L’écrivain Alexandru Potcoavă s’entretient avec Rodica Draghincescu

 

 

 

 

La clé ou l’embryon d’un futur personnage

 

 

Alexandru Potcoavă (né en 1980) est un jeune poète et prosateur roumain, un auteur pétillant et intelligent, issu des mouvements littéraires du Banat roumain mais surtout de sa propre « devenance ». Libre de dire et d’écrire ce qu’il lui tient à cœur, ce qui le perturbe ou charme, sans vouloir impressionner à tout prix ses critiques et lecteurs, Alexandru est un écrivain qui a de la veine , muni d’un style « affilé de deux côtés », avec un sacré programme littéraire, dont les livres font preuve d’une forte authenticité. Une écriture épurée d’épithètes et de métaphores, lucide, souple et agile, qui n’est pas seulement un art de repenser la vie, mais bien un acte autobiographique en quête de la mémoire collective. Pour Levure littéraire n° 14, nous vous proposons cet auteur européen qui nous semble amplement digne d’être connu à l’échelle internationale.

 

 

 

 

Rodica Draghincescu: – Cher Alexandru, on demande rarement à un coureur pourquoi il court, à un musicien pourquoi il joue. En revanche, on demande systématiquement à un écrivain pourquoi il écrit. Pourriez-vous me dire pourquoi cela ?

 

Alexandru Potcoavă : – Chère Rodica, je n’ai aucune idée là-dessus. Et à vrai dire, je trouve cela même injuste. Parce que le coureur pourrait bien donner une réponse du genre : je cours pour attraper la première place dans cette compétition ou pour battre mon propre record et, éventuellement, vivre de ça. Le musicien à son tour peut dire : je joue pour perfectionner ma technique et pour mettre mon talent en valeur devant des salles de plus en plus remplies. Je joue également pour en vivre. Tout aussi bien on pourrait demander au plombier pourquoi il monte des tuyaux et débouche des canalisations. Il répondrait : parce que c’est ce que j’ai appris à faire et parce que c’est la manière de me rendre utile. De plus, j’en vis et même assez correctement. Par contre, il est vrai que c’est à l’écrivain qu’on pose cette question, le plus souvent. Comme si dans son cas la réponse n’était pas toute aussi évidente que celles des autres corps de métiers.

 

RD: – Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir écrivain ? Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’écrire? (peut-être un événement déclencheur, un contexte particulier). Pourriez-vous nous raconter comment avez-vous commencé à écrire ? Quelle place occupe l’écrit dans votre vie et depuis quand ?

 

AP: – La première envie d’écrire m’est venue  à l’âge de 9 ans. C’était pendant les journées de la Révolution de Décembre 1989. Les échos des événements terribles du dehors arrivaient jusqu’à moi, dans le hall de notre appartement. On m’avait défendu de m’approcher des fenêtres car beaucoup de curieux avaient été fusillés de la sorte, à travers la vitre, par les militaires qui ne voyaient que des terroristes partout. Mes parents qui devaient quand-même sortir pour l’approvisionnement ou pour le boulot, revenaient à la maison avec pleins d’histoires vécues ou entendues. Parmi elles, celle qui m’a le plus impressionné c’était l’histoire concernant les jeunes gens tombés sur les marches de la cathédrale Saint Joseph. Ils avaient essayé de fuir les blindés de l’armée se réfugiant dans la cathédrale, mais comme on avait fermé les portes, ils n’ont pas réussi à se cacher dedans, et ils ont été mitraillés par l’armée. Ma première poésie a été donc sur ces martyres et ma mère a voulu la faire publier dans le premier journal libre de la ville de Timisoara. Si elle avait réussi j’aurais pu l’engager comme mon agent littéraire – le premier et le seul jusqu’au jour d’aujourd’hui. Mais mon père, par un réflexe de peur que j’ai eu du mal à comprendre à l’époque, l’en a empêchée.

Ensuite, la Révolution est passée, suivie de la Transition, et moi j’ai complètement oublié ces premiers coups de plume poétique. La liberté était bien plus captivante, le nouvel univers des réclames, publicités et distractions de toutes était plus que suffisante pour un adolescent comme moi. Jusqu’à ce que je suis tombé amoureux. Cela m’a conduit à nouveau à écrire des poèmes et j’ai fini par publier mon premier volume qui est mon début littéraire. Ensuite j’ai perdu quelqu’un de très cher et j’en suis arrivé à l’écriture d’un roman. Depuis je n’ai plus marqué de séparation entre ma vie et l’écriture, je n’ai vécu que dans l’écriture, tout comme un sportif ne l’est pas que sur un stade – il s’entraine continuellement, respecte un certain régime de vie, etc.

 

 

       Kikinda, Serbie  – Le Festival de prose courte

 

 

RD: – Donc, actuellement, vous en vivez ?

 

A P : Je vis plutôt avec. Un auteur roumain ne peut pas payer ses factures avec ce qu’il gagne de ses livres. Il lui faut absolument avoir un métier terre-à-terre, peu importe lequel – prof, journaliste, musicien ou plombier (il semblerait que les coureurs écrivent moins, mais on ne peut pas soutenir que les écrivains courent moins). Bref, écrire n’est pas trop perçu comme un métier en soi, aussi professionnel soit l’auteur. Une certaine vision romantique de l’écrivain persiste encore, du moins au niveau du public. C’est son affaire la manière dont il vit, le temps des hommages viendra après sa mort.

 

RD:- Avez-vous un rituel d’écriture  (des habitudes, un lieu spécial, une ambiance )?

 

AP : Pendant longtemps j’aimais écrire dans les bars et les cafés. L’agitation ambiante, les conversations voisines me tenaient éveillé, alerte et, lorsque je relevais les regards de ma feuille (j’écrivais encore à la main à cette époque), je pouvais en plus surprendre une figure, un geste, une réplique, capables de générer un personnage. Il y a eu ensuite l’interdiction de fumer dans les espaces publiques et moi, je ne peux pas écrire sans fumer (l’inverse est valable). Donc il ne me restait qu’à aller bosser chez moi, où le plus dur a été de m’habituer au silence.

 

RD: – Comment vous vient l’inspiration ? Où puisez-vous les sujets de vos livres ? Quelles sont les bases de votre écrit ?

 

AP : – L’inspiration est une affaire de moment, lorsqu’un truc te passe par la tête, se met en relation et qu’on en trouve rapidement la solution. Un déclic qui peut venir qu’après des heures passées à la table à écrire ou pendant une discussion sur un tout autre sujet. J’aime assez bavarder, écouter et observer, mes textes contiennent tous un noyau extrait de la réalité. Mon imagination n’est qu’un intermédiaire entre les oreilles, les yeux et la main. Un qui s’abroge bien sûr un petit pourcentage, il faut bien qu’il vive, lui aussi.

 

 

copyright: Wilhelm Gombos

 

 
RD: – Alexandru,quels auteurs ont été vos maîtres et modèles ? Qu’aimez-vous lire ?

 

AP : – Mes lectures sont très variées, chaque livre étant une expérience. Celle de l’auteur et celle de celui qui le lit, du lecteur. Tout comme j’ai voulu discuter avec un cosmonaute qui me racontait la Terre vue d’en haut, ou avec un vétéran de guerre, un chauffeur de taxi ou un éboueur, de même, je choisis mes lectures dans un grand éventail. Je ne ferai pas une liste complète de mes préférences, mais je peux dire avec certitude que j’ai savouré les livres de Tchékhov et que j’ai beaucoup appris de Flaubert, Kafka, Hemingway et Hrabal.

 

RD: – L’écriture peut se définir par ses volontés, ses buts, ses attentes. Elle peut être divisée en trois formes: romanesque, documentaire ou informative et enfin émotionnelle. Votre écriture se situe au carrefour même de ces trois formes, que ce soit en poésie ou en prose. Pourriez-vous nous parler de vos volontés, buts et attentes, comme écrivain ?

 

AP : – Si on s’accorde qu’écrire c’est produire du texte, mot qui à l’origine veut dire tisser, on peut comprendre que toute démarche artistique, que ce soit en littérature, musique ou arts visuels suppose ces trois éléments : récit, information et émotion. Ils partent tous d’un point commun tel un système à trois axes. Aussi abstrait ou limpide soit un message, il peut être conçu de manière tridimensionnelle, mais tout aussi bien bidimensionnelle ou tout simplement unidimensionnelle.

 

RD : – Et cela dépend de ?

 

AP : – Surtout du récepteur. Moi, tout ce que je veux c’est de lancer mon message pour qu’il atteigne le récepteur. Mais en attendant, le message doit passer le filtre de l’éditeur, puis passer le filtre du traducteur, problème auquel ne sera pas confronté un musicien ou un artiste en arts plastiques qui créé directement un langage universellement compris.

 

RD : – Plus explicitement…

 

AP : – Pour être plus explicite je dirais par exemple que les deux premiers jettent la bouteille contenant un message à la mer, moi, l’écrivain, je la jette derrière le barrage d’une rivière.

 

RD:  – Tout jeune, avez-vous déjà tenu un journal intime, des carnets où vous notiez des citations, des pensées, des secrets etc. ? Écriviez-vous des choses que vous ne montriez à personne ?

 

AP :-  Je ne tiens pas un journal, mais j’ai tout le temps sur moi un carnet où je note sur place des observations, des répliques et des situations, une sorte d’esquisses contenant la clé ou l’embryon d’un futur personnage. Il m’est arrivé de construire un personnage à partir du geste d’une personne rencontrée dans la rue, au bar ou dans le métro.

 

RD: – Faisiez-vous lire ce que vous écriviez à quelqu’un ? Quels étaient les avis que vous récoltiez ? Avez-vous été encouragé(e)/découragé(e) ?

 

AP : – J’ai l’habitude de faire lire mes textes avant publication. C’est une sorte d’audition restreinte ou d’avant-première. Et bien sûr que je tiens compte de l’avis de ces personnes puisque je les ai choisies moi–même parmi les plus attentives et les plus rigoureuses. Je n’ai pas besoin qu’on me dise « bravo !» mais qu’on me montre les faiblesses du texte à la virgule près, si possible. La critique de la sorte c’est la seule qui m’encourage réellement, car au fond de moi-même je sais très bien qu’il doit y avoir un truc qui m’a échappé.

 

RD:- Que ce soit dans vos livres de poésie ou de prose, vos écrits font preuve d’une dimension et d’une temporalité narrative, d’une splendide narration à cœur battant, à la Mauro Fabi, Carlo Bondini, Andrea di Consoli, qui génèrent de belles histoires, faits divers poétiques, cyniques et mélancholiques à la fois, à rebrousse-poil. Jamais vos lecteurs ne s’ennuient avec vous. Comme dans la poésie américaine les personnages de vos livres ont tous quelque chose d’onirique et d’inconscient. Est-ce un acte expérimenté ou tout simplement, un besoin d’amour pour votre enfance et pour votre passé avec les autres ?

 

AP: – Aussi réaliste et cynique qu’il soit, l’homme ne peut se contrôler totalement, jusqu’au bout. D’où le contraste entre ce qui veut et croit l’être et ce qu’il vit à certains moments où, coincé, il se prend à rêver ou laisse aller à des états ludiques, infantiles. Dans le rêve, l’homme se construit différemment, et, à la sortie de sa rêverie il s’y attarde encore quelques petits instants, s’y complet dans cette petite faille ne sachant pas encore s’il doit faire un pas en avant ou en arrière. Après quoi, il boit son café matinal et s’en va à son boulot. Il procède de même lorsqu’il joue. On serait tenté de croire qu’alors, envahi par la nostalgie il joue pendant et parce qu’il se remémore son enfance. Mais non, à ce moment-là il est vraiment un enfant. La nostalgie ne l’attrape que lorsqu’il arrête son jeu. Et quand il arrête d’écrire, à la fin de son texte.

 

11.RD: – Votre poésie a une diffraction narrative et vos proses ont une narration éclatée. Votre écriture représente une part de vérité qui correspond à une vie entière ou à un moment précis de votre vie, telle une photographie prise à un instant X. Vous évoquez un monde intérieur, dont vous ressusciter les voix éteintes, et un autre, extérieur, en vie et bruyant, avec une référence concrète au réel. Tel un combattant sur le front de la mémoire. Même pas peur des champs minés de l’oubli. Votre plume est au service des antimines temporelles. Au nom de qui ?

 

AP: – Premièrement, au service de mon propre nom, car c’est de mon devoir et c’est mon droit sinon ma liberté de choisir du monde environnant ce qui m’intéresse sur l’instant. Je peux regarder et décrire une photo prise en 1900 et entendre en même temps le bruit des voitures qui passent en ce moment dans ma rue. Tout devient superposition et des années plus tard je me souviendrai que j’ai observé cette vieille photo en cherchant l’histoire cachée dans les yeux de quelque ancêtre pendant que dehors raisonnait un bruit de klaxon nerveux. Je ne pourrai plus jamais séparer ces deux actions même si les deux ont été imaginées, parce qu’à présent je ne regarde plus de photo, n’entends pas de klaxon mais je réponds tout simplement à cette interview.

 

RD: – Je vois… Dans le poème « marinescu » de votre plus récent livre , «Jusqu’à ne plus se reconnaître un jour», vous écrivez :

 

Depuis tout petit je portais des jeans j’écoutais

les derniers disques de l’étranger

J’ai passé mon enfance au-dessus d’une cave

Pleine de bouteilles poussiéreuses gavées de vin tourné

Huiles pétrole pour lampe poison pour rats

tout ça pêle-mêle mélangé j’ai obtenu ce que

j’ai déjà écrit sur l’étiquette – acide dace

j’ai fuit la maison vers mes quinze ans .

 

Dans chacun de vos poèmes, il y a au moins un personnage à qui vous esquissez un portrait. Ce sont des portraits en spirale qui bousculent tout bon lecteur de poésie. D’ailleurs, vos livres sont peuplés par des personnages réellement étranges, à la façon de Bukovski, en quelque sorte,  et pour cela fabuleux. Ces actants ne nous laissent pas indifférents. Et cela remonte à votre talent de magnétiseur lyrique ou de « sculpteur mnésique ». Vous-même, vous devenez votre propre personnage, un Alex qui cherche partout la p(r)oésie de la mort et de la vie. Cet Alex est vu de loin, comme un des leurs. Ai-je tort ?

 

AP: – Tous ces personnages ont réellement existé – et ils existent encore – en chair et en os. Des individus ayant une pièce d’identité, une famille, un métier etc., que j’ai écoutés raconter leurs histoires. Toute personne cache au profond d’elle une histoire, c’est est un possible personnage, d’ailleurs n’importe qui peut, de nos jours, se faire un blog ou un compte (pour « socialiser » comme on dit !) sur internet. Seul problème qui apparaît ici – semblable du reste à celui que pose le journal intime dont on parlait tout à l’heure, c’est qu’autant le possesseur d’un compte de socialisation que le possesseur d’un journal sont dans une certaine mesure des hypocrites. Ils pensent au quand-dira-t-on et du coup ils se censurent pour plaire aux autres. Alors qu’un écrivain a l’avantage d’être (plus ou moins) sincère à l’abri de certains masques, c’est à dire ses personnages.

 

RD : – Alexandre, qu’est-ce pour vous un bon livre ? Un bon roman ? Un bon livre de poésie ? Quel livre célèbre auriez-vous aimé écrire et pourquoi ?

 

AP: – Un bon livre est le livre que je meurs d’impatience de lire. Je n’ai jamais pu lire tranquille jusqu’au bout  un de mes livres par ce que j’avais d’emblée une folle envie de le réécrire. Je ne voudrais pas soumettre à ce régime aucun ouvrage célèbre pas plus que les miens puisque je leur ai fichu la paix- ils me représentent très bien, au fond, pour une période de mon existence, et les reprendre à présent ce serait les massacrer ou ne plus les écrire du tout. Ils ont de la veine d’être déjà publiés, ils n’ont plus à faire à moi.

 

RD: – Vous avez vécu à Paris pendant deux ans et dans votre livre « Ce a vazut Parisul »/ « Ce que Paris a pu voir » vous conduisez vos pas parmi les mystères de la Ville Lumière. Avez-vous voulu prendre la trace des grands auteurs qui comme Albert Camus, Ernest Hemingway, James Joyce, Francis Scott Fitzgerald, Paul Celan, Eugène Ionesco, Emil Cioran ont vécu dans la capitale française et ont écrit sur Paris ? Ou ce fut seulement votre façon de vivre et de faire rajeunir Paris à travers votre plume.

 

AP: – Si vous voulez, Paris est comme le test Rorschach, on y voit ce que l’on voit en soi-même. J’ai atterri là-bas parce que mon épouse voulait y faire un Master en politiques éditoriales. Pendant qu’elle a fait ses études et des stages au Seuil, chez Plon, chez Gallimard, moi j’ai cherché de petits boulots par ci par là. Malgré le fait que je parle le français, je n’en ai rien trouvé, même pas le peu qu’a eu Orwell. Une de mes seules réussites c’est d’avoir eu droit à une lecture publique dans la librairie Shakespeare & Co, lieu qui a influencé le devenir de plein d’écrivains d’avant-guerre, comme Joyce, qui, autrement, il n’aurait jamais pu publier son Ulysse. À part ça il ne me restait qu’à me balader car les bars où Hemingway pouvait boire sans se ruiner sont devenus maintenant des attrape-touristes, avec des prix en conséquence. J’ai préféré donc m’acheter un bordeaux dans un supermarché et le déguster au Père Lachaise, et passer du côté de Proust, Apollinaire et Morrison avant de m’assoir un peu à l’écart.

 

 

       Lecture en public – Librairie Shakespeare & Co, Paris

 

 

RD : – Et Montparnasse ?

 

AP : – J’ai été aussi à Montparnasse sur les tombes d’Ionesco, Cioran et Brancusi, mais j’ai préféré Père Lachaise. C’est là, dans une crypte qu’a dormi un temps un récent immigré de l’URSS, l’écrivain Andreï Makine, à présent membre de l’Académie Française.

 

RD : – Qu’apporte de nouveau ce livre au grand public ?! Et surtout pourquoi ce titre ? D’habitude, on dit « Ce que n’a pas vu Paris ! »

 

AP: – J’ai choisi ce titre justement parce que Paris aurait pu ou pourrait voir ce dont j’ai raconté dans ces récits. Si la ville est bien délimitée par la Seine en Rives Gauche/ Rives Droite, la gauche et la droite ne sont plus aussi distinctes lorsqu’il s’agit de gens, de leurs opinions ou options. Inspirés par des faits réels, possibles ou probables, ces textes ont des personnages installés dans la routine quotidienne. Or arrive une situation qui rompt ce rythme, et la confrontation avec l’insolite et l’altérité génère des réactions imprévisibles qui mettent sous une autre lumière le background personnel ou font apparaître un potentiel insoupçonnable. Le dénouement résout l’action ou amplifie les dilemmes et restent, dans la plupart des cas, ouvert à l’interprétation ou à l’achèvement qu’en fera le lecteur.

 

 

 

 

RD : – Que sondent vos textes parisiens donc ?

 

AP : – Prenant pour scène ou cadre la métropole métissée et multiculturelle, politiquement correcte à première vue tel un prospectus touristique, mes textes sondent de nombreux tabou sociaux, ethniques et historiques, opposant des interprétations et des positions, sans la prétention d’épuiser le sujet.

 

RD : – Sur les clapettes du recueil: « Jusqu’à ne plus se reconnaître un jour», les lecteurs peuvent trouver cet Ars poetica :

 

arts poétiques loyers manifestes

nécrologues et autres dans le genre

je crois en mes amis et eux ils

croient en ce qu’ils veulent

de toute façon

dans le rétroviseur

la vie et la mort me regardent

à la loupe

tels les boit-sans-soif

bras dessus bras dessous au milieu de la route

pendant que je m’en éloigne

à grande vitesse

et je m’en fiche de celui qui avant moi trace

à l’infini

la ligne continue

 

 

 

 

AP: – C’est exact. Je pense que chacun d’entre nous à une histoire à raconter et que pour chaque histoire il y a au moins un lecteur qui puisse la continuer, la porter. L’important c’est de la dire et de la mettre sur les rails.

 

RD : – Que cherche en vous, la poésie du monde ? Et inversement.

 

AP: – Pour le dire tout simplement, je cherche à me comprendre et à comprendre ce que le monde attend de moi. On essaye de s’adapter et de s’adopter réciproquement.

 

RD : – Un romancier français, Serge Joncour, avait affirmé lors d’une interview pour Le Figaro, que «la vie d’un écrivain ne fait plus rêver comme dans le passé !». J’ai l’impression qu’en Roumanie, les choses se passent différemment. Vous devriez en savoir plus.

 

AP: – Je souscris à cette affirmation. Évidemment pour un certain public et pour ce genre d’auteurs qui publie les œuvres à compte d’auteur et qui aime, sur FB, accoler à leur nom le mot « poète » une certaine vision romantique de l’écrivain est encore là. Mais je n’ai jamais rencontré un auteur véritable qui se soit présenté comme : je suis X, écrivain. Et moi, non plus, je ne me présenterais jamais de la sorte. Je préfère dire que je suis à mon compte et que je vis de ça.

 

RD : – Que se passe-t-il d’inouï, d’intéressant et de beau dans votre vie de jeune auteur, vivant dans la capitale occidentale de la Roumanie, à Timisoara ?

 

AP: – Comme je le disais, je travaille comme libraire. Je m’y connais en livres, je veux dire les livres que je ne réécrirais pas, tout au plus en relire certains. Et ce métier me permet de le faire et surtout de mettre dans les mains de personnes indécises le livre qui leur va, à mon avis, comme un gant.

 

 

       Dans la librairie roumaine Chez les deux hiboux

 

 

Je commence par poser des questions, par circonscrire le centre d’intérêt, jusqu’à ce que je trouve le titre qui conviendrait le mieux. Et lorsque je m’aperçois que la personne en question me fait confiance et quitte la librairie toute heureuse le livres sous le bras, j’ai le sentiment du devoir accompli. Je me sens alors au-dessus de l’auteur, de l’éditeur et de lecteur.

 

RD : – C’est beau tout cela. Avant de vous remercier, posez-vous, s’il vous plaît, une question, celle que vous attendez probablement depuis longtemps, et que les journalistes ne vous ont jamais posée. Et répondez par la suite.

 

Le « Journaliste » : – Puisqu’un coureur, un musicien ou un plombier reconnait tout de suite ce qu’il est, pourquoi vous, vous évitez de dire que vous êtes un écrivain ?

 

AP: – Parce que cela pourrait dégénérer en une interview. Et si en matière de poésie et prose je me débrouille encore – puisque c’est bien moi qui écris ces textes pour lesquels le pauvre lecteur doit ensuite se casser les méninges pour comprendre – par contre, lorsqu’on me demande des raisons et des explications j’ai envie de hausser les épaules de la manière la plus naturelle.

 

       FILTM – Le Festival International de Littérature de Timisoara, Roumanie

 

RD : – Merci, Alexandru.

 

AP : – Je vous en remercie aussi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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BIO

 

copyright: Claudia Bucsai

 

Né en 1980, à Timisoara (Roumanie). Licencié ès Lettres, il a pratiqué un temps le métier de journaliste. Actuellement, libraire.

 

 

Livres d’auteur:

 

alexandru potcoavă iar bianca stă -n alex/alexandru potcoava et bianca habitait en alex même , poésie, Editions Marineasa, Timişoara, 2001;

Pavel şi ai lui/Pavel et les siens, roman, Editions Brumar, Timişoara, 2005;

Şoimii patriei trebuie să fie întotdeauna veseli!/Les petits faucons de la patrie se doivent d’être toujours joyeux!, roman, EditionsTracus Arte, Bucarest, 2011;

Ce a văzut Parisul/Ce que Paris a pu voir, nouvelles, Editions Herg Benet, Bucarest, 2012;

Într-o zi nu ne vom mai recunoaște/ Jusqu’à ne plus se reconnaître un jour, poésie, Editions Max Blecher, Bistrița, 2016.

 

Ses textes ont été publiés dans des revues littéraires et anthologies roumaines, hongroises, serbes, croates, allemandes, italiennes et israelites.

 

Il a participé comme invité à la 8e édition du Festival Short Story, à Kikinda (province authonome de Voïvodine, Serbie), ainsi qu’à la deuxième édition du Festival International de littérature de Timisoara, Roumanie (FILTM).

 

 

Page de poésie de Alexandru Potcoavă

 

http://alexandru-potcoava.blogspot.fr/

 

Traduction du roumain: Florica Courriol

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