Rolande Scharf

Médecin psychiatre

 (France)

 

 

LA CICATRICE DE L’ ARRACHEMENT

 

 


AUPRÈS DE MA BLONDE

Qu’il fait bon fait bon dormir (bis)

Dans le jardin d’ mon père les
lilas sont fleuris (bis)

Tous les oiseaux du monde

Viennent y faire leurs nids

La caille la tourterelle et la jolie
perdrix (bis)

Tous les oiseaux du monde

Viennent y faire leurs nids.

Auprès de ma blonde

Qu’il fait bon dormir.

Nous apprenons cette chansonnette dans nos premières années d’école maternelle,  l’école où l’on apprend en jouant les règles de la vie en société enseignées par des femmes qui prennent, l’espace de quelques heures, le relai des mères. Et après la classe, on s’ébat dans la cour de récréations puis dans l’enclos originel où se tissent tous nos liens fondamentaux en même temps que l’on se love dans la langue maternelle qui chante des berceuses et raconte des histoires à l’heure de s’endormir. A cet instant fragile où l’enfant redoute de fermer les yeux, il  s’abandonne au sommeil et vainc sa peur des monstres de la nuit  dans le nid de la tendresse maternelle.

 

La mère prodigue la chaleur de l’intime, et dans le jardin du père, la protection est si assurée  que » tous les oiseaux du monde viennent y faire leurs nids ». La peur de l’inconnu s’efface, et il peut accueillir  tous les visages du monde, qu’ils soient d’oiseaux ou de voyageurs…

 

Jusqu’au jour où l’insouciance perdue, il faut quitter  » das heimliches nest », le nid confortable et planter plus loin son propre  jardin.

 

Sur ce sol familier poussent tous nos acquis,  s’emmagasinent nos expériences et  sont conservés tous nos souvenirs. Ils constituent un réservoir d’émotions dans lequel nous puiserons notre vie entière.

Le  sl natal, la patrie – étymologiquement  le pays des pères – le « Vater land » ou « Heimat » en allemand, « father land » ou « birth place » en anglais, c’est, dans l’Antiquité, le lieu où sont enterrés les ancêtres.

 

On  plante ses racines là où les pères sont morts, car là est la vérité du vivant de génération en génération. Comme si, auprès de leurs tombes on se sentait à l’abri pour affronter le monde.

 

Au Moyen Age, la patrie qui peut être une région ou même un canton ou un village, c’est l’endroit où l’on peut se parler dans la même langue et se comprendre entre semblables.

 

Partager une langue commune est capital au temps où les langues patoises sont innombrables. Mon « pays » ou ma « payse », c’est alors celui ou celle dont je comprends le parler et qui m’est donc plus proche que celui qui s’exprime dans un autre langage, fut-il distant de seulement quelques heures de marche …

 

C’est beaucoup plus tard que l’idée de nation s’est associée à la patrie, et dans la foulée, le concept de nationalisme a pu naitre avec son cortège de guerres et d’invasions, soi-disant pour protéger agrandir et enrichir la patrie quand ce n’est pas pour satisfaire l’ambition d’un monarque.

 

En dépit des évolutions du sens donné au terme « patrie », le pays où l’on est né est celui qui nous construit en tant qu’humain pensant, animal social et parlant.

 

C’est une instance fondatrice qui garantit notre statut et nous met à l’abri des ennemis éventuels.

 

Par extension la patrie affiche trop souvent une connotation de « prééminence » par rapport aux voisins, voire d’hégémonie avec ce que cela implique d’agressivité. Etre d’ici vaudrait mieux qu’être de là, en fonction de critères éminemment subjectifs.

 

Terre d’origine, terre maternelle, pays paternel, patrie, tous ces termes prennent sens au gré des époques :

 

JACQUES BREL : Le plat pays


 

 

– D’où êtes-vous, vous qui êtes d’un type physique que l’on ne voit pas ici ?

– D’où venez-vous, vous qui parlez une langue différente de ceux d’ici ?

 

La terre natale est parfois une mauvaise mère, comme le sont certaines génitrices qui négligent  abusent ou exterminent leur progéniture.

 

Le pays où la liberté est bafouée et où les besoins élémentaires ne sont pas assurés est d’évidence maltraitant pour ses enfants qui n’ont souvent d’autre solution que celle de mourir sur place ou de s’expatrier quand ils n’ont pas la possibilité de modifier leurs conditions de vie sur leur sol de naissance.

 

Les débats sur les origines, sur le droit du sol, sur les métissages  inciteraient certains à cataloguer les humains comme on le fait des végétaux ou des animaux : un spécimen de pure race vaudrait cher, un hybride ou un bâtard serait de valeur moindre.

 

  Faudel : « Mon pays »

Paroles: Frédéric Lebovici, Volodia
Musique: Asdorve
2006 « Mundial Corrida »

 

Tatouer sur la peau des hommes,  des codes-barres afin de sélectionner en un clic ceux qui méritent d’être d’ici ou d’ailleurs, ceux qui ont le droit de rester et ceux qui sont expulsables ceux dont la vie est précieuse et ceux que l’on peut sacrifier, n’est-ce vraiment que de la science-fiction ?

 

Dans les bagages de l’émigrant, il y a toujours un peu de la terre du pays qu’il quitte. Cette poignée de terre qui symbolise la sécurité et l’amour éprouvés dans le giron natal.

 

Il aura beau mettre des années des océans et des continents entre lui et ses racines, il aura toujours au cœur la cicatrice de cet arrachement,  comme un ombilic ineffaçable, vestige du cordon nourricier unique et perdu.

 

Quant au pays d’accueil, est-il capable d’ouvrir les bras à celui qui lui demande l’asile ? Le souhaite-t-il d’ailleurs ?

 

Dans toutes les transactions, à celui qui demande un emploi, un endroit, on demande « qu’est-ce que vous nous apportez » ?

 

L’exilé peut-il  retrouver la sécurité et le sentiment réconfortant d’être accepté dans une nouvelle communauté en échange d’un dévouement sincère à la terre qui l’accueille ?

 

Et si c’est le cas, peut-il venir à bout de la dévorante nostalgie, ce « mal du retour » qui tuait par centaines les mercenaires partis en terre étrangère.

Peut-il accepter de refaire racine et de faire souche, et de surmonter l’inévitable conflit de loyauté qui s’impose s’il fait sienne  sa seconde patrie au point d’oublier sa langue maternelle et de ne pas revoir son pays d’origine ?

 

Toute transplantation demande une compatibilité entre le receveur et le donneur. La sève que l’on croyait tarie peut affluer  au printemps, le sang neuf peut se frayer de nouvelles voies et des connexions peuvent s’établir entre des territoires éloignés. Il est des greffes qui prennent, il y a des greffons vigoureux et d’autres plus fragiles qui sombrent,  inconsolables et désespérés. Ils succombent à l’envoutement provoqué par les souvenirs liés aux lieux d’enfance. L’hallucination d’un « âge d’or » à jamais révolu impose parfois un arrêt définitif à l’évolution psychique de l’exilé qui ne peut faire le deuil de sa patrie.

 

John Mellencamp – Our Country


 

Et c’est une bien grande souffrance que de ne pouvoir rompre un attachement mortifère et de ne pouvoir renaitre sur un sol d’accueil.

 

Pleure, ô pays bien-aimé, sur l’enfant qui n’est pas encore né et qui héritera de notre peur.

 

 

 

Puisse-t-il ne pas aimer trop profondément cette terre. Puisse-t-il ne pas rire avec trop de joie lorsque l’eau coulera entre ses doigts, ne pas se taire trop gravement lorsque le couchant fera flamboyer le veld. Puisse-t-il ne pas être trop ému lorsque les oiseaux de son pays chanteront, ne pas donner trop de son cœur à une montagne, à une vallée. « Car s’il donne trop, la peur lui prendra tout. » Alan Paton

 

 

 

 

 

  

 

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Rolande Scharf est médecin spécialisé en psychiatrie. Après des études secondaires à Metz et des cursus universitaires à Nancy et Strasbourg, elle travaille actuellement, à l’Hôpital de Jury, en Lorraine.

Comme beaucoup de ses confrères, elle est attirée par les arts  et, de temps en temps, elle pratique la peinture, l’art dramatique, le piano, et l’écriture.

Intéressée par l’archéologie, la paléontologie et en général tout ce qui concerne la préhistoire, Rolande Scharf est tout à fait passionnée par l’étude et la préservation de la vie animale.

Écrire est la seule activité qui puisse se pratiquer avec un minimum de matériel, sans contrainte de lieu ou de temps, affirme Rolande Scharf. Il lui arrive souvent de prendre quelques notes entre deux consultations, lorsque ce qu’elle vient d’entendre puisse (re)devenir l’amorce d’une histoire ou l’esquisse d’un portrait sous forme de vignette. Sa plume et son pinceau s’invitent ainsi à un voyage- réflexion,  hors des sentiers battus.

Elle aime imaginer des pièces de théâtre et des contes, ainsi que des poésies ou des nouvelles.

Les dernières années, Rolande a participé à divers festivals de poésie et a vu certains de ses textes littéraires publiés dans des revues franco-espagnoles, belges et françaises. 

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