Jean-Pierre Crespel

 

 

 

(France)

 

 

LONE WOLF OF SILENCE

 

“Les âmes se pèsent dans le silence, comme l’or et l’argent se pèsent dans l’eau pure, et les paroles que nous prononçons n’ont de sens que grâce au silence
où elles baignent »

Maurice Maeterlinck

 

 

 

 

La solitude à pas de loup revient le soir, quand les paroles du jour et toutes
les rumeurs s’estompent. Les paroles se sont perdues et se perdront encore
dans la volatilité des syllabes, l’ambiguïté et les malentendus,
prisonnières des lattes du parquet, à force d’être foulées aux pieds.

Paroles dissipées, si loin de l’ample symphonie oraculaire des océans, des territoires vierges, origine des légendes, berceau des langues de l’enfance.

Le loup silencieux du solstice d’hiver, traverse le temps jusqu’à moi, pénétrant les murs maîtres, les cloisons, la silhouette inquiétante des meubles dans la pénombre, à certaines heures de la nuit

Loup d’enfance, fidèle et ponctuel, qui veille à mon sommeil, vérifie si je songe et à quoi je songe, si je suis éveillé, si j’écris et ce que j’écris.

Pourchasse la nuit avec sa meute de loups blancs, de loups gris, de loups- lumière aux toisons si convoitées des trappeurs et chasseurs de trophées, les enfants turbulents qui se perdent dans le demi-sommeil, à travers les étendues glacées de James Oliver Curwood, le Grand Nord canadien et ses Northwest territoires, de la Saskatchewan au Labrador en passant par le Yukon et l’Alberta, pays des oies des neiges et des renards polaires, pour les aguerrir, leur enseigner la peur au ventre à laquelle aucune autre sensation ne peut se comparer.

Parcourt sans fin les collines érodées, traverse rivières et marécages, basses terres de tourbières enneigées, forêts boréales, prairies, montagnes rocheuses, grands lacs et grandes plaines.

Je perçois son halètement, son souffle retenu. Il m’observe sous le buffet, parfois embusqué dans un recoin de l’âtre où couvent les braises de la dernière bûche effondrée, pour que je capte les mots apparus du silence, les sauvegarde, les réconcilie selon le dévoilement de la beauté en eux, entre eux, les grave avant qu’ils ne disparaissent au matin dans sa fourrure de loup, Maître de ma mémoire.

Je n’ai vu ses yeux fendus à l’oblique, son iris auréolé d’ambre jaune, qu’en songe, là où sa silhouette alerte et svelte rôde et déroule du passé au présent les fils mystérieux de tous les horizons du monde.

La vie entière recueille la déroute, le temps sauve les mots quand ma fidélité en recueille mesure, musicalité et beauté. Les mots s’organisent en cadences, glissent des mains et s’échappent. Ils surgissent au détour d’une rue, s’évaporent d’un parfum capiteux, s’échappent d’une musique qui a pénétré mes fenêtres.

 

 

 

 

LONE WOLF OF CHILDHOOD

 

Haute enfance, au temps des persiennes trop bruyantes, de l’appel irrépressible vers l’extérieur, vers la lumière filtrante des pollens qui embaument, quand liesses et promesses savaient nommer les terres buissonnières à conquérir
sur les pages des légendes dorées et des bandes dessinées.
Ciels d’invocations secrètes, nées d’une angoisse indéfinissable dans le lent écoulement de la nuit quand le loup solitaire du temps parcourt avec fluidité l’intime silence.

 

 

 

 

LONE WOLF OF THE SILENCE

 

O Tremblements du cœur, fidélité, couleurs, lueurs, frissons, terreur.

Sauver les mots, les sauver des eaux mortes, des neiges qui les effacent
les ensevelissent, qui en gardent les empreintes pour les pisteurs, de l’exil où ils s’engluent dans les paroles inachevées. Tenter de capter leurs secrets assemblages, décrypter leurs sens infinis.
Les sauvegarder du grand vide. Les mots sont des instants réconciliés dans la lumière après des nuits de solitude et des nuits de silence, avant le retour de l’aube où tout est dispersé.
Mon loup fidèle solidaire du temps, à la fourrure sombre, argentée de silence arpentant le miroir éclatant des montagnes, parcourant les déserts assoiffés de paroles et de chants, les forêts pétries de neige et de pluies glacées, à la face de l’étrange phrasé des oiseaux qui font silence à son passage et des ours blancs qui s’enfuient.
Les mots dans les poings deviennent des louanges, de hautes et immémoriales lunes d’or, des rives de cannelle pour naviguer avec eux, accoster aux quais du mystère.

 

 

 

 

LONE WOLF OF MY SILENCE

 

Phrases encore muettes, solitaires, gravées par la main orante qui les convoque
et les capture, les fait voguer comme des vaisseaux d’émeraude sur l’océan blanc
du souffle.
La paix aimable qui s’installe sourdement dessine dans les volutes de la cigarette comme un futur dieu inconnu rêvé, protecteur de la multiplicité du temps
qui connaîtrait tout, à qui l’on pourrait se confier.
Dans cette solitude assoiffée, l’occulté a traversé malgré moi la gloire brève, perdue du texte qui s’échappe, de la gravure des mots qui s’évanouit, se noie dans les biffures, instant unique, compact comme une pierre éternelle, sépulcrale
et rugueuse, où quelque chose de l’autre de soi-même aurait pu se révéler mais où la mémoire abdique provisoirement.
Obscurité, pénombre. La naissance d’une intuition, petite mesure d’écriture qui surgit, musique de pensée parfaitement traduite dans l’espace, sacre sa propre temporalité et de cette fulgurance ouvre la voie à une suite où l’invisible
n’est encore qu’un souffle.

Plus rien à dire que l’écrire.

Solitude, pur abandon à la paix aimable en soi, réconciliée à l’indicible. Pays
du loup blanc qui brille dans le noir et se tient aux aguets.

 

 

 

 

WOLF OF LONELYNESS

 

Le loup aborde aux rives du soir, me frôle. Un souffle, l’inspiration, mouvements de l’esprit à son rythme d’amble. Il va mordre pour créer l’impulsion et ne lâchera sa prise que quand la mise en voyage des mots commencera.

Alors il faut jeter sur le papier le chemin et l’expérience de vie, l’exil, l’inconnu,
la sécheresse aux persiennes, enfin les yeux jaunes d’un chat qui passe et le clair givre qui bruit en s’égouttant.

Ecrire la dignité des légendes, les flux des destinées, les pleurs, les disgrâces
et les morts, les anciens faubourgs, les déserts du monde, les ponts audacieux d’espérance que l’on construit en surplomb, en vertige sur la profondeur insondable des abysses où l’incantation d’Orphée s’est pétrifiée et pour laquelle il y a toujours une pensée en retour.

Evoquer, trouver les mots du charme revisité dans certains lieux que la mémoire a sans cesse remodelés, qui désirent s’absenter vers le rêve, l’ouverture au bleu de la lagune. Inventer l‘île des vignes et d’autres villes de la beauté dont les mots pour les décrire seraient autant de joyaux à sertir.

Sculpter des jarres d’albâtre, de marbre rouge, aux minuscules veinules vertes
et bleues comme celles qui courent sur les opalines, y mettre les offrandes, les corbeilles de fruits, l’eau scintillante des matins d’été.

Rehausser les coloris patinés par les jeux d’ombre et de lumière, inventer
des pâtes de verre océaniques où la lune pourrait s’engourdir, redessiner
les mosaïques du jardin, chercher les pierres semi-précieuses à marée basse.

Le loup cherche sa louve grise. Son sang est en émoi, son poil hérissé d’épines
de glace, ses babines retroussées dévoilent ses crocs dans le clair obscur. Il sent l’odeur de l’homme, la traque des guetteurs, des maraudeurs de plaines, la mystérieuse embuscade près du bois de mélèzes, enlisé sous le blizzard, les indiens imitant les grands ducs. Caché sous mon lit, il se protège de la tempête de neige, écoute ma respiration. Il cherche les mots avec moi, parfois me les traduit dans sa langue de loup et me les souffle à l’oreille.

Vengeresse et souveraine, la louve grise a fui la traque. Un vent de congère l’a délivré des pisteurs et meneurs nocturnes. Son errance à la recherche du mâle recommence dans la solitude glacée de la nuit polaire. Elle rêve de paysages volcaniques, de roches ignées et métamorphiques où sa montagne protectrice lui offrirait une grotte isolée, à l’abri du vent violent, habitée par un loup de feu, de la taille d’un grizzly.
La lune réapparaît, ascendante, derrière la saillie sombre d’un lourd nuage gonflé de pluie et de vent.

 

 

 

 

WOLF OF SILENCE

 

La solitude a les yeux gris, amples, sous de lourdes paupières, à l’iris givré, à la clarté trouble des années célébrées comme des rites de passage, la patience impénétrable, énigmatique des chats qui pensent et regardent fixement. Elle parle la langue des loups, des chefs de clans et de meute, la langue des Anciens, des Ancêtres, des semailleurs et des amonceleurs.

Quand le temps devient circulaire, l’appel extérieur retentit sur les toits
et coïncide avec l’arrivée du printemps. Le loup redevient sauvage, disparaît
de ma chambre et du carnet de bord qui retourne au tiroir.

Il apparaîtra, quand je n’y penserai pas, la première nuit qui précèdera le solstice d’hiver, à l’heure qu’il aura choisi.

La parole iodée des océans envahit l’espace. C’est la paix nonchalante
de l’été où tous les gestes se font plus lents.

Rivés aux îlots de graviers, de roseaux et d’arbres, les mots s’équilibrent et se soutiennent par phrases. Les courants d’eau douce et d’eau de mer s’écoulent sur les feuillets du carnet de bord.

Les mots se sont regroupés. Ils chantent la venue d’un cycle de bienveillance avec moi-même qui durera quelques minutes, parfois une heure, rarement plus.

Nérés le Maritime prend la relève, émerge enfin des étendues d’étroits bancs
de lagunes cernées de murailles de granit. Les mots sont des cordons littoraux sur des mers d’émail et de nacre, qui encerclent les cités corsaires fortifiées.

Les alluvions s’y cristallisent et les sables les y enlisent. Tout est à découvrir, les voix prairiales, les couleurs florales, tournoyantes, les visages tournés vers la lumière, les roches moussues, échouées sous les ressacs, les vents salés, les premiers fruits fécondés du soleil, les demeures secrètes, les antres mystérieux
de l’air, que seuls les enfants perçoivent, les sourciers nomades, les brises sèches et solennelles, les sentiers fauves, les versants de colline abrupts, les flots salutaires porteurs de semences.

Les lettres vives, hirondelles de mer, sont venues de nulle part habiter les murs
de livres qui soutiennent les poutres de la maison, ensommeiller le temps, traverser la lumière.
L’éther de l’aube y pond des œufs d’or à célébrer autour des demeures sacrées.
Les défunts, liens de mesure et d’effacement des mots, que mon loup d’hiver me ramènera en pleine face, au déclin d’un jour de décembre, leurs visages de givre réapparaissant aux fenêtres, sont repartis dans la mémoire. Pour les célébrer, il faut ouvrir les livres, le temps d’un été, quand les moissons émergent fécondes, en cadence, autour des collines de chênes et que j’imagine Ruth danser en glanant les épis d’orge laissés à terre pour elle, dans la lumière d’Ephrata.

Ces soirs là, l’horizon n’est plus qu’une mince feuille d’or et d’argent entre ombre et lumière. Les mots s’y relayent, s’y épaulent, s’y prolongent de visibilités nouvelles.

 

WOLF OF WORDS AND WRITING

 

Et quand, les soirs de février, je scrute Sirius, l’Étoile d’Isis, dans la constellation du Grand Chien, je surprends le loup bleu, le loup céleste de Gengis Khan, qui m’observe, me suggérant à mon insu, des lieux de solitude qui permettraient
à mon maître intérieur de se manifester.

L’hiver reviendra avec ses troupeaux d’élans et de caribous, dans les nuées
des moose birds qui les harcèlent sans trêve, ses traîneaux attelés d’alaskan malamuts et de huskys, et le mugissement des vents glacés dans les épinettes blanches.
Les livres habiteront d’autres murs intimes.

Lumineuse enfance sauvegardée dans l’alchimie de l’écriture, dans l’insolente liberté conquise en soi dans la solitude.

 

 

 

 

 

Né à Paris 16ème, Jean-Pierre CRESPEL a fait ses études supérieures à Paris X Nanterre et Paris I Panthéon Sorbonne- Ecole Pratique des Hautes Etudes- 4ème section. Il est titulaire des diplômes de l’enseignement supérieur de philosophie et d’esthétique – Histoire de l’Art, Trecento et Renaissance Italienne. Ses auteurs de référence qui l’ont forgé en philosophie sont Spinoza, Nietzsche, Bergson et Levinas. Ses poètes préférés sont Saint-John Perse, Odysseus Elitis, Victor Segalen, René Char, Blaise Cendrars. A fait son mémoire de maîtrise sur le poète Joé Bousquet –Solitude et communication dans le poème- A travaillé sur Dante et Giotto. Ses domaines privilégiés sont l’Italie, la Grèce, le Moyen Orient et l’Europe du Sud. Il maîtrise l’italien et l’espagnol. Il a commencé à écrire et publier dés l’âge de 16 ans, notamment dans la revue Encres vives, Dire, Impact 10 et Verticales 12 et dans un grand nombre d’anthologies française, suisse, roumaine et israélienne. Participe à la création en 1970 de la revue iconoclaste Périmètre avec Michel Eckhard aux paragraphes littéraires de Paris, Editions José- Millas Martin et réalisera 6 numéros.

Crée également avec Michel Eckhard-*Elial en 1987, la revue LEVANT, Cahiers annuels de l’Espace Méditerranéen consacrés au dialogue des cultures des trois rives de la « MARE NOSTRUM » et afin de faire connaître au public français les auteurs émergeants du Proche et Moyen Orient non traduits en langue française dont des poètes, romanciers, nouvellistes, philosophes, conteurs, photographes essayistes, artistes plasticiens français, israéliens, palestiniens, arméniens, espagnols, grecs, italiens, syriens, irakiens, libanais et portugais. 9 numéros ont été publiés pour lesquels il a publié un certain nombre de textes poétiques et de contributions d’auteur et dont les deux premiers numéros ont été publiés aux éditions de L’Eclat.

A participé à de nombreux festivals de poésie dont Lire en Fête, Centre Beaubourg, Sénat, Institut Français de TEL AVIV, le Printemps des Poètes, Taranova Festival Tour Poetry 2007, Metz et Nancy, l’aventure humaine, Salon du livre de Caen 2006 2006 2007 et 2008, le Salon de la Bibliophilie Page’s, à Paris, le Festival international Nissan poétry à Maghar en 2005, en Israël en Galilée, la Comédie du Livre 2006 à Montpellier.

 

http://lespoetes. fr/

 

 

Bibliographie
Recueils de poésie

• L’Ordonnance du Crépuscule suivi de Et si le Feu et le Gel A paraître en Octobre 2012 aux Editions la Feuille de Thé

• Mezzanine, Céphéides, 2011

• Le chant des isthmes, éd. La Feuille de Thé, 2010

• Lunario, atelier kiss, 2009

• Au saule sacré d’Héliopolis, éd. Tanguy Garric, 2008

• Dans la demeure d’Hestia, Editions Gravos press, 2008

• Temporanea, Atelier de gravure Erik Bersou,  Editions Gravos press, 2008

• Imprimature (Terre d’Ombre Brûlée) avec deux gravures d’Erik Bersou, Editions l’épingle du jeu, 2008, Calligraphies de Claude MELIN

• Midi periple, Atelier de gravure Ilona kiss, ed. kiss, 2007

• La bienveillance, Atelier de gravure, Iliona kiss, éd. kiss, 2007

• Gizi lajtos, gravos press, 2007

• A l’Orient des Royaumes, 2006

• Levana, gravos press, 2005

• Alphabet du Royaume, Gravos press, 2004

• Lumière et Mémoire Klanba, 2003

• Sans Couleur de la Divinité, La Nouvelle Proue, 1979

• Le Geste et la Rumeur, PJ Oswald, 1970

• Un Oiseau ardoisé de nuit. Encres Vives, 1965

• Pupilles en proue, éditions de la revue Actuels, 1964

• Le Cratère et la Syrinx, Encres Vives Collection Manuscrits, 1963

• Southern blues, gravos press

• Tanour, Encres Vives

• Telesma, Encres Vives

• Shams, Encres Vives

 

Contributions aux revues

Dire, Encres Vives, Périmètre, Cheval d’Attaque, Impact 10, Verticales 12, Poésie 1, Poésie Première, Poésie toute, Poésie de Midi, Carnet des Libellules, Poésie Vivante, Archipel, Artère, Argiles, Sapriphage, Haut Pays, La Vie Exactement, Levant, Phréatique, Polyphonies , Grèges, l’Hippocampe, Voix d’Encre etc…

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