Juan Arabia

 

 

(Argentine)

 

 

 

LONGUE REVOLUTION

 

Quand le voile est emporté par l’air du champ,

il y a avant une histoire

invalidée par le moindre geste

de ceux dont les jours sont comptés

dans le murmure de l’existence.

Sauf qu’il est difficile de trouver un lieu

pour semer une vérité

qui n’attire pas l’attention

de l’arbre qui poursuit le soleil,

de la rivière qui parmi ses ombres

cache le poisson qui sera doré à la surface,

comme l’irruption d’une épée pointue

qui s’arrête pendant un instant dans le temps.

 

Une longue révolution qui immobilise dans sa parole

l’habitat des colibris,

les ombres du ciel qui sur leur scène rudimentaire

n’accumulent autour de l’orage

que des vents frais et tonifiants.

 

 

Traduit de l’espagnol – Argentine – par Jean Portante

 

 

 

LARGA REVOLUCIÓN

 

Cuando el velo es arrastrado por el aire del campo,

delante queda una historia

invalidada por el mínimo gesto

de quienes tienen sus días contados

en el murmullo de la existencia.

Sólo que es difícil encontrar un lugar

para sembrar una verdad

que no retenga algo del interés

del árbol que persigue al sol,

del río que entre sus sombras

oculta al pez que será dorado en la superficie,

como la irrupción de una afilada espada

que se detiene por un instante en el tiempo.

 

Una larga revolución que inmovilice en su palabra

el hábitat de los colibríes,

las sombras del cielo que en su rudimentario escenario

acumulan en torno de la tormenta

sólo vientos frescos y tonificantes.

 

 

 

DEHORS IL Y A LE SERPENT

 

Dehors il y a le serpent, poursuivant le même chemin.

Avec des règles à l’intérieur des règles, mourant désormais par en haut.

 

Avec riches et pauvres et les mêmes haines, les mêmes sourires.

Avec les mêmes intérêts pour la guerre.

 

Ceci est la seule guerre. Elle ne finit jamais.

Avant les pays pensaient que les règles créaient de nouveaux mondes,

 

mais à présent la guerre a un visage individuel.

Ainsi le serpent grandit avec tout ça.

 

Il est comme un langage, une prison,

l’air entier de la forêt remplie de pluie.

 

 

Traduit de l’espagnol – Argentine – par Jean Portante

 

 

 

AFUERA ESTÁ LA SERPIENTE

 

Afuera está la serpiente, siguiendo el mismo camino.

Con reglas dentro de reglas, ahora muriendo por sombrero.

 

Con ricos y pobres con los mismos odios, las mismas sonrisas.

Con los mismos intereses en la guerra.

 

Esta es la única guerra. Nunca termina.

Antes los países pensaban que las reglas formarían nuevos mundos,

 

pero ahora la guerra tiene un rostro individual.

Así la serpiente crece con esto.

 

Es como un lenguaje, una prisión,

el aire entero del bosque lleno de lluvia.

 

 

 

L’OCEAN AVARE

 

Et celui qui demeure en amour demeure en Dieu, ou sans lui.

Il n’existe pas encore de créature qui n’ait été ni bonne ni mauvaise.

Défenseur de la vérité, Rimbaud a tressé dans le ciel son séjour.

Pendant que je dormais : la braise de ce que mangions hier.

Je vais aller à Charleville avec de la l’argent empruntée depuis le ciel.

 

Tuer l’individu, l’expérience… Lâcher une larme. La dissimuler.

Vivre dans la fraternité du silence… Perpétuel.

Je veux écrire avec le cœur, et oublier ce que je suis en train de faire.

Je veux écrire comme l’air est dans le monde.

L’océan est avare, disait celui qui a multiplié la science

et il l’a acculée à une fenêtre illuminée par le soleil :

faisant exploser les conduits qui relient la baleine au ciel.

Plus tard, la couronne n’a pas atteint la montagne :

et on a fait des clins d’œil avec la complicité d’un père.

Ce ne furent pas ses amis qui ont trahi

– une ou deux idées réveillées – le premier matin.

 

Il existe toujours une métaphore qui ressemble plus au propriétaire de la terre :

enfermer l’animal, lui donner à manger et à boire ;

non seulement pour qu’il reproduise sa peau :

le champ est vert, et dit de quelle couleur est le vert.

 

Réveillant des rêves comme le déjà vécu.

Mangeant portes fermées, bien avant d’apprendre à chasser.

Chacun des sommets cache une partie du refuge,

du ciel, du champ, de la ville.

La brique est née du charbon, mélangée avec du feu.

L’or est l’invention de quelques-uns.

 

 

Traduit de l’espagnol – Argentine – par Jean Portante

 

 

 

EL OCÉANO AVARO

 

Y el que permanece en amor permanece en Dios, o sin él.

No hay todavía una criatura viva que no haya sido ni buena ni mala.

Defensor de la verdad, Rimbaud trenzó en el cielo su estadía.

Mientras dormía: la brasa de lo que comíamos ayer.

Voy a ir a Charleville con plata prestada desde el cielo.

 

Matar al individuo, a la experiencia… Soltar una lágrima. Disimularla.

Vivir en la hermandad del silencio… Perpetuo.

Quiero escribir con el corazón, y olvidar lo que estoy haciendo.

Quiero escribir como el aire es en el mundo.

El océano es avaro, decía el que multiplicó a la ciencia

y la acorraló en una ventana iluminada por el sol:

haciendo explotar los conductos que unen la ballena con el cielo.

Más tarde, la corona no alcanzó la montaña:

y guiñaron el ojo con la complicidad de un padre.

No fueron sus amigos quienes traicionaron

—una o dos ideas despiertas— la primera mañana.

 

Siempre existe una metáfora que se parece más al propietario de la tierra:

encerrar al animal, dejarlo comer y beber;

no sólo para que reproduzca su piel:

el campo es verde, y dice de qué color es el verde.

 

Despertando sueños como lo ya vivido.

Comiendo con las puertas cerradas, mucho antes de aprender a cazar.

Cada uno de los vértices esconde una parte del refugio,

del cielo, del campo, de la ciudad.

El ladrillo nació del carbón, mezclado con fuego.

El oro es el invento de unos pocos.

 

 

 

FIN (ou L’ENNEMI DES THIRTIES)

 

La nuit tombait éveillée sur Greenwich Village,

et nues les étoiles périssaient

comme ton cœur ;

 

dans lequel tenait un univers entier,

de lumières premières ;

aveuglantes comme ton imagination.

 

Tu tenais ta coupe,

mise en cage par des démons et la tiède vérité,

d’un jadis non résolu et d’épines sablonneuses.

 

Quelqu’un comprendra-t-il que cette croix

n’est pas la même que celle de ces deux voleurs

qui boivent impitoyablement sa pauvreté ?

 

Ton but est d’oublier

une foule entière de beauté.

Mais tes vers rugissent, comme enchaînés :

 

À la fin les oiseaux seront libres comme le ciel ;

même si le lendemain matin

ils disparaîtront dans le chant de leurs ailes.

 

 

Traduit de l’espagnol – Argentine – par Jean Portante

 

 

 

FINAL (o EL ENEMIGO DE LOS THIRTIES)

 

La noche caía despierta en Greenwich Village,

y desnudas las estrellas perecían

como tu corazón;

 

en donde cabía un universo entero,

de luces primeras;

enceguecedoras como tu imaginación.

 

Sostenías tu copa,

enjaulada de demonios y tibia verdad,

de antaño no resuelto y espinas arenosas.

 

¿Alguno entenderá que esa cruz

no es la misma que la de esos dos ladrones

que beben despiadados su pobreza?

 

Tu propósito es olvidar

una multitud entera de belleza.

Pero tus versos rugen, como encadenados:

 

Al fin los pájaros serán libres como el cielo;

aunque en la próxima mañana

en el canto de sus alas desaparezcan.

 

 

 

COUCHER DE SOLEIL À CROMER STREET

 

Le soleil n’est pas encore tombé

mais sont arrivés les mensonges rouges

dans un bar de Cromer Street.

 

Et pendant que les vieux amis brûlent

à l’intérieur d’une lampe

que l’air ne parcourt pas

 

je traverse la vie

comme si j’étais un étranger,

en compagnie de mon cœur nu.

 

 

Traduit de l’espagnol – Argentine – par Jean Portante

 

 

 

ATARDECER EN CROMER STREET

 

El sol no cayó todavía

pero llegaron las mentiras rojas

a un bar de Cromer Street.

 

Y mientras los viejos amigos arden

dentro de una lámpara

en la que no corre aire

 

atravieso la vida

como si fuera un extraño,

junto a mi corazón desnudo.

 

 

 

 

 

 

 

 

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BIO

 

Juan Arabia (né le 18 juin 1983 à Buenos Aires) est poète, traducteur et critique littéraire. Il a publié entre autres les livres: John Fante. Entre la niebla y el polvo (Buenos Aires, 2011); PosData a la Generación Beat (Buenos Aires, 2014); El Enemigo de los Thirties (Buenos Aires, 2015 et Ril Valley, Chile, 2017); John Fante: Camino de los sueños diurnos (Buenos Aires, 2016); Il Nemico dei Thirties (Fana, Italia, 2017), desalojo de la naturaleza (Buenos Aires, 2018.  Diplômé de la Faculté des sciences sociales de l’Université de Buenos Aires, il est actuellement le directeur des éditions et de la revue Buenos Aires Poetry. L’océan est avare est son premier recueil en français.

 

 

 

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Jean Portante est né en 1950 à Differdange (Luxembourg), de parents italiens. Il vit à Paris. Son œuvre, riche d’une quarantaine de livres – poésie, romans, essais, pièces de théâtre – est largement traduite. En France, il est membre de l’Académie Mallarmé. En 2003, il a reçu le Grand Prix d’automne de la Société des gens de lettres, pour l’ensemble de son œuvre, ainsi que le Prix Mallarmé pour son livre L’étrange langue. Dix ans plus tôt, son roman Mrs Haroy ou la mémoire de la baleine lui avait valu le Prix Servais au Luxembourg. Prix qui lui a été attribué une deuxième fois, en 2016, pour son roman L’architecture des temps instables. En 2011, il a été couronné du Prix national Batty Weber au Luxembourg, pour l’ensemble de son œuvre. Bien d’autres prix littéraires lui ont été attribués, et parmi eux le Prix Alain Bosquet pour sa traduction de L’amant mondial de Juan Gelman en 2013 et le Prix international de littérature francophone Benjamin Fondane. Ses livres sont publiés essentiellement chez PHI (Luxembourg) et au Castor Astral (France), mais également en Belgique, en Suisse, au Québec ainsi que, en traduction, dans une quinzaine d’autres pays. Depuis plus de trente ans, il exerce une activité de traducteur littéraire. Il dirige en France, avec Jacques Darras, la revue INUITS DANS LA JUNGLE ainsi que la collection « Passeurs d’Inuits » au sein du Castor Astral. Derniers livres parus : Après le tremblement, Castor Astral, 2013. Le travail de la baleine, Editions PHI, 2014, Richter, Editions Caractères, 2015. L’architecture des temps instables, Editions PHI, La tristesse cosmique, Editions PHI, 2017.

 

Site :  www.jeanportante.com

 

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