Kari Bert

 

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(Belgique)

 

 

LETTRE A GILBERTE DE LEGER, sa femme

 

 

                                                    Chérie,

 

 

Et voilà : j’ai décidé d’abandonner l’idée d’écrire un poème et cela pour différentes raisons. Une d’elles est qu’écrire un poème pour « dire » quelque chose est une démarche vaine. Mais précisément, maintenant je suis conscient du fait qu’il me faut raconter et quand on raconte c’est toujours « de » quelque chose se situant hors du langage. D’un côté il y a le mot et de l’autre une chose, une chose compliquée quelquefois, un événement, parfois tout un monde. Laisse-moi donc raconter.

 

Je traversais notre rue, l’avenue du Sacré Cœur, tout attentif pour le trafic et les obstacles inattendus. Dans ma tête il n’y avait que des préoccupations fortement banales. Soudainement j’entendis dans le ciel, le cri d’une mouette, très différent des cris que nous, habitants du littoral, avons coutume d’entendre. Cela provoquait une envie d’écrire un poème. Je décrivis le cri comme un crachat de dédain, une plainte de ce que la mouette avait vu en survolant la ville. C’était cela, mais bien autre chose en plus… En ce moment, en regardant le ciel, je voyais que ce cri était reçu par le ciel comme une semence qui germait très rapidement. Je voyais des fissures qui tremblaient ou vibraient (je ne parviens pas à choisir entre les deux verbes) : il y avait des fibres poussées par un courant nerveux, nouveau et inconnu.

 

Le ciel enfantait une foule de petits êtres. Le ciel, qui dans toutes les mythologies ensevelies, mutilées et rendues inoffensives, ce ciel est un père, un mâle ; ce ciel que je voyais était devenu femme, acceptant le cri de la mouette comme une semence, mais se changeait, redevenant homme en me fertilisant d’une foule de germes, dont j’étais nullement conscient en ce moment-là, perdu que j’étais dans la banalité de la rue triviale, malgré son nom ronronnant. Mais : conscient ou non, c’était fait : je portais en moi une semence, j’étais prise par une mouette errante. Cela a duré tout un temps avant que je ne devienne conscient de certaines choses à l’intérieur de moi-même. Mais…

 

Mes poètes préférés, les troubadours, sont nommés ainsi à cause du verbe trouver, trobar en occitan. Ils « trouvent » donc un vers, comme un caillou, ou le cri d’une mouette. Néanmoins, Guillaume IX commence un poème par les mots « farai un vers ». Donc, ils « font » aussi des vers. Faire quoique ce soit est tout un programme, qui contient un savoir-faire, un art donc, dans son sens ancien. Il eut fallu donc que je fasse des choses pour qu’un texte puisse naître. Des choses grandirent en moi et il fallait en « faire » quelque chose : des mots, des phrases, des images, bref : quelque chose qui puisse se communiquer. Mais je ne peux pas, d’aucune façon, m’enliser dans des réflexions philosophiques : il me faut « faire » autre chose. Faire : mot simple mais grave de significations. Nous faisons du manger, des tableaux et ainsi de suite, mais faire est aussi agir. L’on agit pour faire et nous agissons par la chose faite. Il fallait donc que je fasse, ce qui inclut que je pense, que je médite, réfléchisse. Et que je traduise, non d’une langue en une autre, mais que le vague en moi se coagule en langage.  Plusieurs nuits j’ai écrit mentalement. Soudainement : un éclair. Je savais déjà que ce n’était pas une mouette quelconque. Elle a un nom, une identité. Nommons-la simplement : « Mouette ». Et bien : Mouette, tu l’as peinte. Tu as peint ( tu as « fait ») Mouette et le ciel vivifié et vivifiant et elle pend chez notre fils. Tu l’as peinte il y a trente ans environ. Seulement quelqu’un de la Mer du Nord pouvait le « faire »de cette manière. Messagère, Mouette. De cette prise de conscience, de cette réalité (répétons le mot : réalité) tout devenait clair, comme par un éclair. Mais copions d’abord l’esquisse du poème, que je n’ai pas montré.

 

 

                                  Une mouette modeste

                   Crie sa plainte

              Et ravive ainsi le ciel

  Avec cette semence invisible

                                                           Le ciel devient femme

                               Et la mouette homme

                                                      Qui se plaint de la monotonie plastifiée

                                 De la stupeur stérile

                                                    D’une ville sans ouïe

               Avec une âme aveugle,

                                             Qui ne voit pas la mouette fatiguée,

                                     Ni les fibres du ciel,

Désormais vivant

 

 

Ce n’était donc non une mouette modeste : c’était LA mouette, celle que tu as peinte et elle ne se plaint pas du tout. Elle a essayé de faire croître un message. Le message d’elle-même et non le mien, qui se trouve dans brouillon de mon poème. Bien sûr la ville est couverte de plastic, bien sûr elle est monotone, elle est sourde et elle possède une âme aveugle, ou louche. C’est certain qu’il y ait une cohorte morose. Oui. Mais elle ne s’est ainsi : elle a été coulée dans des moules aliénants. Partout il y a des machines à décerveler car il y avait un grand danger que les cervelles se fertilisent, surgissent ailleurs, parviennent tout de même à voire clairement. C’est pourquoi l’on a installé une police secrète ayant une division artistique. Ils doivent chercher, dépister les traces d’êtres qu’on nomme chansonnier, poète, peintre, sculpteur. Ils se cachent, ces salauds d’artistes comme des résistants sous une occupation. Rainer-Maria Rilke disait déjà que la société fait tout pour détruire un artiste. Vraiment tout. Mais quand elle ne  réussit pas à anéantir l’artiste, il reste l’arme ultime et parfaite : le succès. L’artiste perd son âme par le succès, tout doucement, tout en créant un nouveau truc mercantile.

 

Mais l’art persiste, nous dit Mouette. 

Cachez-vous, maquillez-vous, soyez hypocrites s’il est nécessaire, mais soyez résistants et des résistants. Continuez… 

 

Voilà le cri de Mouette que tu as peinte.

 

Continuez  vous deux. Vous n’êtes pas décervelés, vous avez évités les embuscades. Bien vivant et l’âme intacte, déjà 45 ans…et moi, Mouette, et non muette, je vous dis :

 

Continuez, n’importe comment, n’importe quoi.

 

Tout peintre sérieux a peint un ciel vivant, non comme arrière-plan, non comme un fond, mais comme le principal message que la cohorte louche n’a pas vu. Ce ciel sous lequel tourne la terre et non l’inverse, reste vibrant ou tremblant et disperse ses germes. 

 

Et Mouette ajoute :

 

« Bien le bonjour, vous deux, ensembles, regardez le ciel, les cailloux et faites des écrits. Je vous quitte pour en secouer d’autres. Je suis belle sur la toile, un message coagulé de votre île d’imagination : Solabu. Mouette est toujours là. Mettez ce texte sous l’oiseau-fleur dans l’hélice de verre. Tout se tient.  

 

 

 

 

 

 

 

 

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Poète, peintre, essayiste, éditeur, Kari Bert vit en Belgique et il a joué un rôle discret mais essentiel dans le développement de la tradition et de la célébration de l’art flamand. Expositions, poèmes et articles montrent toute la gamme de ses préoccupations et ses capacités.


Il est particulièrement intéressant dans son livre OLAF PIRENDELO – un ouvrage qui est publié dans une édition trilingue par
LAPWING PRESS, maison d’édition de bonne réputation (Royaume-Uni).

 

              

http://thegreendoor.net/2011/04/12/kari-bert-poems-etc/

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