Jean-Paul Gavard Perret

 

Jean Paul Gavard-PerretPhoto : Bissey

 

(France)

 

 

 

Les pratichiens

 

 

Philip Mechanicus, « Cadavres en sursis », traduit du néerlandais par Daniel Cunin, Editions Notes de Nuit, Paris, 455 p., 21 E.

 

Philippe Mechanicus fait plonger dans un épisode bouleversant et méconnu. Celui de camp transit néerlandais de Wertesbork. A l’origine le lieu était sensé héberger des réfugiés juifs allemands. Après l’invasion de la Hollande par les Nazis, le camp passa sous leur administration. Dès ce moment et jusqu’à la fin de1944 il devint le corridor pour  « transvaser » (écrit Mechanicus) principalement les juifs hollandais de leur pays d’origine vers camps de Pologne pour vers le massacre de masse.

Le livre prouve que les mots peuvent servir parfois à l’expérience humaine comme à celle de l’Histoire . Ils permettent l’exhumantion des milliers d’existences tuées qui se rechargent d’émotions. Le texte n’en devient pas pour autant mantra mais Mémoires. Philip Mechanichus les ancre dans l’âme humaine par l’intelligence et la sensibilité. Il s’agit de comprendre l’inexplicable même si – et en conséquence – tout n’est pas compréhensible.

Au jour le jour, Philip Mechanicus fait participer à la vie du camp et met à nu ses hiérarchies implicites et ses chantages. Les nazis eurent « l’intelligence » de faire exécuter la majorité des sales œuvres par les autres. Certains, croyant se sauver  collaborèrent le plus étroitement avec Gemmeker le commandant SS du camp. Westerbok fut d’ailleurs considéré à ce titre par le commandant SS du camp comme le « musterlager » (camp modèle).S’y résume la course à  la vie contre la mort. Mais où cette vie n’était qu’une mort différée. S’y entend « la voix de coqs »  des maîtres de danses macabres.

Pour reprendre les mots de l’auteur  « à chaque fois les juifs se firent entuber en se cramponnant à leur tampon, qui, après coup, ne se révéla pas bordé d’or ». Et c’est un euphémisme. Un « jeu tragi-comique » – écrit encore l’auteur- surgit au moment où la déportation rode et suscite une panique. Très vite il n’existe plus d’espoir.  Dans un tel témoignage l’humanité comme l’inhumanité ne sont plus des mots abstraits.  La douleur, la grandeur d’âme mais aussi la pusillanimité, la méchanceté sont mis à nu. Et l’auteur prouve combien laisser faire le mal revient à le faire.  Mais il prouve aussi que les nazis en choisissant de se sacraliser en « animalisant » les autres, se firent eux-mêmes des « pratichiens »   suffisamment pervers  pour faire assumer  par d’autres – réduits à l’état de bêtes épouvantés – leur crime absolu envers l’humanité.

Dans un tel témoignage l’humanité comme l’inhumanité ne sont plusdes mots abstraits.  La douleur, la grandeur d’âme mais aussi la pusillanimité, la méchanceté sont mis à nu. Ce qui est décrit par Mechanicus n’évite aucune perspective et c’est pourquoi ce livre reste unique. L’auteur prouve combien laisser faire le mal revient à le faire. Mais il prouve aussi combien répondre par la brutalité d’une idéologie pestilentielle à l’innocence des victimes est un crime qui n’a pas de nom. Les nazis en choisissant de se sacraliser en « animalisant » les autres, se firent eux-mêmes chiens par l’absorption de slogans. Mais ils en furent non seulement les suiveurs : l’auteur les montre tels qu’ils furent : à savoir les acteurs suffisamment pervers  pour faire assumer et « partager » par d’autres – réduits à l’état de bêtes épouvantés – leur crime absolu envers l’humanité.
 

 

 

 

 

 

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Professeur honoraire des Universités Jean Paul Gavard-Perret est critique (littérature, arts contemporains) et écrivain. Il a participé ou participe aux sites et revues Le 24 Heures (Lausanne), Art-Press, Huffington -Post, Esprit, Trubulence-Vidéo, Carnet d’Art, Le Littéraire, Corridor Elephant, Ragazine C.C. (USA) entre autres. Il a publié de nombreux livres dont des essais sur Beckett, la peinture et la photographie. Il a publié des livres de textes brefs dont , « Cyclope »,  Editions de L’Atlantique, « Labyrinthes », Editions Marie Delarbr.,« Prolongation »avec Brigitte Derbigny, Jean Pierre Huguet Editeur, « Rien mais  pas plus » (Editions de la Vache Alternative, (Suisse).

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