Jeanine Baude

 

(France)

 

 

 

LE CHANT D’ADRIENNE

 

Je te parle, Adrienne, et je te parle encore depuis les rivages de cette mer qui encercle les terres, leurs baves, leurs courroux sur le rouge tonnerre, l’Indien psalmodiant sur le tambour sa colère, la nubile et fraîche épousée, son diadème posé sur la sombre rivière de ses cheveux croulant jusqu’à terre, car elle est à genoux sur le plié, le déplié des voiles, des encens, la marche des hommes avides, courant sur le sable et les pierres jetées à la femme adultère, à la veille de cette joie, cette innocence qui devrait par son signe laver l’horreur d’une lapidation de plus. Elle sait et le feu monte à ses joues, l’épousée, celle dont le non brûle les lèvres mais le vent du désert ne lui laisse aucune chance, ni les ruelles, ni les maisons de ce village bien cachées dans les collines de l’Atlas, ni sa mère, ni ses frères. Cela tourne et revient autour de son diadème, perles, épines mêlées, sa robe déjà sanglante, son aveu sourd, que personne ne peut entendre car elle murmure à peine. Déjà, le râle entre ses dents. Canines blanches et douces qui devraient accompagner le rire, la saveur d’une amande et la langue et le baiser.

Et je te parle Adrienne, toi, ta robe du passé, celle rayée des camps où jetée, ta langue a pourri, tes bras décharnés enserrant l’autre, ses os déformés sous la chasuble, robe de mariée de vos jours d’éternité où la vase engluait vos chairs. Si le diadème était pour vous cette fumée noire qui faisait cercle autour de vos têtes.

 

Je te parle, Adrienne, et je te parle encore quand le sang en perles bleues froisse de son éclat la ligne des dunes, que le vent du désert porte le cri des hommes, la sueur enchaînée de leurs os, si titubants ils cherchent de la danse, l’essor et ne trouvent en leurs liens que carcan et troubles, marcheurs pauvres en leur prison quand le vaste n’est plus cet horizon, happé de lumière au matin, mais le froid terrible et le gel de la nuit sur les villages, ceux essaimés, ici et là en corbeilles de fleurs. Ceux, d’où les femmes n’osent plus sortir, bien enroulées dans leurs couvertures et cachées sur des bat-flancs de peine, ces châlits rougeoyants d’angoisse entre les nœuds, leurs enfants sur leur sein évidé du lait, sans nourriture et sec, porteur de sa seule tendresse maigre au point du jour. Elles attendent celui, pris dans les fers. Elles ignorent. N’ont entendu que les bruits roulant comme cadavres lourds, tonnerres dans les cours, entre les escaliers les pas sauvages, rapide éclair de fureur sur les toits en terrasse. N’ont rien vu, ni cagoules, ni bottes, ni masques noirs, des armes seulement la brillance bruissant d’éclats d’acier à leurs oreilles alors qu’elles égrenaient le millet pour la soupe du soir, après l’orage et l’arc-en-ciel venu poser sa courbe à la terre adossée.

 

Et je te parle, Adrienne, de tes sœurs. Celles qui rejoignent dans un temps démesuré ta souffrance. D’hier et d’aujourd’hui, le roulis, le fracas, océan rageur sous la tempête, navires démâtés, sanglots sur la mer, quand les dents de ces rats dans la soute rongent des sacs de vie et que nul ne peut plus d’un geste pur sauver ces ossements que l’on emporte, écoper la demeure, celle qui s’écroule sous le tourbillon des eaux. Toi, allongée sur le même châlit, victime du typhus, rongée par les poux, ceux de la prière et de l’espoir courant à ta perte.

 

Je te parle, Adrienne, et je te parle encore, la nuit venant comme une douce peau recouvrir l’élan, le chant des amants, râle rougi et lent de leurs lèvres suaves, accolées au plaisir, le désir s’étirant de leurs cuisses, attelées par le charme au charroi du vivant. Et tu les suis, et tu comprends cet hier de rivière et de fleuve, tes jeunes pas courant dans la montagne et dansant sur les sentes, cueillant le pollen des calices, celui couronnant tes mains et ta joue d’une auréole, leurs fruits, leurs grains caressant la soie de ton jeune derme. L’avenir était clair. Tu aimais de la vie le visage futur, sa vitesse comme roulent les pierres du chemin, à l’avant de ta marche. Oui, tu dansais, en cet éden. Droite et levée, en cette aube. Ton corps ne connaissait du jour que son état de lumière, son devenir qui flambe. La paroi du rocher t’apaisait. Tu pliais sous sa force, t’appuyant à son fût comme l’arbre venait te couvrir de son orbe en dentelles tressé. Rien n’était obscur. Tu avançais, jeunesse et joie entre tes mains et tu pris le chemin de ce oui qui nous lie depuis les temps éternels, l’acquiescement de ceux qui résistent à la poix d’un silence, contre l’aveu d’impuissance et le roulis du remords de ceux, sombres cavernes, qui sont pourtant bien nets, allant sur la rue, à nos côtés et se laissant porter par la creuse parole d’un temps de désastre et lissant sous l’huile énamourée des discours, leurs pauvres lies de détresse, baissant la tête et annulant le jour, sifflant la délation sous leurs bérets, tandis qu’ils portaient le pain et le vin quotidiens sous leurs bras.

 

Et je te rejoins, Adrienne, je te rejoins même si je ne sais pas, n’ai pu vivre ton sort de la Résistance à la peur, toi, debout, entre leurs larmes, en ce matin de femmes roulées sous le joug, butant dans les marais aux herbes vernies de votre pus coulant de vos jambes et de vos mains blessées. Assainissant cette terre qui ne se connaît plus, qui ne peut rien contre ceux qui l’assignent à la mort, la dévoyant de son suc, de sa naturelle espérance de blé germé. L’aboiement des femmes bottées, mêlé à celui des chiens qu’elles enragent, depuis le courroux qu’elles haussent de leur poitrine à leurs mains gantées de fer.

 

Je te parle, Adrienne, et je te parle encore de ce monde androgyne pareil aux plantes hybrides qui pourrait être ce futur entre soleil et pluie. Le bien, le mal, la caresse et le fouet roulant leurs doigts, leurs germes, leurs cinglants serments sur la peau. Oui, tout s’assemble et se meurt, si la vie ne résiste pas à la mort annoncée. Et tu rougeoies encore dans cet étonnement d’être, dans ce malheur, la terreur enrôlant le désir. Ta route si pareille à la mienne alors que j’écris, signant sur la page l’appel des heureux et de ceux, boulets aux pieds, pétrissant le miel, si entre leurs dents la figue rouge danse encore comme nature se soulevant de son lit, rivière blanche, éperdue et qui se perd, jet de salive sec, si le bois ne prend plus la flamme pour éclairer le foyer. Ils sont là, étendus dans le noir quand tourne le monde des vivants, sa corolle ferrugineuse de soleils enfouis sous le crépitement des écrans, des claviers –celui d’où j’étire le sens de tes paroles, le lait de ta poitrine nue et chante, celui des mortels qui n’osent plus l’espoir, le transformant en espèces sonnantes et trébuchantes d’hier, virtuelles aujourd’hui, annihilant l’effort des mains quotidiennes, poursuivant leur Te Deum, ballet du sort et lumineuses frasques des éclats, verre et acier dans leurs tours se dressant contre le ciel. Ah ! Jurer de ce juron pur, salvateur et liant les pierres du désert à la sourde prière du mécréant, son avenir d’osier sur les champs d’un printemps qui se cherche entre les perce-neige, les galets, l’herbe fouettée, si légers à mon pas et la rive, son écume recouvrant la sueur, apaisant la fièvre, la nourrissant de son sel, si l’iode vient placer sa ronde de parfums sur mon corps, sa clef de voûte, si tout un peuple me tient enivrée sous l’essor.

 

Et, je te parle, Adrienne, et je te parle encore, j’épelle Ravensbrück sous le dais des saveurs car je le sais, même dans la boue de ce torrent, mélasse et merde exsudant leur foutre inutile et vert, geste sans ressort, ici, tu espérais. Peau contre peau, tu chantais, dessinais sur ce cahier de peine la souple élégance d’un visage dont les yeux t’appelaient, la courbe gardée d’une hanche prête à l’enfantement et périssable, les vers courant entre les poils.

 

Je te parle, Adrienne, et je te parle encore depuis l’île perdue entre Florence et Venise sur les cercles de Dante et les plis du Titien. L’Assomption se disant forêt âpre et sauvage quand le sommeil s’abandonne à la joie dans le cœur d’une église et que résonne l’hallali. Tenant dans mes mains la lanterne, celle des rues et des champs, lune ou louve m’attirant dans sa course, éclairant mon pas.  Si réside en son auréole, cercle des cercles, et fumée comme bougie pour le prisonnier assigné à la flamme et qui regarde la femme en sa nuit, essayant de la dévoiler quand la déflorer serait gagner le terme, le sang, l’once de terre promise à sa faim. Mais serait-elle divine cette soif ? Ou simple marche aléatoire du passant. Quelque espoir qu’il y eût entre ces différences, quête absolue d’une langue qui se cherche, d’une page qui se noircit. Homme ou ombre déversant son suc. Si frappé du sceau de la fureur et de la frayeur plus encore, il essaime un chant, franchissant l’obstacle, le premier celui des basses terres avant d’oser se perdre plus haut, plus loin. Quand la pluie hurle comme les chiens et que le vent noueux se dresse cassant l’arbre de part en part. Si affranchissant le cerbère ou les démons du rêve, esclave en son rut d’écriture, il poursuit lentement aiguillonné par une force primitive la route de Sisyphe, abolissant le rocher, détournant les espions. Histoire noble du vivant enserré dans ses fers, et sourd, et frondeur qui continue de vivre. L’écrivant n’étant rien de plus que la houle qui le porte vers un infini trompeur ou céleste, l’arrête dans un port, le dévoie de son cours –comme fleuve cerné par une digue, l’incitant à détourner son regard de son but, à reprendre un voyage inconnu de lui si, d’un bruissement d’ailes, les portes de l’Asie viennent caresser son lit, sa couche et l’entraînent, comme un marin connaît les îles, vers la grotte obscure.

 

Et de cette grotte obscure, je te parle, Adrienne, et je te parle encore de ce mal qui nous ronge, de ce soleil luisant sur la neige en lisière de vos baraquements. Bois de tristesse et fenêtres d’oubli, mesure de vos jours, carré d’indigence sur votre soif d’un mirage et d’une insaisissable oasis  -gelées que vous êtes, plantées, entre l’intervalle des coups et le jour sur le marais- sas d’anti-survie, au seuil.

 

Je te parle, Adrienne, et je te parle encore. Le chant d’Ulysse sur la foi encordé à son mât, préservé et semé d’autant d’étoiles que de sourdes paroles, l’aurore lissant son cuir si un soir d’archet la rejoint, la conforte afin que la journée s’étire, celle des hommes d’aujourd’hui campés dans leur vitesse, montre à leur poignet, oubliant les lampes, les lueurs, celles ralentissant le cours de leur fuite acérée, choral hurlant et cahotant sous leurs paupières fermées à toute lumière, à ce réel de braise qu’ils ignorent, l’ombre de l’ombre de leurs écrans pivotant et noyant la suée de leurs larmes, si le poème en apnée ne peut trancher l’étoffe, la nécrose de leurs déchets sur l’acier et le sang. Ô vie, je t’appelle et je t’appelle encore sur la voix blanche des marges, la ronde des voyelles, les consonnes s’appuyant, arc-boutées, légères sur l’hymen de cristal, son rêve en érection dressé et ouvrant la rivière comme un pas de danse tranche la scène, opus et herbe dure, le danseur  se frottant aux jambes nues de présence chaude, la foudre jusqu’aux cintres épelant un à un les délices, les astres communiquant la durée de la sève, celle du poème qui retend sa corde et reprend force sur la coulée de sperme, sa béance dans la bouche si la langue devient ce mât, joint à celui d’Ulysse, libérant sa sandale d’argent. Si la phrase pur néant et de nulle part arrondit sa liberté d’oseille et d’avoine folle dans le désert.

 

Odyssée, Adrienne, Odyssée dans ta voix, ton corps multiplié dépassant l’outrage comme un quartier de lune vient coucher sa mesure d’or sur les   fumées, exsudant des corps noircis l’âme et la blancheur. Oui, ton geste résistant accomplit un enfantement, s’ils ne meurent pas de la mort, habillés de vos muscles, habillés de vos poils, habillés de la vie de vos artères, de cet habit qui vous va si mal, la maigre chemise sur vos maigres os quand vous sortiez du camp, un jour de mai, sur la définitive espérance, toi et Germaine T. et Charlotte d’Auschwitz. Ô, vie.

 

 

– extrait du manuscrit « Le Chant d’Adrienne »

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Écrivain, elle est née dans les Alpilles, et vit à Paris. Prix Antonin Artaud. Prix international Lucián Blaga. Depuis les années 2000, elle a effectué plusieurs résidences d’écrivain et voyages à Buenos Aires, New York, Venise, Bratislava. Présidente du jury du Prix du poème en prose.

Publications récentes en poésie : Soudain (livre d’artiste) avec des peintures de Michel Joyard (Editions Tipaza 2013) Île corps océan/Isla cuerpo océano, traduction de Porfirio Mamani Macedo (L’Arbre à Paroles, Belgique, 3ème édition 2013), Juste une pierre noire (Bruno Doucey 2010) Le Chant de Manhattan (Seghers, 2006). En Prose : Emma Goldman, non à la soumission (Actes Sud, 2009) Le Goût de Buenos Aires (Mercure de France, 2011.)

Publications en 2015 : Œuvres poétiques, tome I, avec une préface de José Manuel de Vasconcelos, (La Rumeur libre), 335 pages ; Soudain (La Rumeur libre) 144 pages ; Aveux simples (Voix d’encre) avec des encres de Marc Pessin.

Elle a participé à plusieurs anthologies et collabore à de nombreuses revues françaises et étrangères. Le numéro 13 de la revue Phœnix a consacré un dossier de soixante-cinq pages à son travail (Études d’universitaires et de poètes français et étrangers).

 

Articles similaires

Tags

Partager