Jean Paul Gavard-Perret

 

Jean Paul Gavard-PerretPhoto : Bissey

 

(France)

 

 

 

Misungui  paroxysmes et ecchymoses de l’art

 

 

 

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Misungui sort des normes elle présente  une approche décomplexée du sexe (à côté des Annie Sprinkle, Linda Lovelace ou autre Betty Page) et développe  une réflexion sur la sexualité et la place des femmes dans un monde où la femme comme son image reste faite par et pour les hommes. S’éloignant de la figuration fantasmée elle produit paradoxalement ce qui risque a priori de susciter pourtant la fantasmagorie : à savoir le nu et le portrait féminin. Ces deux thèmes occupent en effet l’essentiel d’une œuvre surprenante.  Elle entretient une relation double  avec l’image puisque  celle-ci représente du corps mais surtout sa métaphore en partant toujours d’une expérience vécue.

 

« Performeuse et Modèle, féministe queer et pro-sexe, anarcho-communiste, militante pour l’autogestion et l’auto-détermination » comme elle s’auto-définit, Misungui pousse une expérience extrême de la connaissance de soi. En se confrontant à ses images, ses actions et ses textes il est impossible de taire l’émotion éprouvée par leur découverte. S’y engouffre une forme de vertige organique. Tout ce que l’artiste propose  est expérimental mais existentiel selon une figuration très particulière en une suite d’autoportraits dont la logique est implacable. Certains ne comprennent rien à un tel projet à la fois radical et épidermique car Misungui s’est libérée depuis longtemps de bien des interdictions. Dans sa vie et dans son art – comme Dracula – elle ressuscite toujours selon divers cycles sur le thème récurrent de la nudité qu’elle travaille parfois jusqu’à épuisement au sein d’une ascèse « tauromachique » où mise à mort et mise en vie, apparition et disparition font partie de chaque temps.

 

Pour ce faire, elle se met en scène lors de performances. Le message est clair et répond aux premières interrogations et à la lutte de l’artiste (même si elle refuse ce nom) : sortir le corps de la femme, et en particulier son sexe, du mystère où on le garde depuis des siècles. L’origine de ce mystère change. Auparavant il était lié à la crainte de Dieu. Puis le mystère fut encore favorisé par la science qui fait du corps une sorte de machine. Jouant sur les stéréotypes (bondage par exemple) et en dépit des apparences son approche est tout sauf pornographique. Elle le dépasse ou plutôt l’outrepasse puisque ce qu’elle donne à vois joue du fantasme.

 

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En une suite de défis audacieux l’artiste s’hybride elle-même, se réinvente dans un besoin de changement perpétuel. Il ouvre les champs de la création. La sincérité de Misungui est poignante. Son engagement esthétique et existentiel se module en un véritable engagement physique non  seulement théorique mais  politique dans  une rigueur imposée, un défi que l’artiste est une des rares à tenir – et ce dans l’esprit d’une Ana Mendieta par exemple.  Comme elle l’artiste travaille  la dualité nature et culture en partant du corps, de sa chair. « J’aime écrit l’artiste le tordre, le « découper », le déconstruire, le reconstruire pour matérialiser ce qui se passe au niveau culturel. La socialisation hétéronormée formate nos esprits et nos corps ». Voulant reprendre en mains le sien elle invite à un rapport à une vie qui soit plus sur-vivance sur survivance.

 

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L’œuvre est donc  l’expression, l’observation, la contemplation d’une résistance, d’une souffrance, d’une progression, d’une retenue, d’une violence, d’une  libération. C’est un acte visuel ou plutôt un actionnisme vivant et prodigieux, il vibre du corps céleste et charnel en révolution d’où jaillissent les pulsations du cosmos  et d’éblouissantes tensions de chair au sein d’auras là où mystère sensible de la beauté  reste irrésolu. Fondé sur un travail intellectuel l’artiste s’en dégage et ne se veut en rien docte en savoir sexuel. Misungui permet d’aller voir au-delà des clichés de l’idéologie dominante et de ses poubelles pornographiques. A travers les photos, vidéos prises ou tournées par des tiers de ses diverses performances comme de ses textes l’artiste ne fait jamais la morale. Son corps et ses émotions deviennent un laboratoire, une expérimentation autant existentielle qu’esthétique.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Professeur honoraire des Universités Jean Paul Gavard-Perret est critique (littérature, arts contemporains) et écrivain. Il a participé ou participe aux sites et revues Le 24 Heures (Lausanne), Art-Press, Huffington -Post, Esprit, Trubulence-Vidéo, Carnet d’Art, Le Littéraire, Corridor Elephant, Ragazine C.C. (USA) entre autres. Il a publié de nombreux livres dont des essais sur Beckett, la peinture et la photographie. Il a publié des livres de textes brefs dont , « Cyclope »,  Editions de L’Atlantique, « Labyrinthes », Editions Marie Delarbr., « Prolongation »avec Brigitte Derbigny, Jean Pierre Huguet Editeur, « Rien mais  pas plus » (Editions de la Vache Alternative,(Suisse).

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