Jerome Rothenberg

 

 

 

(USA)

 

 

D’UN LIVRE DES RECELS

 

 

les  temps  ne  sont  jamais  justes

 

Jours  de  chaleur  en  suspens

sur  San  Diego,

où  les  rues

glissent  dans  des

gorges  obscures. Qu’est-ce

que  ce  lieu  sinon

un  foyer  &  qu’est-ce

qu’un  foyer  sinon

un  nom  erroné ?

Les  Poissons  sont  entrés

dans  le  Bélier.

Les  hématomes

aggravés  ombrageant

les  bras  du

serveurs  n’intéressent

personne,  pourtant

lorsqu’on  nous  fait  remarquer

leur  présence  ils  révèlent

une  tension,  une  appréhension

difficiles  à  masquer.

Les  temps  ne  sont  jamais  justes.

Une  pellicule  d’air  recouvre

tout . Le  soleil

coule  comme  de  l’eau,

l’univers  que  nous  contemplons

n’est  jamais  advenu.

Il  n’y  a  pas  de  vérité  dans  le  temps

hormis  lors  des  anniversaires.

Dans  une  ville  assiégée

une  cérémonie

converge, dispersant

les  oiseaux.

Nous  vivons  à  jamais

dans  l’instant,

dans  la  maison  que  nous  partageons.

Le  marié  &  la mariée  sont

des  figurines  pas  plus

hautes  qu’un  pouce

&  ne  comptant  guère

combien  est  bref

le  passage  entre

la  mort  &  la  vie.

 

20 . III . 02  /  pour  l’anniversaire  de  Diane

 

 

le  MYSTÈRE  du  mal

 

pour  Oda  Makoto

 

 

Le  mystère  du  mal

réside  en  Dieu,

autant  que  dans  la  terreur .

Les  pères  qui  fuient  le  monde

crient  au  scandale

là  où  ils  se  multiplient,

l’œil  noir  comme  un  donjon,

une  barbe  en  laine

masquant  chaque  visage.

Les  hommes  deviennent  transparents

à  force  de  rages,

oublieux  à  force

de  s’entredéchirer

cupidement

à  coups  de  griffes.

Le  mystère  de  la  terreur

réside  en  Dieu

autant  que  dans  le  mal.

Les  poèmes  sont  écrits

pour  les  morts,

pour  ceux  qui

ne  parlent  pas  et  n’ont

pas  de  langue  commune.

Au  fond  des  grottes  une  figure

semblable  à  celle  d’un  dieu

gît,  brisée.

Ses  lunettes  roulent  au  sol.

Son  souffle  est  agréable  à  chacun.

Des  idiots  prennent  place

là  où  l’on  traque  les  chasseurs,

des  pas  qui  franchissent  une  ligne,

une  ligne  qui  se  réduit  à  un  point,

un  point  qui  vole  en  éclats.

Les  étoiles  entrent  en  collision.

Les  mots  des  poèmes

partent  en  fumée.

Des  mères  brandissent  des  bébés

comme  des  armes.

Il  n’existe  pas

de  frontière  séparant

la  vie  de  l’art.

 

 

Traduit par Jean Portante

 

 

*** 

  

 

Les mots sacrés de Tristan Tzara

 

triste dans son monde

ou dans le vôtre

il marche pendant des années à côté

de lis bon marché

explore les mystères du pain

un archange de cire

debout sur sa langue

ses mains froides

déshydratées

dans la pièce en-dessous de la chambre

où Lénine fut assis

les odeurs de Bucovine mélangent

Moïnesti et sa polenta

la brînza le fromage

le pétrole

la rousse Léa

comme un loup affamé

le mot dont il rêve est

dada

dada glace

dada piano

dada fleurs

dada larmes

dada pendule

dada vanilla

dada don quichotte

dada humide

dada archipel

dada pharmacie

dada sexennal

dada dichotomique

dada dichroïque

dada dicrotique

dada didactique

dada didelphique

dada diluvienne

dada dingdong

 

 

 

la fourrure de dada étendue au soleil

dada sur une colline vieux renard vieux dada

sammy rosenstock vivant vieux exilé

voici Zurich dans mon esprit

des jouets en verre en chaîne entre les étoiles

drapeaux électriques & posters

« la logique est une complication ! »

« la logique a toujours tort ! »

pleure dada

pardi

ô cube

ô cheval de bois

la liberté rencontrée pour la première fois

en premier voyage à Zurich

fantômes ivres d’énergie

les cloches de guerre abattues

le cabaret martyrisé

jusqu’à ce qu’il explosât

dada dans la rue comme le yiddish

l’ouverture avant le fromage

ô Sammy mon frère

le triste de ta tribu

tu as dit dégoût

assis près de la photo

de la rousse Léa

sous la hache & l’horloge

le monocle pendait à ta veste

la vie en rouge poussa loin

de la pièce où Lénine fut assis

ses murs nous jouaient de la politique le prénom de sa nourrice était « dada »

ainsi que le tien

& bafouillait de la poésie

des ventres rouges riant dans des crânes vides

« mon nom est Sammy Rosenstock

Samiro

et plus tard Tristan Tzaza

je suis si triste dans la vie

je l’aime

je suis Roumain bien sûr

je m’arroge le droit de contredire

 

 

 

je mets une chouette dans un hexagone

je monte sur la scène

je suis guindé

je suis cérémonieux

j’applaudis la révolution

les mains des bandits

vers de terre aveugles & cauchemars dada

envahissent vos entrailles

les messies riment avec passé

le mot dont nous rêvons est

dada

dada est sorti

dada déchire la lingerie

fend des nuages & des prières en lambeaux

tu montent sur des hoquets

dada a un balcon

nous occupons ici oiseaux enceints

nous chions sur son parapluie

dada

dada est contre l’avenir

dada vit

en feu   sagesse   peur

– la peur de dada

est-elle comme une étoile ?-

non  comme un poisson  une plante  la lune

un mot métallique

déformé    bouillonnant

illumine l’urètre

soixante doigts à chaque main

moi aussi je suis un monstre

je joue avec des coussins

et je chante

et je chante

comme des hymnes à la reine

l’œil de Lénine

devenu tout grand

écarte les rideaux

la partie d’échecs un poème qui commence

métaphysique de la perdition

souveraine

fatigué par les étoiles

son cheval mange des serpents

 

 

 

ô ange cheval

sur toi monte Hugo Ball

un ange cheval lui-même

ici Huelsenbeck & Jung marchent

ici Arp

ici Janco

ici les rois de Zanzibar

ici les nonnes d’Avril

ici Tristan Tzara

ici fantôme d’Aboulafia pas de fantôme

il fait bouger ses fesses

comme le ventre d’une reine orientale

le visage de madone de Jimmy Hennings

un violon silencieux

coupe la chambre en deux

Hugo comme un mannequin

au piano

bégaye  fait des tyroliennes  pète en rimes

dans les voluptés du sabbat

– des hoquets –

– des toutous –

dépoussière le masque de dada

carton tissu de crin cuir de fil de fer toile

porte des cols dada  des bottes dada

des cothurnes d’évêque

des sardines lesbiennes

une souris extatique

des derby de vanille

dans les coins du Cabaret Voltaire

combien de rois font des cocoricos?

combien de marsupilamis

pleurent pour toi?

combien de siècles entre

Zurich et Moïnesti?

combien de grand-pères?

combien de clics avant que le poème finisse?

combien d’insecticides?

combien d’accordéons

pour une sérénade à la rousse Léa?

avec du retard

Lénine meurt

des gymnastes courageux défilent de nouveau

dans les banlieues ouvrières

 

 

 

la moustache de Staline à la dérive

– ô avenir inepte  –

Mandelstam écrit

"rire énorme

cafards sur sa lèvre

l’éclat terne du revers de ses bottes

ordures & cous de poulet

à moitié humain

les exécutions glissent sur sa langue

comme des baies"

ô révolutions des pères

vous nous tourmentez à mourir

les sables roses de Californie

dessinent ma rive

des bars & des oracles

endiguer la marée

ne peut pas l’arrêter

tu es mort

& la vie dada continue

avec ton monocle

ignoré exalté

tu me guides vers mon futur

nous faisons ensemble des poèmes

nous écrivons des flammes & et des langues

comme des idiots

des ballets de sperme

un chant du cerveau pour la nouvelle machine

escadrons de princes pissant dans la rue

– intensité –

– dégoût –

une église vide dont

tu as retiré les voiles

le visage de Jésus sur chaque voile

"sur chaque Jésus était mon cœur"

as-tu écrit

des messies du pain rassis

des grenouilles dans les chaussures

dieu dada

les messies riment avec passé

il n’y a plus grand sauveur

que celui-ci     ni œil

aussi crédible

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               

 

ton pet cette nuit-là fut lumineux

il alluma les canons

dans toute l’Europe

dans le bus pour Amsterdam

dans le Missouri au Brésil dans les Antilles

en peignoir

les ombres massées sous ton lit

comme des voleurs endormis

la lune devint notre lune

au-dessus de Moïnesti

ô lune des exilés minuscules

moustache des antilopes que nous mangeons

& s’écrier « feu »

« eau »

« avalanche »

un marais d’étoiles attend

des crapauds écrasés sur

des ventres rouges

au centre d’un rêve

– yeux magnétiques –

dont le centre est un centre

& et au centre

il y a un autre centre

& au centre

& dans chaque centre il y a un centre

& un autre centre sur chaque centre

centré

centrant

composé de centres

comme la terre

le cerveau

le passage vers d’autres mondes

passage vers quelque chose de triste

dada perdu

un vieux cheval pourrissant dans le jardin

sans crinière     attendant

la pleine lune

quelqu’un saute en selle

court après toi

perlé de lumière

 

(poème extrait de Vienna Blood & Other Poems, New Directions, 1980)

 

 

traduit de l’anglais (USA) par S. Reichmann

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Jerome Rothenberg est l’un des plus importants poètes, essayistes, traducteurs et anthologistes américains.

Son premier livre, White Sun Black Sun (1960), puis Poems for the Game of Silence, New Selected Poems 1970-1985, A Paradise of Poets et A Book of Witness, ont tous été publiés par New Directions.

Parmi ses anthologies de poèmes traditionnels ou contemporains,
on pourra lire :
• Technicians of the Sacred (poésie tribale et orale d’Afrique, d’Amérique, d’Asie, d’Europe et d’Océanie),
• Shaking the Pumpkin (Poésie indienne traditionnelle),
• Revolution of the Word (Poésie expérimentale américaine d’entre les deux guerres mondiales),
• A Big Jewish Book, ou encore Poems for the Millennium (en deux volumes et co-éditée avec Pierre Joris).

En français :
• Poèmes pour le jeu du silence, Bourgois, 1978, traduit par Didier Pemerle, Jean-Pierre Faye et Jacques Roubaud,
• Après le jeu du silence, cipM, 1991, traduit par Raymond Farina, Jean Pierre Faye, Jacques Darras, et autres,
• Delights / Délices & Other Gematria, éditions Ottezec, 1998, traduit par Nicole Peyrafitte,
• Indiens d’Amérique du Nord : une anthologie de Jerome Rothenberg, Textuel : L’oeil du Poète, 1998, traduit par Anne Talvaz,
• Les variations Lorca, Belin, 2000, traduit par Yves di Manno,
• Un Nirvana Cruel, éditions Phi, 2002, traduit par Jean Portante,
• Livre de Temoignage, Charles Moreau Éditions, 2002, traduit par Joseph Guglielmi et Tita Reut,
• 4 poèmes d’un livre des recels, Cahiers de la Seine, 2003, traduit par Yves di Manno.
• Les Techniciens du sacré, traduit par Yves di Manno, José Corti, 2008.

LIENS :

ECOUTER : http://www.cipmarseille.com/auteur_fiche.php?id=729

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