Le professeur universitaire et le traducteur Dr. Jean-Louis Courriol (France) interviewé par Levure littéraire

 

 

 

De la Traduction avant toute chose

 

 

Jean-Louis Courriol, universitaire, spécialiste de langue et littérature roumaine a publié des dizaines de titres d’auteurs classiques mais aussi modernes de premier ordre : Eminescu, Rebreanu, Blaga, Sorescu, Camil Petrescu, Cezar Petrescu, Augustin Buzura, Mircea Dinescu, Ion Băiesu, Bogdan Teodorescu, etc. Il a collaboré avec des éditeurs français comme Jacqueline Chambon, Noir sur Blanc, Non Lieu, Zoe, Canevas, Cambourakis, Agullo, etc… Professeur de langue et littérature roumaines à l’Université de Lyon, il est président de l’Institut Liviu Rebreanu de Recherches en Traduction Littéraire et Simultanée de l’Université de Pitesti dont il a dirigé le Master de Traduction Littéraire et Simultanée. Il participe à des rencontres littéraires, à des congrès universitaires et a reçu plusieurs distinctions, la dernière étant le Prix « Eugène Lovinescu » …

 

 

Levure littéraire : – Jean-Louis Courriol, vous êtes connu et respecté dans les milieux des spécialistes, appelons-les «les roumanistes » , et des traducteurs de la littérature roumaine pour avoir, notamment, traduit des classiques roumains de premier ordre. D’où vous vient ce goût pour le « classicisme » ?

 

 

 

 

Jean-Louis Courriol :  – Avant de devenir professeur de roumain et de tomber dans la « potion magique », je suis, à la base, professeur agrégé de Lettres Classiques, français-latin-grec, avec une appétence spéciale pour le grec ancien, j’avais même commencé une thèse sur Xénophon… que j’ai abandonnée par la suite pour une nouvelle passion, la langue et la culture roumaines, sans aucun a priori de carrière, sans penser le moins du monde que je deviendrais un jour professeur de langue et littérature roumaines. J’ai découvert cette langue tout seul, avec un manuel et les circonstances aidant, je l’ai pratiquée sur place pendant quatre ans en tant qu’enseignant de français dans deux universités de Roumanie.

 

LL : – Quelle belle histoire ! Examinons de près votre parcours. De Iasi et de Craiova, en tant que « lecteur de français », plus exactement « en coopération », le terme exact utilisé dans l’administration française, pour parler d’un échange culturel et pour cela linguistique. Peut-on affirmer que le roumain fut pour vous la continuation de vos études de latiniste ? De vos longues années de préparation à l’agrégation de lettres classiques ?

 

JLC : – Exactement, car à mon sens la langue roumaine est, pour toutes sortes de raisons qu’il serait trop log de développer ici, le latin moderne tout comme l’est le grec moderne par rapport au grec ancien. Mais comprenons-nous, pour revenir à votre première question, le classicisme n’a rien de désuet dans ma conception des choses : bien au contraire, il suppose équilibre des formes, beauté de l’expression, sens profond, valeur esthétique. Tout ce qui fait que les « œuvres » classiques persistent et résistent à l’érosion du temps et des hommes.

 

LL : – Donc, si on vous comprend bien, vous avez choisi de traduire des textes de la littérature roumaine classique parce qu’ils avaient ces qualités-là ? Il y avait une autre raison ?

 

JLC : – Traduire les classiques roumains est la conséquence logique de ce sentiment mais aussi d’un autre désir. Celui de faire connaître des textes roumains par la traduction : c’était réparer une sorte d’injustice, mettre en lumière grâce au français – langue de grande circulation – des œuvres écrites dans une langue rare et moins facile d’accès – le roumain – des œuvres qui valent la peine que l’on s’y intéresse, de par leur contenu et leur forme. Ignorer Rebreanu, pour ne donner que cet exemple parmi les romanciers roumains, ignorer Eminescu, le poète emblématique des Roumains, ce serait priver la littérature universelle de formes d’expression de grande qualité esthétique.

 

LL : – Pourtant il n’est pas facile de respecter ces formes quasi-parfaites que suppose l’expression d’auteurs classiques, surtout en poésie – genre qui est perçu généralement comme plus difficile à transposer, non ?

 

 

 

 

JLC :– Traduire un recueil des poèmes d’Eminescu n’est pas plus difficile que traduire un roman de Rebreanu. Je sais que cette affirmation peut surprendre. Mais je ne crois pas un instant à la pertinence des « catégories » littéraires qui me semblent tout à fait arbitraires. Dès lors que l’on a affaire à un texte de valeur esthétique réelle, les problèmes de traduction, bien que différents techniquement, si l’on veut, sont fondamentalement de même nature. Mieux encore, ou pire…, si traduire un roman comme La Forêt des pendus de Liviu Rebreanu ne confronte pas, qualitativement, à des difficultés autres que celles que l’on rencontre pour transposer un poème d’Eminescu, en revanche, quantitativement, la longueur d’un roman dont il faut tenir – musicalement – le rythme sur 300 pages ou plus exige une virtuosité infiniment plus complexe. Pour rester dans le langage de l’interprétation musicale – et rien n’est plus éclairant quant à la réalité de l’acte de traduire qui est le même que celui d’un interprète comme on dit d’un pianiste qu’il interprète une pièce – il y a là toute la différence entre une grande symphonie et un bref concerto. La qualité du jeu, de la traduction doit être égale dans un cas comme dans l’autre, la longueur de l’œuvre à jouer multiplie la complexité de la tâche.

 

 

LL : – Quand-même, on connaît beaucoup de traducteurs de poésie qui disent qu’ils ne sont pas effrayés par la poésie moderne mais qu’ils se déclarent incapables de s’attaquer à de la poésie classique à moins d’être poètes eux-mêmes, qu’en pensez-vous, il faut absolument avoir signé/publié de la poésie (car on est peut-être poète dans l’âme déjà) ?

 

JLC : – Si je pense aux belles traductions en roumain de poèmes français dues à Romulus Vulpescu, j’aurais tendance à souscrire à votre affirmation, en ajoutant que Vulpescu était/est un auteur de poèmes à rimes, il en avait donc l’habitude et l’exercice. Quant à moi, ceux qui me connaissent bien sont convaincus que mon appétence pour la traduction de la poésie classique doit me venir des années de scansion latine et de traductions de classiques grecs ! C’est possible. Il faut jongler avec les rimes, il faut essayer de trouver un rythme là où le poème le demande, quitte à ne pas avoir absolument le même nombre de syllabes que dans l’original, car chaque version dépend aussi des caractéristiques particulières de la langue cible. Mais il est clair que l’on ne peut pas s’attaquer à un monument poétique comme Eminescu en ayant comme objectif de le traduire en… vers dits modernes, en vers blancs, autrement dit en prose. Que deviendrait la poésie de Verlaine dans une transposition en prose ? La question contient sa réponse. Car la saveur, l’essentiel de la poésie (par-delà le sens, les thèmes, etc.) est évidemment dans ce qui fait qu’elle chante et peut être chantée dans les éléments mnémotechniques qui font qu’on les retient plus facilement, le rythme et les rimes.

 

LL : – Dans les pages de notre webmagazine multilingue et pluridisciplinaire, nous avons la chance de publier beaucoup de poètes contemporains. Ils se plaignent parfois de ne pas trouver d’éditeurs (étrangers) réceptifs. Pour la poésie classique est-ce plus facile ?

 

 

 

 

JLC : – Non, je ne le crois pas, bien au contraire, car beaucoup d’éditeurs cherchent de nos jours à publier des auteurs en vie, qui puissent « défendre » (pour ne pas dire « vendre ») leurs livres. Mais on réussit, à force de persévérance (les mauvaises langues – et elles ne manquent pas ! – diraient « acharnement ») à convaincre des éditeurs qui sont, de manière générale, plus ouverts aux écrits en langues rares. Je suis donc assez content qu’un recueil d’Eminescu ait pu paraître en France, en 2015, chez Non-Lieu. C’est une anthologie conçue pour donner une idée de ce grand poète européen, qui soit accessible et qui donne envie au lecteur d’en savoir plus sur la création poétique de Mihai Eminescu.

 

LL : – Vous avez raconté un jour que pendant une rencontre avec Emil Cioran – qui admirait Eminescu – il aurait dit en riant (et on aimerait s’imaginer le sourire moqueur de ce grand « pessimiste ») que les Français n’ont qu’à apprendre le roumain s’ils veulent lire Eminescu ! Vous pouvez nous en dire un peu plus ?

 

JLC : – Ah, Emil Cioran était égal à lui-même : un grand esprit qui ne pouvait pas avoir les opinions du commun des mortels ! Je pense que sa formule – à rebrousse-poil – était une sorte d’éloge détourné à la langue d’Eminescu. Mais elle n’en reste pas moins parfaitement contradictoire pour quelqu’un qui, fondamentalement, n’a rien fait d’autre que se traduire lui-même – admirablement – en français.

 

LL : – Vous avez dispensé pendant plus de dix ans des cours de Traductologie dans un Master de Traduction et de pratique de la Traduction. Est-ce une matière enseignable ?

 

JLC :– Tout à fait si l’on pense que ces cours s’adressent d’abord et avant tout aux futurs traducteurs ; on peut leur donner des « outils », des clés, on peut partager avec eux notre propre expérience, on peut s’interroger ensemble sur certains problèmes comme la traduction des titres, des jeux de mots, de l’humour, des injures, des allusions, la traduction des culturèmes, des régionalismes. On peut leur expliquer comment résoudre certaines impasses, comment garder un équilibre entre la forme et le sens, quelle attitude avoir envers le style, comment « négocier » … la première étape est de toute manière la lecture du texte.

 

LL : – En effet, on dit bien qu’un bon traducteur est d’abord un bon lecteur du texte et même le meilleur critique de ce texte car il le regarde à la loupe, il remarque tout, y compris les imperfections. Avez-vous un exemple là, à la portée de la main ?

 

JLC : – Oui. Si vous choisissez de traduire dans une langue étrangère un fragment de Proust comme : « Celle-ci (au moment où monsieur de Charlus cessant de hurler pour parler de ses augustes orteils avec une majesté qu’accompagnaient une moue, un vomissement de dégoût à l’égard de ses obscurs blasphémateurs) cette fureur ne se contint plus » vous remarquerez forcément une faute de grammaire, due très probablement aux différentes versions et éditions puisqu’en français on ne peut pas ne pas avoir de verbe à une forme personnelle, dans le fragment de phrase entre parenthèses, sous peine d’incohérence syntaxique… Et les exemples pourraient être multipliés sans peine. La traduction est de loin la meilleure lecture – au sens d’interprétation – car nécessairement (dans le seul cas intéressant d’une traduction digne de ce nom et faite avec toute la déontologie voulue, bien entendu) la plus approfondie d’un texte et d’une œuvre. Cela n’est jamais dit, c’est pourtant une évidence qu’il ne faut jamais hésiter à formuler.

 

LL : – Encore un exemple pris chez un classique, vous ne chassez pas sur d’autres terres… plus modernes, plus actuelles ?

 

JLC : – Oh si, je suis quelqu’un qui aime bien vivre avec son temps, je choisis souvent des fragments de littérature contemporaine pour mes ateliers de traduction. J’ai traduit « Balanta »/ Bascule de Ion Bàiesu dont Lucian Pintilié a fait le film Le Chêne, et je viens de traduire le troisième roman, par exemple, d’un auteur d’aujourd’hui qui réussit à dire sur la société roumaine actuelle et sur les rouages de la politique (en général, car au-delà de ses histoires, c’est du mécanisme de la démocratie, de la manipulation qu’il est question) plus que des traités entiers, il est vrai que cet écrivain est aussi un politologue qui a le courage de ses théories et de ses affirmations … D’ailleurs, un chroniqueur littéraire français a affirmé qu’il faudrait inventer le concept de « polar-politique » pour définir les livres de Bogdan Teodorescu, l’auteur en question.

 

LL : – Et ses livres ont eu un certain succès, me semble-t-il, cet écrivain a été invité au Festival du roman policier, « Quai du polar ». Les écrits « du genre » et leur succès grandissant auprès du public sont un phénomène qui a pris beaucoup d’ampleur ces derniers temps, le roman policier a gagné ses droits de cité, en tout cas en Occident, en Roumanie sa reconnaissance tarde à venir, non ?

 

JLC : – C’est exact, mais j’ai l’impression que les choses sont en train d’évoluer ; si en France on a des maisons d’éditions spécialisées dans le polar (Sonatine, pour ne donner qu’un exemple) toutes les autres maisons d’édition françaises qui se respectent ont, depuis quelques années, leur collection « noire » ! En Roumanie on publie des thrillers aussi un peu partout, ceux qui « marchent » bien à l’étranger, Simenon, avec sa série complète de Maigret vient d’être publiée chez un même éditeur (Polirom). Et en France, où le phénomène « polar » est lié à l’engouement pour les Nordiques, on commence à voir aussi des Roumains qui percent, comme George Arion, Bogdan Teodorescu, Chirovici ou Petru Berteanu. Donner la version française d’un roman policier peut s’avérer un extraordinaire exercice traductif, avec, en prime, l’impression de participer à la résolution d’une énigme…

 

LL : – Quel est le conseil que vous donnerez à de futures (jeunes) traducteurs ?

 

JLC : – Lire, lire et lire ! C’est la meilleure manière de se forger un « bagage » solide, des outils futurs, un vocabulaire riche, des connaissances dans lesquelles on puisera, des tournures qui viendront spontanément à l’esprit au moment où l’on sera en situation de traduction. Lire, écouter aussi. Pour pouvoir faire sa mise en mots, – comme on parle d’une mise en scène -, car la traduction n’est pas un simple exercice scolaire de transposition d’une expression linguistique d’une langue dans une autre langue, mais – pardon pour ce qui relève de la tautologie pour certains ! – de mise en équation d’une « situation », de montage d’une séquence de la réalité d’une culture donnée dans une autre.

 

LL : – A votre avis dans ce « tout se traduit », n’y aurait-il pas aussi une part d’intraduisible ?

 

JLC : – Vous faites peut-être allusion au « Tout doit être traduit » titre de l’ouvrage d’un collègue traducteur ? Ajoutons-y une nuance indispensable à nos yeux puisque nous parlons ici de littérature : tout ce qui mérite de l’être ! Et là s’ouvre un débat essentiel mais tout aussi insoluble fondamentalement : qu’est-ce que traduire une œuvre d’art, question à laquelle on ne saurait répondre tant que la réponse à l’autre question, qu’est-ce qu’une œuvre d’art, n’aura pas été donnée… Il ne faut pas oublier que si l’on se réfère à une définition traditionnelle – non moins exacte ou inexacte que bien d’autres ! – de l’œuvre esthétique véritable qui en fait un tout d’une cohérence parfaite telle que rien ne saurait lui être ajouté ou retranché sans qu’elle perde cette qualité même, la traduction devient théoriquement impossible, elle qui sépare – matériellement – le fond et la forme en s’efforçant de faire entrer dans une forme linguistique étrangère un fond qui ne saurait par nature en être dissocié… Paradoxe de Zénon : prouver la traduction en traduisant !

 

LL : –  Pour revenir au concret et donner un exemple …

 

JLC : – Ce n’est pas parce que le mot « dor » du roumain comporte tant de connotations, étant si souvent auréolé de l’idée qu’il est intraduisible – que les autres peuples ne seraient capables de ressentir le sentiment exprimé par ce mot roumain – beau vocable plein de mystère par ailleurs ! –  un sentiment profondément humain qui recouvre le manque, l’absence, la nostalgie, la solitude, le languir…   Les traducteurs savent bien qu’il y a des « pertes » et des « gains », le bon rendu réside dans l’équilibre entre les deux. La traduction est une traduction, tautologie qui est loin d’être inepte. Il faut toujours préférer l’original, quand cela est possible, la traduction est toujours un pis-aller, d’une certaine manière. Mais elle n’est pas moins illégitime que ne le sont les innombrables interprétations individuelles d’un même texte littéraire à l’intérieur d’une même langue. Autrement dit toute œuvre esthétique authentique ne se donne qu’à travers une traduction, qu’elle soit extra-linguistique ou intra-linguistique pour utiliser un jargon « scientifique » que je n’apprécie guère mais a le mérite d’une relative clarté…

 

LL : – Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions, merci pour votre travail et votre enthousiasme à mettre à la disposition du public francophone quelques unes des plus belles œuvres de la littérature roumaine.

 

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