Lambersy Werner

 

 

(Belgique – France)

 

 

 

CONTUMACE

 

Ici commence le chant

Souffleur

D’invisibles semences

 

Dans les voix désolées

Du désert

 

Car les manuels

Scolaires ne parlent pas

Des mines

 

Ou de l’usine

Du chantier du chômage

Où l’on meurt

 

Mais de batailles revues

Et corrigées par

Le vainqueur

 

Et la momie

Du mort est assise pliée

Aux genoux

 

Comme l’inca au creux

Des jarres en terre

De l’oubli

 

Convois siciliens

D’avions gros porteurs

Aux plumets

 

Blancs qui se dispersent

Dans l’azur

J’ai planté des arbres !

Erri De Luca

Je vous laisse l’ombre

 

C’est le rôle d’un poète

 

Drieu écrivant

A Victoria Ocampo

Borgès vaut le voyage

 

Voici Babel

Avec du fer et du verre

 

Ses tours à New York

Touchent le ciel

Des banques

 

Avec Suez

Le pays du matin calme

Et Cuba

 

Ulysse

A vu les stocks d’essence

Dans la baignoire

Chez soi

 

Beaucoup

Aller au sex-shop avec

Des kleenex

Les chiottes tchétchènes

De Poutine

Le Japon à Nankin en 36

 

Le 11 septembre

Quand l’oncle Sam perd

Ses testicules

 

Katin Timisoara

Mane Phares Thecel

Que reste-t-il de l’image

 

L’horreur

La férocité sans fin

Pour cela aucune langue

 

La voix

La voix d’Ulysse

Pour que le souffle dure

 

Sous la cendre

Sous la tourbe qui flambe

Enfume la mémoire

 

Et le poil qui crépite dans

Les fours

La chaux vive dans les os

 

Tirésias je te salue vieux

Brocanteur

De prophéties obscures

 

Ulysse a peur

D’Orphée qui danse

Et se plaint mélancolique

 

D’un océan trop

Etroit sous des cieux trop

Petits

 

La Neva charrie

L’eau sombre des cachots

Qui mutilent

 

Les noyés par balles venus

Des bidonvilles

Jetés dans la Seine à Paris

 

Manches courtes

Au Libéria

Manches longues au Tibet

 

Tontons macoutes d’Haïti

Apartheid à Pretoria

Arméniens

 

Décapités

La tête en bottes

Liées au pommeau de selle

 

Le Chili

Où les chiens

Courent derrière les chars

 

De Pinochet et de la junte

 

Et les cadets

De l’école de marine

Qui jettent d’hélicoptère

 

Dans la mer en Argentine

Les fils les pères les maris

Ulysse raconte le million

De mains coupées

Par Léopold II au Congo

 

Les enfants

Sautant sur les mines

A Zagreb ou en Indochine

 

Quand la paix est revenue

 

Le bétail des femmes

Qu’on excise tond lapide

 

La famine

Qu’on laisse aux asticots

Actionnaires

 

N’en jetez plus

Ulysse devant Nausicaa

Est nu

 

Le sel les larmes

Les naufrages l’ont rendu

Sale

 

L’œuvre

D’art finit en un morceau

Enorme de mensonge               

            Thomas Bernhard

 

Alors retour

Au son d’accordéon nacré

Des constellations

 

A la taverne

Liefde over al où Brouwer

Peint les gens et meurt

Aimé de Rubens à Anvers

 

A Rothko

Qui fait vibrer les rouges

 

Vivaldi au couvent

Où jouent les demoiselles

De Venise

 

Ulysse a repris les bip-bip

Du Spoutnik

 

Et fredonne

Dans la navette américaine

Et pour la Lune

 

“Why the lady is a tramp”

 

J’ai 4 milliards

D’années pour voir

La fleur plus large du soleil

 

Il n’est pas

D’équations sans élégance

 

Giordano Bruno !

Beauté et bûcher imbécile

 

Nasr Eddin Hodja

Au marché où son humour

Annonce E=MC ²

 

Tournent les étoiles

L’homme aime le manège

 

J’aime ceux

Qui sont tournés vers

Le sol          Jean Dubuffet

 

Créer

Tient de la mortelle course

Vers l’obscur

Ulysse

Bat le silex de son silence

 

Le plus fou dans ce monde

Est ce qu’il a choisi pour

Confondre les plus sages

Saint Paul

 

Les plus belles heures

De ma vie

Je les ai passées à lire en

Prison                    Giono

Toute parole

Devant laquelle l’âme reste

Sans réponse

Sans quelque chose où les

Mots font défaut

 

Est de l’ordre de la beauté

Et se tient au début

Laissant le solde

 

De la naissance à la foudre

 

Et aux tonnerres

Dont se repaît l’orage libre

Le temps est l’énergie noire

De l’inévitable

« é la vita inconsilabile guarda il mondo

              con una rabbia d’amore irriducibile”

                                                                               Ferrucio Brugnaro

 

 

 

LINGUA  IMPETUOSA   *

 

Un chant

Pour la première fois

Encore

 

Et l’aiguière du temps

Versant l’ombre

Des heures

 

Sur les mains

Savonneuses de l’oubli

 

Sur la peau nue

Des paumes du nombre

 

Et les coudes

Harmonieux de l’espace

 

Mais c’est confus

Pareil aux bruissements

Fossiles

 

De l’âme dans le cœur

De l’instrument

Des astres

 

Ayant mon souffle pour

Toute puissance

Je monte

Au-devant de ce silence

 

Jean Tardieu                                           * Marcel Moreau

J’ai froid

Je veux rentrer dans

Le bain chaud d’un ventre

De femme

 

Rester

Comme le moustique dans

L’ambre

 

Une planète

Un pépin dans la pomme

Qu’on coupe

 

Je veux sous la guillotine

Ou la scie circulaire

Des soleils

 

Que la vie parle d’amour

 

Après je donnerai

Tout ce qu’un désert peut

Donner

 

Un mystère

Qu’alimente un mystère

Plus vaste

 

Ce punch de comètes

Dans la coupe

 

Dont la lune est la louche

En cristal

 

O sensualité

Mathématique de Khayan

 

De rang verse à la troupe

Du vin qui

Rit dedans l’or   Ronsard

 

En 2357 Tchin Jan envoie

Deux flottilles de jonques

 

Avec ordre d’aller

Le plus loin possible pour

Explorer le ciel

 

Les lettres

D’Héloïse valent plus que

 

L’histoire de mes malheurs

D’Abélard

 

Et Guillaume de Machaud

Dans Le voir-dit

 

Glisse une feuille entre les

Lèvres de sa dame

Etant telle que nature la fit

 

Mais la feuille fut ôtée

Nous y sommes à présent

 

Munch a peint  Ich fühle

Das grosse Geschrei

Durch die Natur

 

Picasso

Est Ulysse dans Guernica

 

Les yeux d’Elsa sont ceux

Du Parti

 

Renais et Marguerite Duras

Tournent Hiroshima

Mon amour

 

Au bar El Minzha

De Tanger on boit des gins

A la Commune

 

Ulysse traverse

Le détroit de Gibraltar avec

Nemo et Pessoa

 

Nok l’antique et Ithaque où

Argos devenu vieux

N’aboie plus

 

Mon aïeul

Courait devant les premiers

Trains en agitant

 

Une cloche pour

Eloigner les vaches

Armstrong danse sur la lune

 

Les abeilles

Du compteur Geyser affolent

Les ruches

 

Les mammouths

Dorment dans les glaces

Le cosmos fait la grande roue

 

Les dieux

Sont forains et les dompteurs

Galonnés d’or

 

On reconnait le kamikaze aux

Restes du thorax sans

Les couilles

 

Le plus difficile consiste à ne

Mettre qu’une victime

Dans le même sac

 

Quelques-uns

Seront toujours émus

Par d’incroyables crépuscules

 

Il y a trois mille ans

Quelqu’un écrivit : moi Shilla

J’ai coulé en bronze

 

Ce lever de soleil

Et Nicolas de Staël hier

S’est jeté du haut des remparts

 

Les moaïs

Interrogent le vide comme

Les gorilles qui nous regardent

 

E leveran

le stelle dans la Tosca

Ulysse! Je t’ai perdu ! Reviens

 

Ulysse où es-tu

Est-il trop tard? J’ai tout rendu

Je suis vide

 

Ici commence

Le chant sans demander s’il y a

De la place

 

Parmi les hommes

Crieurs de journaux rongeurs

De pissenlits

 

Pour un cireur

De chaussures avec le chiffon

Du souffle

 

C’est un chant

Dont nous ne saurons

Pas grand-chose mais qui vit

 

Ici commence

Un chant dont l’art ne fera pas

Commerce d’argent

 

Ulysse

Rassemble un équipage

D’astronautes pour découvrir

 

La toison d’or

Comme en Egypte la pierre de

Rosette

 

Et maintenant les hiéroglyphes

Mathématiques des

Quantas

 

Delacroix : ce qui a été dit ne

L’a pas encore été assez

 

C’est la voix

D’une dormeuse dont

On ne surprend qu’un murmure

 

Ulysse faiseur de pluies

Agite ses grelots parmi les mots

 

Et les yeux de lémures du néant

 

Ici commence

Un chant dont l’arc

Sonore du poisson volant

 

Epouse

Un instant la courbe de l’horizon

 

Et sème sur ton champ de pierres

O Deucalion

 

C’est un chant

Qui appelle les choses

Peut-être à peu peut-être à peine

 

En cela semblable

A ces chanteurs de rue

Dont la monnaie rebondit éparse

 

Sur le pavé

Des cours malgré

Les fenêtres qui semblent closes

 

En attendant les barbares

 

Il y eut tempête

Le matin et tempête le soir la vie

La mort

 

Le voyage et Ulysse dit c’est bien

 

Nord sud est ouest

Se disputent la direction du vent

 

Ulysse

Dit ça n’a servi qu’à quelques-uns

 

C’est l’axe

Celui du haut et du bas qui compte

 

Cela serait bon

Car l’histoire est sans fin

La beauté demeure l’éternel début

 

 

 

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l’Age d’homme – DERNIERES NOUVELLES D’ULYSSE

 

 

 

 

 

 

 

 

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Lambersy Werner, d’origine belge (Anvers, 1941) vit et travaille à Paris depuis 1980 ; carrière commerciale et voyages (Amérique, Asie, Afrique, Europe de l’Est…) entre 1960 et 1982, où il intègre le Centre Wallonie-Bruxelles. Poète important dans le domaine francophone, tout en variant dans le ton et la forme, de l’extrême dépouillement à une respiration ample, sa poésie, à travers plus de 40 ouvrages, poursuit une méditation ininterrompue sur le dépassement de soi dans l’amour et l’écriture. Il a remporté de nombreux prix et, par ailleurs, est traduit en volume dans plus de 20 langues. Les revues NU(e) 50 et Le Non-dit viennent de lui consacrer leur numéro spécial 2012. Une édition des livres d’artiste et des livres introuvables ou épuisés est en cours pour 2014.

 

Bibliographie

 

Publications :

  • Pina Bausch, Editions; du Cygne, 2013
  • Le cahier romain, Editions du Cygne, 2012
  • Paris Paris aller retour, Vincent Rougier, 2012
  • Conversation à l’intérieur d’un mur, Rhubarbe, 2011
  • Cupra Marittima, La Porte, 2010
  • Devant la porte, Editions du Cygne, 2009
  • Erosion du silence, Rhubarbe, 2009
  • Te spectem, Tipaza, 2009
  • Corridors secrets, Rafael de Surtis, 2007
  • La nostalgie de l’hérésie, A l’index, 2006
  • Achill Island note book, Rhubarbe, 2006
  • ULURU, ce que me dit le Didjeridoo, La cour pavée, 2006
  • Parfums d’apocalypse, L’Amourier, 2006
  • L’invention du passé, Le Taillis pré, 2006
  • La toilette du mort, suivi de Ezra Loomis Pound, L’Age d’Homme, 2006
  • Echangerais nuits blanches contre soleil même timide éd. L’Amourier
  • Parfums d’apocalypse, éd. L’Armourier, 2006
  • L’éternité est un battement de cils, éd. Actes Sud, 2005
  • Rubis sur l’ongle, Hermaphrodite, 2005
  • Coîmbra, éd. Bernard Dumerchez, 2005
  • Echangerais nuits blanches contre soleil même timide, L’Amourier, 2004
  • Carnets respiratoires, Cadex, 2004
  • Journal par-dessus bord, Phi s.a., 2004
  • L’invention du passé, éd. Le Taillis-Pré, 2004
  • Maîtres et maisons de thé, Hors Commerce, 2003
  • Carnets respiratoires, éd. Cadex, 2003
  • Puits, cachettes et passages, (avec D.Serplet), éd. Syllepse 2002
  • Je me noie (avec Sarah Kaliski), éd. L’Armourier, 2001
  • Pour apprendre la paix à nos enfants, éd. Cadex, 2001
  • Ecrits sur une écaille de carpe, éd. L’Armourier, 1999
  • Petits rituels sacrilèges, éd. L’Armourier, 1998
  • Pays simple, éd. Cadex, 1998
  • L’horloge de Linné, éditions Phi, 1999
  • Stilb, éd. Cadex, 1997
  • Chroniques d’un promeneur assis, éd. Cadex, 1997
  • Journal d’un athé provisoire, éditions Phi, 1996
  • Architecture nuit, éditions Phi, 1992
  • Entrée en matière, éd. Cadex, 1991
  • Dites 33, c’est un poème, Le Dé bleu, 2000
  • 33 scarifications rituelles de l’air, Editions Henry Fagne, 1977
    réédition en 2003 chez « Hors commerce », préface de Jacques Lacarrière, Editions Henry Fagne
  • Protocole d’une rencontre, Editions Henry Fagne, 1975
  • Le cercle inquiet, Editions Henry Fagne, 1973/74
  • Groupes de résonances, Editions Henry Fagne 1973
  • Moments dièses, Editions Henry Fagne, 1972
  • Silenciaire, Editions Henry Fagne, 1971

     

    Anthologie : 

  • La poésie francophone de Belgique, éd. Le Cherche-midi, 2002

     

    Essai

  • Présence de la Poésie: Werner Lambersy par Paul Mathieu, J.-L. Poitevin et Otto Ganz, Editions des Vanneaux, 2009

     

    Diverses collaborations et livres d’artistes.
    Traductions de livres en anglais, bengali, hindi, urdu, roumain, chinois, italien, arménien, allemand, macédonien, bulgare, slovaque, néerlandais, suédois, persan, vietnamien, japonais

    Plusieurs prix, chevalier Arts et Lettres en 2000

 

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