certaine nuance néo-dadaïste, voire nihiliste, et une expérimentation amicale et misérabiliste, poussée jusqu’à la limite « de la banalité sans frontières », a fait des ravages dans une partie de la jeune poésie et de la jeune prose. De même, les genres « alternatifs » de type vidéo, performance, installation, multimédia, ont dominé le discours le plus novateur sur les arts visuels, propulsant de nouveaux noms dans le milieu international et constituant, d’une certaine manière, l’art le plus visible et le plus encouragé, « l’art officiel » de la décennie. Mais, il existe aussi un refus de la colonisation culturelle trop rapide, en quelque sorte artificielle, car non médiatisée par un travail d’intériorisation organique ; il existe donc des groupes et des directions artistiques – plutôt au sein des générations mûres – qui soutiennent l’affirmation de la spécificité sans complexe, mais aussi sans orgueil inutile, en proposant d’assumer les traditions locales et leur mélange synthétique avec les influences contemporaines. Depuis quelques années, on peut observer une dynamisation accrue des échanges entre les pays de l’Est, après que chacun d’entre eux eut essayé pendant les années 90 d’oublier son passé immédiat et de regarder plutôt vers le monde euro-atlantique que vers ses voisins. Maintenant, il existe des festivals de poésie, de théâtre, d’arts visuels et de cinéma qui permettent une circulation d’informations assez consistante entre les artistes est-européens. En outre, les maisons d’éditions locales ont à présent des programmes spécifiques de traductions est-européennes. La conscience de l’appartenance à cette aire politico-culturelle, marquée par les ravages du communisme récent et par une histoire pré-communiste assez semblable, fait que les intellectuels est-européens fraternisent assez facilement quand ils se rencontrent, compte tenu des difficultés passées qui les ont modelés d’une manière similaire. Cette « différence spécifique » se traduit par une manière plutôt sceptique, sinon stoïque, de se rapporter à la réalité, qui intègre « le mal de l’histoire » et « la blessure communiste », et qui se manifeste par une certaine complicité et par un certain détachement, colorés par le fatalisme ou par l’humour, face à certains excès du « modèle occidental ».

 

R.D. : Magda Cârneci, la création est-elle opposée à la fabrication ? Il y a-t-il des critères d’inspiration complètement différents ?

 

M.C. : Il me semble que, même si la création représente le « big-bang » nécessaire, et la fabrication « l’incarnation » inévitable, la création ne peut se faire qu’avec la fabrication, tandis que la fabrication peut se faire sans la création. Un « texte » littéraire peut être confectionné selon diverses recettes dont les ingrédients préexistent et peuvent être combinés de manières différentes ; il peut être une forme de tricotage verbal, de rébus verbal, de délire verbal, d’art combinatoire verbal etc.. Mais, un vrai poème n’est pas conditionné par une existence préalable et prévisible, il survient de façon inattendue, même si parfois ce n’est qu’après une longue décantation, car il a besoin d’expériences réelles, de souffrances ou de joies intenses, de « chair et de sang », d’un intellect alerte et d’une rupture métaphysique. Et il n’est pas nécessaire de rappeler que les expériences réelles sont beaucoup moins nombreuses que la masse énorme des textes produits actuellement. Pour maintes personnes, l’écriture est un passe-temps, une drogue, un succédané, un antidépresseur et une manière de remplacer la réalité. On souffre d’un manque d’expériences réelles et c’est pour cela qu’on écrit tellement. Je crois que l’écriture devrait être avant tout le témoignage d’une expérience « réelle », capable de provoquer chez autrui, chez le lecteur, la nostalgie, le désir et la ferveur, sinon la répétition même de l’expérience « réelle » fixée dans le hiéroglyphe fabriqué du texte.

 

R.D. : Les images mentales jouent-elles un rôle prépondérant dans le bon déroulement de l’acte de la création ?
M.C. : Pour moi, oui. Elles sont même essentielles. Un poème peut partir d’un seul mot ou d’un groupe de mots, qui déclenche « l’état poétique », c’est-à-dire l’entrée en résonance avec une fréquence émotionnelle plus élevée. En suivant le fil des mots, des condensés verbaux et des sauts qui s’imposent en quelque sorte d’eux-mêmes, on parvient miraculeusement au substrat qu’ils dissimulent derrière eux, aux images intérieures, profondes, parfois éblouissantes ; des images archaïques, quelquefois majestueuses, d’autres fois terribles, se réveillent ainsi à la vie intérieure. Ces images, bien qu’elles soient assez vagues dans le ciel de notre univers intérieur, ont une étrange qualité d’« objectivité », car elles touchent à quelque chose de fondamental, partagé par tout le monde, sans appartenir à personne en particulier ; elles ont donc une résonance universelle. Mais, un poème peut aussi partir d’une image mentale silencieuse et obsédante, qui se donne à voir comme une vague vision localisée quelque part dans l’espace intérieur et qui demande une sorte de contemplation et de plongée en elle-même avant de se laisser revêtir d’une écorce sonore. Ainsi, elle prétend que notre machinerie mentale accède à une fréquence intellectuelle plus élevée. Parfois, de telles images intérieures restent indicibles, mais elles modèlent indirectement le discours poétique extérieur, comme un aimant caché, comme une source de radiation invisible. Généralement, les poèmes qui provoquent chez le lecteur des images mentales, des visions intérieures, sont plus rares que ceux qui provoquent un frisson strictement émotionnel ou intellectuel. Car le poème se vérifie par ce qu’il déclenche, par ce qu’il provoque chez autrui, par ce qu’il évoque et « réveille » chez le lecteur, son miroir vif et résonant. Mais, la plupart des poèmes ne provoquent rien « au-dedans », ils sont un agréable jeu culturel qui leur permet d’accéder au champ littéraire collectif et de s’y positionner, ils sont des formes de partage verbal dans le cadre d’un corpus culturel canonique.

 

R.D. : René Daumal a dit que l’homme était une machine illuminée par la conscience. Comment se présente la conscience de l’artiste à l’aube de ce nouveau siècle ?

 

M.C. : Daumal s’est beaucoup rapproché de la récupération d’un sens très ancien de l’acte de la création individuelle harmonisée aux lois profondes de la grande Création cosmique, divine. Malheureusement, il est mort trop rapidement, encore jeune, en 1944. Mais, l’idée de concevoir l’homme en tant que machine biologique dans laquelle se développent différents niveaux de conscience et de sur-conscience, idée apparue dans les années 20 – 30 dans le milieu occidental, a été reprise par d’autres artistes et poètes connus et s’est frayée ainsi un chemin à travers les décennies qui ont suivi la guerre, dans divers groupes de recherche scientifique et spirituelle et dans les nouvelles théories psychologiques et anthropologiques. Maintenant, elle est beaucoup plus largement acceptée qu’avant. Comme toujours, grâce à leur sensibilité révolutionnaire, les artistes ont joué un rôle important dans cette perception de l’homme qui fera partie, je crois, de la « vulgate » scientifique du millénaire qui vient de commencer. Car les poètes, les artistes en général, restent toujours des êtres bizarres, inclassables, à l’aube de ce millénaire et de ce cycle historique, malgré l’énorme pression de la civilisation de la grande masse humaine, qui prolifère de manière accélérée sur Terre, en produisant une croûte pragmatique et matérialiste, en demandant et en consommant des « produits » culturels de plus en plus nombreux, de plus en plus factices, plus rapidement consommables, plus « industriels ». Les véritables artistes continuent à être, encore aujourd’hui, les cellules sensibles, émotionnelles, fantasques, du grand Corps biologique et social de l’humanité, en voie d’unification, voire d’uniformisation et de nivellement. Éparpillés à travers toutes les nations et tous les pays, ils créent, de manière invisible, une espèce de réseau sensitif qui s’étend sur la planète entière et à l’aide duquel cette dernière perçoit, tâtonne, rêve d’un avenir possible de l’homme, d’une transformation possible du psychisme universel ne se limitant pas à l’humain. Les artistes forment une sorte d’organe visionnaire de l’existence terrestre, par le biais duquel, la Vie – pellicule organique et intelligente qui recouvre la Terre – expérimente plusieurs variantes de survie et d’évolution. Sentir de façon cosmique et penser de façon planétaire, je veux croire que ces choses représentent la provocation la plus urgente pour la conscience artistique actuelle.

 

R.D. : Vous êtes une intellectuelle et une artiste à convictions multiples. Vous les formulez souvent, à différents niveaux. Vous avez un esprit critique efficace. L’écrivain qui réside en vous ne pratique nullement la technique de l’autruche. Les écrits de Magda Cârneci invitent au dépassement des fixations centristes. Dans quel but militez-vous ?

 

M.C. : Je crois profondément que nous nous trouvons, en tant qu’espèce et en tant civilisation, à un tournant décisif pour notre évolution ou notre involution, voire notre disparition. La quantité énorme de connaissances disponibles, la mise en connexion de toutes les cultures du monde entier, les pressions accrues que subissent les individus et les sociétés, la capacité d’influencer ou de détruire complètement le milieu environnant et beaucoup d’autres signes démontrent qu’on approche d’un moment où, après l’accumulation quantitative actuelle, un saut qualitatif sera nécessaire, voire une mutation intérieure, de nature psychologique.

 

Nous vivons un instant critique, mais aussi d’ouverture, où plusieurs révolutions sont en cours, une révolution technique et scientifique, mais aussi une révolution sociale, culturelle, spirituelle ; en un mot, un renversement de la civilisation, si on peut dire. Le brassage des races, des cultures et des peuples a probablement porté son coup final, a constitué et constitue toujours un séisme nécessaire pour le dépassement des grandes barrières extérieures et intérieures et pour la transgression de nombreuses contraintes mentales artificielles, imposées par l’histoire et héritées d’elle. Nous nous trouvons au terme d’une époque dominée par la puissante légitimité rationaliste, avec sa logique linéaire et pragmatique de l’univers mental pur et dur, refusant obstinément d’autres modalités complémentaires d’aborder les questions de la nature, de l’homme et du cosmique. La pensée strictement rationnelle, qui utilisait des opérations binaires dont la charge holistique et prévisionnelle était drastiquement limitée par ses propres suppositions initiales, commence à faire place, lentement, mais irrépressiblement, à une pensée nourrie également d’autres dimensions de l’humain, de la dimension psychique d’abord et de celle du supra-mental ensuite. Il me semble assez évident que nous nous trouvons devant une nouvelle expansion de notre conscience actuelle, grâce aux expérimentations et aux efforts fournis dans de multiples directions : des sciences du micro et du macrocosme à la redécouverte des grandes traditions spirituelles orientales et à leur mise en connexion avec la tradition occidentale, du bombardement informationnel et de la communication instantanée en masse à la biologie génétique, du besoin de vivre des expériences « fortes », comme les drogues, le sexe, la musique, le sport de haute performance, à la religiosité, à l’ésotérisme et au New Age etc.. Toutes ces choses indiquent assez clairement le fait que nous nous trouvons à un moment où nous devons forcer les barrières de la perception et de l’intellect, agrandir le concept de l’humain, le transformer. Mais si nous ne conscientisons pas le sens de cette expérience géante, nous risquons de détruire l’humain. Il s’agit d’une expérience qui se déroule à l’échelle planétaire, dont les poètes et les artistes devraient témoigner avec ténacité et courage, à travers leurs vies, leurs œuvres et leurs prises de position, s’ils veulent garder leur rôle spécifique d’« illuminateurs de conscience » à l’intérieur du métabolisme général de l’humain, et respecter ainsi la « responsabilité visionnaire » de laquelle ils sont investis.

 

R.D. : Que reprocheriez-vous au dialogue culturel entre l’Est et l’Ouest (de l’Europe) ?

 

M.C. : J’ai l’impression que les malentendus entre l’Ouest et l’Est de l’Europe sur le fait que la supériorité matérielle implique une supériorité culturelle, commencent sérieusement à diminuer. Personne ne peut contester et ne conteste le génie matérialiste de la science et de la technique qui caractérise l’Occident. Mais, en ce qui concerne la richesse culturelle et l’ouverture spirituelle, je crois qu’un influx culturel plus substantiel venu de l’Est pourrait équilibrer les excès touchant parfois à la décadence artistique qui hante le productivisme occidental, à cause de la soumission de la complexité artistique aux rigueurs sèches d’une rationalité critique et efficace seulement à un niveau collectif, plus appropriée aux technologies appliquées à l’administration pragmatique du réel et de la société. J’ai parfois l’impression que l’Est doit toujours rappeler à l’Ouest qu’il ne faut pas tout réduire à la possession, à l’organisation et aux intérêts, aux conflits, à la concurrence et au pouvoir, surtout dans l’univers culturel.

 

Les récentes expériences douloureuses de l’Est sont ou bien ont été et restent aussi les expériences de l’Occident ; elles font partie d’un héritage psychologique précieux, car l’accès à la souffrance se présente aussi comme une voie d’accès à la vérité qui manque parfois à l’Ouest. Les difficultés matérielles jouent un rôle de frein dans l’accélération trop grande de la dynamique sociale, qui pourrait devenir non maîtrisable. Là où il est toujours nécessaire de survivre physiquement, il est plus difficile d’oublier le besoin d’une survie spirituelle, ce besoin profond, vital, qui édifie l’humain. Être marginal, rester en province, procure des avantages qui ne doivent pas être sous-estimés, car dans de telles « réserves d’archaïsme », on peut retrouver des formules de survie en harmonie avec le monde, perdues en chemin dans les zones centrales, justement à cause de la vitesse et de la concurrence. L’artificialité de la vie et la concentration sur le confort et l’individualisme, l’absence d’une rupture et d’une réelle souffrance dans l’horizon de la mémoire collective récente, et une conception abstraite et matérialiste de la réalité, fragilisent le monde occidental à l’intérieur du monde globalisé. Le contexte mondialisé a changé la donne internationale : rien n’est plus comme avant, même si l’Ouest veut croire que sa vision s’est imposée de manière définitive et incontestable dans le monde entier. Des catastrophes et des mutations importantes sont en train de se produire, car tout est interconnecté : l’individu a accès à travers les médias à des identités différentes et contradictoires, aux manques et à la souffrance de tous les autres individus. Les collectivités doivent prendre conscience des langues et des cultures très différentes des leurs et respecter les autres formes d’humanité. Toutes ces choses générant une pression psychique énorme qui peut conduire à plus d’humilité et à une responsabilisation accrue, c’est-à-dire qu’elle peut provoquer une certaine « révolution intérieure », une amplification consciente de la perception de soi de l’humain.

 

La déstabilisation du canon occidental, assiégé par tant de cultures différentes, est en cours. Venant d’une culture profondément marquée par le christianisme orthodoxe, et fière de son héritage byzantin toujours vivant, je ne peux pas m’empêcher de m’étonner parfois du fait que cette majestueuse culture occidentale, bâtie autour du christianisme, a oublié qu’il existait dans l’homme un élément « divin », un élément psycho-spirituel qui cache l’évolution potentielle de l’humain, présente de manière chiffrée dans l’admirable idée que l’on retrouve dans la Genèse : l’homme est fait selon le visage et l’image de Dieu. Cette image intérieure doit être retrouvée, en dépit de « la course folle » de la technologie et de la civilisation dans laquelle nous vivons et qui nous prive du « germe vivant » de cette potentielle évolution inscrite dans nos gènes. L’homme extérieur est beaucoup plus développé que l’homme intérieur qui demeure en nous ; ce déséquilibre est extrêmement dangereux à une époque de puissante technicité et de faible responsabilité ; pourtant, beaucoup de signes annoncent déjà un revirement psychique et spirituel. Et dans la généralisation de la subjectivité, dans l’accélération émotionnelle, dans le développement de la conscience et, par conséquent, dans l’affinement intérieur, les poètes ont toujours un rôle essentiel à jouer, même si cela se fait discrètement et sans gloire.

 

R.D. : Vous avez écrit et publié des « Poèmes politiques ». La politique nuit-elle à la littérature ? Ou vice versa ?

 

M.C. : Ce recueil est composé d’une série de textes écrits avant, durant et après la révolution de décembre 1989, pendant les premières années de la décennie suivante. Il s’agit de textes révoltés, de textes exaltés, de textes déçus, concernant la relation compliquée entretenue par la posture poétique avec l’« esprit politique » de cette époque. Une relation en fait divergente, d’opposition, car, même si le politicien et le poète semblent être tous deux préoccupés par le présent, le premier traite du présent historique, tandis que le deuxième traite du présent éternel. Le présent politique déchoirait vite au stade d’une simple administration de la survie biologique, aussi sophistiquée soit-elle, sans les soupapes imaginaires du présent poétique, qui infusent une dimension visionnaire aux structures autrement répétitives du réel, rendant ainsi possible l’évolution, l’avenir. Nietzsche parlait quelque part de la « similitude naturelle entre le conquérant, le faiseur de lois et le poète, qui transfèrent tous, de la même manière, l’énergie créative en la matière ». Mais, tandis que l’objectif de l’homme d’action politique serait de transformer l’histoire en une « harmonieuse beauté » finale, l’objectif de l’homme d’action poétique serait de transformer son individualité en « organe de révélation », pour qu’il puisse redécouvrir la beauté éternelle du monde et l’unité psychique et métaphysique de tous les hommes. Cela serait, je crois, la voie empruntée par le poète, de la révolte politique à l’insurrection métaphysique. Il existe pourtant des moments « forts » du temps historique, par exemple les moments révolutionnaires ou de grave danger collectif, pendants lesquels se réalise un rapprochement asymptotique entre le poète et l’action politique. Aussi, le poète devient-il, pour peu de temps, une voix collective, publique pour ses semblables, un « poeta uates ». C’est ce qui est arrivé en 1989 en Roumanie.

 

R.D. : Saint Augustin disait : « Si je me trompe, j’arrive à la conclusion que je suis, car il n’y a que celui qui n’existe pas qui ne peut se tromper. » Magda Cârneci, qui n’êtes-vous pas, même si vous aviez voulu l’être ?

 

M.C. : Je me demande à travers combien de méprises, d’erreurs, de souffrances et de drames doit passer un homme pour arriver enfin à « se réveiller » et à accepter avec sérénité que cette existence n’est qu’une sorte d’étrange mise en scène, une course d’obstacles dans un labyrinthe initiatique, en vue d’une évolution individuelle et collective possible, car l’être humain n’est pas encore achevé, accompli. Je voudrais pouvoir unifier les quelques identités contradictoires qui m’habitent, afin de pouvoir un jour accéder à l’identité essentielle, celle que je pressens, que je touche parfois de manière fulgurante, mais que je perds toujours de vue et qui n’est pas personnelle, car elle me dépasse de loin. Je crois que l’homme devrait être simple et limpide comme un ruisseau montagnard, vertical et généreux comme la lumière, mais, moi, je ne le suis pas encore. Je voudrais avoir le courage d’avouer tout ce que je sais déjà sur les possibilités extraordinaires de l’être qu’on redoute, qu’on désire toujours ignorer, qu’on cache pour ne pas être trop différents des autres. Je voudrais être un instrument d’intensification et de dépassement pour ceux qui m’entourent, dans la mesure où moi-même je m’intensifie et me dépasse. Vous allez rire, mais mon modèle secret n’est pas le poète, mais le saint : une sorte de saint laïque et artiste, c’est-à-dire un individu qui risque tout et se risque jusqu’au-delà des limites connues ou acceptées de l’humain, afin de pouvoir mettre en place les jalons de l’évolution possible de ce dernier un peu plus loin, un peu plus profondément, un peu plus librement, un peu plus tendrement, même s’il est conscient qu’il sera foulé aux pieds et oublié par ceux qui viendront après lui.

 

R.D. : Comment voudriez-vous achever  cette interview ?

 

M.C. : Comme disait quelqu’un, chaque homme est une histoire sacrée. Nous devrions peut-être nous nous en souvenir ensemble et le répéter autant que nous pouvons, pour essayer d’extraire, in fine, de l’a-symphonie dodé-cacophonique qui est l’existence de chacun d’entre nous, vue de près, d’en bas, du niveau de la terre, un bonheur harmonieux comme un poème parachevé, comme une œuvre d’art parfaite, car le chef-d’œuvre véritable d’un homme reste, au bout du compte, sa propre vie.

 

Et je voudrais vous remercier pour cette invitation au dialogue, car j’ai rencontré en vous, en votre qualité de poète, un esprit vif et fin.

 

 

Traduction du roumain : Linda Maria Baros

 

 

 

 

 

 

 

 

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M A G D A     C A R N E C I

Poète, essayiste, traductrice. Elle a fait un doctorat en histoire de l’art à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris (1997). Membre de la célèbre « génération 80 » de la littérature roumaine dont elle a été un des théoriciens, elle s’est impliquée activement dans la vie politique et culturelle roumaine pendant et après la Révolution de décembre 1989. Depuis 2007, elle est la directrice de l’Institut Culturel Roumain de Paris.

 

Elle a publié plusieurs volumes de poésie en roumain (Hypermatière, Un silence assourdissant, Chaosmos et Poèmes politiques), mais aussi en français (Psaume, 1997), en néerlandais (Chaosmos, Amsterdam, 2004) et en anglais (Chaosmos (USA, 2006). En langue française, elle a publié les recueils Psaume (1997) et  Trois saisons poétiques (2008), des proses et des essais dans les ouvrages collectifs Paris par écrits (2002) et Le Sacré aujourd’hui (2003).

 

Elle a également co-dirigé l’ouvrage collectif Perspectives roumaines. Du postcommunisme à l’intégration européenne (Paris, 2004). En 2007, elle a publié l’ouvrage Art et pouvoir en Roumanie 1945-1989 (Paris ; L’Harmattan).

 

Membre du Parlement Culturel Européen (ECP), elle est souvent invitée à des colloques et des débats internationaux portant sur l’Europe de l’Est et sur l’Europe culturelle.

 

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