Jeanne Fayard

(France)

 

 

 

 

JAZZ  A  MARIE GALANTE

 

Le bateau quitte le port de Pointe-à-Pitre dans une chaleur intense. Une brume stagne à l’horizon. Je décide de monter sur le pont pour voir émerger peu à peu dans le lointain l’île de Marie Galante. Soudain des vagues énormes se précipitent sur la coque du bateau,  et forment des creux impressionnants qui m’obligent à descendre dans la cale et à m’installer avec les nombreux passagers. La mer est ainsi, calme et parfois imprévisible, dans les Antilles ! A l’arrivée au port de Grand Bourg, Barnabé un habitant marie-galantais vient m’accueillir, portant une petite pancarte indiquant mon nom. Sa famille va m’héberger une nuit : la grande nuit du festival de jazz à Marie Galante. Barnabé veut d’abord me faire découvrir son île et m’emmène  prendre un bain à Capesterre-Belle-eau,  où la plage de sable blanc très fin  s’offre à moi dans la solitude de ses eaux bleues et vertes, presque transparentes où mon corps s’abandonne. Impression fugitive de vivre un instant paradisiaque ! Dans la pinède, des familles s’affairent autour des barbecues et l’odeur de viande grillée fait oublier celle des pins. Les femmes esquissent des roulements de hanches et leurs bras s’agitent au son hurlant des radios qui diffusent de la musique zouk.

 

–           Tu vois, ici on aime faire la fête au bord de l’eau, mais on n’aime pas aller dedans !

Et il ajoute, en voyant mon regard étonné :

 

–          C’est une peur qui nous vient du temps de l’esclavage lorsque les esclaves ont été amenés ici par la mer !

Barnabé parle tour à tour avec provocation et dérision. Pour lui, tout doit toujours commencer et se terminer en prenant le temps de boire un p’tit punch !

Sur la route du retour, le soleil apparaît comme une énorme boule rouge à l’horizon puis disparait soudainement, laissant une traîne de couleur rouge et or somptueuse dans un ciel qui s’assombrit rapidement.

 

Nous arrivons bien avant l’heure au château de Murat où va se dérouler  le concert. La foule a déjà envahi la pelouse et les rires bruyants et joyeux  montent dans l’espace immense du parc éclairé par la lune. Barnabé veut d’abord me « faire faire le tour du propriétaire », en passant par le moulin, où les nègres de la plantation faisaient tourner  la roue pour broyer la canne à sucre sous l’œil terrible du géreur qui résolvait tous les problèmes à coups de fouet. Il tient aussi à me faire découvrir un arbre typique de son île, le fromager avec ses épines drues sortant comme des couteaux de son écorce où on attachait les nèg’ marrons, les esclaves  qui avaient tenté de fuir la plantation. A l’entrée du parc, un grand trou attire mon attention. C’est là où les esclaves déversèrent tout le rhum qu’ils trouvèrent et s’y  jetèrent pour fêter l’abolition de l’esclavage, lorsque l’annonce arriva de France. Barnabé me chuchote à l’oreille « On en parle encore dans les familles ici ! ».

 

J’ai envie d’aller m’asseoir pour écouter le concert, mais mon regard est attiré par le château Murat. Il  appartenait à une riche famille française, partie de Bordeaux pour venir faire fortune dans les Antilles. Le château  parait fantomatique sous la lune. Ses fenêtres ont été brisées, sa toiture s’écroule, on croirait voir « Les Hauts de Hurlevent » sous les Tropiques. Le concert a commencé, mais la joie de Barnabé est si grande  à me faire revivre l’Histoire, celle de ses ancêtres, que je déambule avec lui dans tous ces lieux  qui réveillent sa mémoire. Il évoque ses ancêtres marie galantais avec une passion qui agite son corps de tressautements, et il fait de larges gestes en parlant. Il prend le même ton pour raconter que sa grand-mère Alphonsine,  une femme sans âge,  lui prépare  des breuvages dont elle garde le secret pour chacun des  évènements de sa vie.

 

Alors que la voix de Joe Cooker  résonne soudain à mon oreille, et que sa plainte s’impose lancinante et m’émeut  au point de sentir monter mes larmes, je vais m’asseoir parmi la foule qui est recueillie dans un silence quasi religieux. Barnabé m’a suivie, et se balance à présent doucement au rythme des paroles répétitives de la chanson. Il me semble voir des silhouettes fugitives se profiler aux fenêtres du château dans de longues robes à crinolines, et j’imagine des couples dansant la nouvelle danse de l’époque dans le grand salon éclairé par des chandeliers. L’impression de revivre des temps anciens, fastueux et  cruels, m’habite et se fond dans la voix profonde, aux sonorités émouvantes de Joe Cooker. Le public enthousiaste le rappelle plusieurs fois. Il semble  s’être installé là dans la nuit chaude et étoilée, avec une infinie tendresse pour les gens à qui il raconte quelque chose dans une autre langue,  venant d’un autre continent, mais sa voix leur dit une  même souffrance, un même espoir.

 

J’ai l’impression d’avoir vécu un voyage dans le temps à travers l’histoire de cette île dont le nom seul m’avait jusqu’alors fait rêver !

 

 

 

 

L’île de Chypre

 

Chypre l’île soleil ! Dans le couloir du métro parisien, des pancartes me sautent aux yeux pour vanter la beauté de cette île lointaine ! Sur l’affiche, des colonnes blanches se dressent au milieu des ruines d’un temple sous un ciel d’un bleu uni. Près de la mer, des enfants sautent de joie dans le sable. Tout est là pour donner envie de partir !

 

Il y a un an, je partais pour Chypre, où une amie rencontrée à l’université se mariait avec un professeur chypriote à Nicosie, la capitale. Dans l’avion, un magazine m’apprenait que cette île accueillait le plus grand nombre de mariages au monde en regard de sa superficie, et la raison en était attribuée à Aphrodite ! Par le hublot, l’île s’offrait comme une coquille blanche posée sur la mer, d’où je m’attendais à voir surgir le spectre lumineux de la déesse. Elle émergeait du souvenir de mes livres d’enfant, dans la beauté de sa nudité, avec pour toute parure, sa longue chevelure ondulée couvrant son pubis d’éternelle jeune fille.

Le long de la route qui menait de l’aéroport à Nicosie, mon regard émerveillé s’accrochait aux branches des arbres où les oranges pleines et mordorées s’offraient comme des cadeaux de Noël à saisir, me rappelant, malgré le froid vif de février, que j’étais bien en Méditerranée !

 

La veille du mariage, un tour de la ville m’est proposé. A vive allure, je salue Aphrodite au musée archéologique, première halte indispensable ! Du haut de sa stature de déesse, elle toise les visiteurs pour imposer la grandeur du passé millénaire de la civilisation de son île, se targue d’être plus ancienne que la Grèce ! La beauté douce de son visage tendre, et les multiples histoires colportées sur ses amants mythiques, m’enchantent ! Mon périple me mène ensuite à l’église orthodoxe, où des crânes d’enfant mort, sont suspendus aux grilles de l’autel rutilant d’or en guise d’ex votos, tandis que des saints sculptés les regardent avec bienveillance pour rappeler que la vie et la mort sont unis au regard de Dieu. Autre étape, autre histoire, avec la mosquée, où ma pensée se perd dans un immense espace vide surplombant un tapis aux formes géométriques  fascinantes. La mythologie et la religion ne sont plus que souvenirs d’un passé glorieux et tourmenté. En longeant le mur vénitien qui encercle la cité ancienne, je me retrouve au Moyen âge, lorsque la ville de Venise a fait une alliance avec Nicosie à travers le mariage de la jeune princesse vénitienne Catherine qui fut adoptée par Chypre comme une reine.

 

Ma course effrénée me fait traverser la ville jusqu’à son extrémité, que l’histoire récente a marquée d’une profonde cicatrice. Je dois présenter mon passeport pour avoir le droit d’entrer dans ce petit territoire. Des policiers en surveillent l’accès. Le regard suspicieux et le fusil à l’épaule, ils interviennent immédiatement lorsque des touristes un peu trop curieux veulent s’aventurer devant moi à photographier les maisons détruites. La « République turque du nord de Chypre » continue d’imposer sa présence par la force. J’apprends qu’en 1974, des avions turcs ont attaqué en pleine nuit la ville de Nicosie et les villages du sud de Chypre. Tous les villageois ont fui en laissant tout derrière eux. La ville est devenue une ville fantôme. Je laisse cette fausse république aux mains des faussaires qui scrutent les passeports avec minutie.

 

C’est dans un café à l’ancienne, dans une rue couverte, que je retrouve mes amis chypriotes venus rendre visite à leurs cousins turcs, où comme autrefois, tout le monde s’entendait avant qu’on ne divise les familles et les quartiers. Le garçon de café surgit pour nous demander, dans un éclat de rire un peu crispé. « Qu’est-ce que je vous sers ? Café turc ou café chypriote ? ».

 

 

 

 

 

 

 

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Jeanne Fayard est co-auteur d’une pièce de théâtre « Une femme, Camille Claudel » avec A.Delbée (1981), Elle a préfacé le livre de référence « Dossier Camille Claudel » de Jacques Cassar (Séguier-Archimbaud, 1987), réédité 3 fois (Maisonneuve et Larose) et aux éditions Klinsieck (2011). Elle a été conseillère littéraire de M.C Pietragalla pour son ballet « Sakountala »,  inspiré de la vie et l’œuvre de Camille Claudel (2000) et pour son spectacle « La Tentation d’Eve » (2010). Elle est l’auteur de la biographie « La vie passionnée de Rodin »  (Maisonneuve et Larose, 1989), et de livres sur des sculpteurs contemporains – Ipoustéguy (Cercle d’art, 1995), Clément (Edifor, 1997). Elle a organisé, avec Evelyne Artaud, l’exposition et le colloque « Camille Claudel et la Sculpture au féminin » à Limoges (2009).

 

 

 

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