Jean-Pascal Boffo

 

 

 

(France)

 

 

&

Rodica Draghincescu

 

 

 

 

Guitariste aux multiples collaborations (sur une trentaine de disques, entre autres avec Christian Decamps du groupe ANGE), co-fondateur du groupe Alifair, ingénieur du son (studio Amper), Jean- Pascal Boffo livre régulièrement des albums solo (premier artiste signé en 1986 sur le label Muséa) dont l’une des caractéristiques les plus marquantes est de ne jamais ressembler au précédent: l’artiste est un explorateur qui ne revient jamais sur ses pas. Depuis plus de dix ans, « Invizible » (extrait de son 7ème album « Parfum d’étoiles ») a été choisi par Serge Levaillant pour servir de générique à son émission radio sur France-Inter « Sous Les Etoiles Exactement ».

 

 

 http://jeanpascalboffo.com/

 

 

RD : – Tout critique musical, tout théoricien, tout esthéticien, tout philosophe  aurait commencé cette interview ainsi : la musique est l’art  de marier les sons, les sens et leurs silences, d’une façon mélodique, harmoniquement, rythmiquement en fonction de nos besoins incantatoires.

 

 

Photo: Manu D. Andrea

 

 

Elle est donc à la fois une création, une œuvre d’art, un univers de symboles et de métaphores sonores, et aussi un mode de communication sentimentale. Elle utilise le corps du créateur, sa voix, mais aussi bien des instruments de musique spécialement conçus, et de plus en plus tous les sons (concrets, de synthèses, abstraits, etc.).

 

 

 

 

Les sonorités musicales sont évanescentes, elles n’existent  que dans l’instant de leur perception,  pendant l’audition, qui doit en reconstituer son unité dans la durée. Jean-Pascal Boffo, nom de référence dans la musique française contemporaine, je crois que écouter des musiques, c’est une chose,  et comprendre ce qu’est la musique, en est une autre.  Que représente la musique pour vous, en tant que musicien et à la fois producteur ? Qu’est-ce qu’elle vous apporte ?

 

 

 

 

 

 

JPB : La Musique pour être simple et directe, représente à peu près 90 % de ma vie !

 

RD : – C’est énorme. Un artiste pur-sang.

 

JPB : – Il ne se passe pratiquement jamais un instant où je n’ai pas de musique en tête quand ce n’est pas à écouter. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de comprendre ou même d’expliquer la musique, en dehors de la théorie ou de l’apprentissage d’un instrument…

 

 

 

 

Elle nous parle ou pas ! Mais ça ne passe pas par l’intellect ou la pensée… sinon, ce n’est pas de musique qu’il s’agit mais d’une idée de la musique.

La musique est toute aussi vitale pour moi que la nourriture par exemple…

 

 

 

 

Je suis davantage musicien ou auditeur que producteur !

 

RD : – Producteur, dans le sens de canalisateur de productions musicales  qui se produisent dans votre studio d’enregistrement, là où chaque jour un tas de compositions subissent des transformations bienfaisantes… Voilà ce que j’appelle «  production »…

 

JPB : – S’il y a production dans le sens d’investissement de temps (ou d’argent) dans un projet musical, c’est qu’il y a d’abord eu un « coup de coeur » pour un artiste. Cela m’est arrivé (et arrive en ce moment) pour des musiciens rencontrés généralement au cours de séances de studio. Ce n’est jamais calculé ou prémédité ; c’est une rencontre et un « appel » intérieur qui m’amène à vouloir m’investir ou aider un artiste ou un projet particulier mais je ne recherche pas particulièrement à jouer le rôle de producteur dans le sens habituel du mot.

 

 

 

 

RD : D’accord. Votre passion pour la musique a toujours été le moteur de vos choix. Depuis quand date cette vocation ? Comment avez-vous été repéré ?

 

 

 

 

JPB : Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours été attiré par la musique et j’en ai écouté depuis ma plus tendre enfance !…

Je crois me souvenir qu’à l’âge de 7 ans, j’avais demandé à Noël une guitare pour cadeau…

 

 

 

 

RD : – Et Père Noël a été généreux avec vous ?

 

JPB : – Evidemment, j’ai eu un « jouet » injouable !!…

J’ai dû attendre encore 7 années avant de me voir offrir une guitare électrique à peu près jouable, en tous cas suffisamment pour participer à la création d’un groupe de rock avec 3 copains du quartier… Mais aucune envie de prendre des cours (je n’aimais pas particulièrement l’école et ne voulais pas avoir affaire à une école supplémentaire, fût-elle de musique !) J’avais constaté que la guitare dans le rock pouvait se pratiquer sans passer par là…

 

 

 

 

On m’a montré quelques accords, un ou deux morceaux des Stones et c’était parti !… Le reste est venu très vite et j’ai développé rapidement mon oreille à relever les albums que j’écoutais à l’époque (Pink Floyd, Genesis, Ange, Yes…) Chaque moment libre était consacré à cela ! Quelques musiciens plus expérimentés m’ont aidé pour cela sans qu’il ne soit jamais question de cours réguliers et encadrés…

Localement, j’ai été repéré à mon tout premier concert (au bout d’à peine un an de pratique… et très amateur, avec mon 1er groupe « Larsen ») pour être engagé dans  des groupes régionaux un peu plus « sérieux »… Et puis au fil des rencontres, par Bernard Gueffier, à l’époque co-fondateur de la  revue musicale « Notes ». Nous sommes devenus d’excellents amis et comme j’avais très tôt commencé à composer mes propres musiques et qu’il avait en projet la création d’un label, Muséa est né avec la réalisation de mon 1er album (« Jeux de nains » en 1985).

 

RD : – Quels sont les musiciens qui vous ont formé et influencé ?

 

JPB : Au tout début, les groupes de rock progressifs, et à la guitare particulièrement Steve Hackett (Genesis) et Robert Fripp (King Crimson).

Par la suite, j’ai découvert le jazz, et mon héros était alors Pat Metheny. Je continuais à relever à l’oreille tout ce que je pouvais (j’en ai oublié la quasi-totalité…)

 

RD : – Vous écoutiez beaucoup de musiques ? Des guitaristes ?

 

 

 

 

JPB : – J’écoutais beaucoup d’autres musiciens et pas forcément des guitaristes… J’ai eu une période où je préférais écouter des pianistes peut-être parce que l’instrument a un spectre plus large et qu’il permet de faire sonner des harmonies d’une manière impossible à reproduire à la guitare… Je suis autant mélomane que musicien et très curieux de découvrir toutes sortes de musiques et sonorités nouvelles.

Je m’ennuie assez rapidement d’entendre des centaines de « copies » ou imitations… et recherche constamment des sonorités qui me surprennent.

 

RD – Votre musique trouve ses racines dans plusieurs galaxies apolliniennes, les unes plus mystérieuses que les autres. Quelles sont vos révélations ?

 

JPB : Au risque de décevoir, je ne sais pas vraiment d’où viennent mes inspirations ! Toutes mes compositions naissent à partir d’improvisations à des moments de « lâcher prise » où les notes me tombent littéralement sous les doigts ! La base de mes morceaux arrive en général en quelques minutes… ça peut ensuite prendre des semaines ou davantage, ou au contraire beaucoup moins, pour y mettre une touche finale. Mais l’essentiel est là très vite… ça ne passe pas par la tête (à moins d’une commande ! ce qui est une autre façon de composer…) et je ne peux pas dire ce qui est à l’origine de la création… C’est réellement très intuitif et spontané…

Je ne me mets jamais à l’instrument en me disant « aujourd’hui je vais composer une nouvelle musique ! ». Je suis toujours « surpris » moi-même par ces périodes où l’inspiration frappe à la porte et c’est d’ailleurs le moment le plus intéressant de la création… C’est assez bref et véritablement mystérieux… comme toute intuition !

 

RD : – Puisque vous êtes l’invité d’honneur de Levure littéraire, dont le numéro 8 se propose de débattre autour du thème « Être ou avoir. L’histoire secrète des choses », dites-nous, s’il vous plaît, si la musique vous a fait découvrir des histoires atypiques, des secrets ?

 

JPB : Des secrets je ne crois pas !

 

RD : – Des rencontres…

 

JPB : – Des rencontres ayant donné lieu à des histoires certainement !… Tout est une question de résonances.

La musique peut aussi être un révélateur si on s’abandonne complètement dans l’écoute. Elle peut parfois nous révéler des secrets sur nous-même… ou bien permettre à des intuitions de se faire entendre…

 

RD : –  Vous avez la musique dans la peau, comme philosophie et spiritualité. Vous êtes une personne extrêmement calme, constructive, porteuse d’une belle énergie. La magie de la musique adoucit-elle le caractère des gens ?

 

JPB : Tout dépend de la musique ! Et aussi de l’instrument pratiqué je crois… Il parait que les instruments à cordes et particulièrement la guitare apportent une certaine forme de calme et de sérénité… je veux bien y croire ! En tous cas, c’est l’effet que ça me faisait quand j’ai commencé à en jouer et notamment à composer.

C’était une sorte de refuge à l’abri de toutes sortes d’agitations du monde extérieur… Je crois que ça l’est encore mais peut être qu’avec le temps et la pratique,  le calme s’est installé plus profondément et son « action » s’est étendue en distance et en durée…

Certaines musiques apportent la paix c’est évident (le contraire est aussi vrai). Le mélomane qui ne pratique d’instrument pas le ressent très bien !

Dans ce cas, l’effet s’arrête avec la fin de l’écoute… Des années de pratique permettent sans doute à ces états de devenir un état quasi-permanent ?

Il est assez facile de constater que les traits de caractères des musiciens correspondent souvent à des catégories d’instruments spécifiques !

On reconnaîtra facilement un batteur, un chanteur ou encore un guitariste à son comportement (sans généraliser…).

 

RD: – Y a-t-il dans votre cheminement musical, de compositeur-interprète, des thèmes clé qui se répètent et pour cela qui offrent à votre discographie une harmonie créative, un fil rouge, musicalement conducteur?

 

JPB: – La musique s’impose à moi sans forcément être liée à des images ou des thèmes… C’est souvent après coup que je lui « colle » des images ou des titres qui sont évoqués par la musique en elle-même.

 

RD : – Comment naît une musique ?

 

JPB : – Une musique naît toujours d’un moment de calme, de silence.

 

RD: – Vos musiques racontent-elles des expériences vécues, sont-elles épidermiques ou plutôt imaginaires, futuristes, célestes etc?

 

JPB: – J’opterais pour le thème « céleste »… à la limite « imaginaire », bien que des images précises ne soient pas à la source des compositions. Elles peuvent faire naître des images, d’ailleurs souvent très différentes selon le moment ou la sensibilité… Forcément vécues mais je ne cherche pas à savoir où, comment ni pourquoi…

 

RD: – De tous les musiciens lorrains (rappelons-nous que la Lorraine est votre région natale), vous êtes le seul qui ait pu franchir le seuil de la musique « régionale » (rien de péjoratif dans ce mot). Quel est le concert/le spectacle qui vous a propulsé le plus loin?

 

 

 

 

JPB: – Je joue finalement très peu en concert, du moins en ce qui concerne mon répertoire « solo ». En moyenne une fois par an ! Je passe beaucoup plus de temps en studio que sur scène.

 

 

 

 

RD : – Quelle serait votre plus grande expérience « sonore » ?

 

JPB : – Ma plus grande expérience (et surprise…) a été la première partie du groupe canadien « The Musical Box » en 2006, d’abord à La Haye en Hollande puis à l’Olympia à Paris…

A la suite de cela, a pris forme l’album « La boîte à musique », seul opus entièrement solo et acoustique.

 

RD: –  Vous avez fondé des groupes musicaux avec différents amis, les uns plus originaux que les autres. Quel est le band qui s’est distingué explicitement durant votre collaboration avec ces artistes? 

 

JPB: – Le groupe dans lequel je me suis le plus impliqué, et qui a également la plus longue durée de vie est sans conteste Alifair, ma collaboration avec la chanteuse-auteur-compositeur Aurore Reichert.

 

 

 

 

RD- Longue histoire de fidélité…

 

JPB : – Une longue histoire d’amitié et d’affinité musicale rare. Même si le groupe est en sommeil actuellement, la magie opère toujours à chaque « retrouvaille ».

 

 


CULTURE POP – Jean Pascal Boffo (guitariste… par culturepop_mirabelle

 

 

RD: – Discret, talentueux, sérieux, fidèle à l’amitié à la longue, incroyable mais vrai, vous vivez de votre musique et surtout de votre travail de producteur musical. Comment réussissez-vous cela par ces temps de crise quand beaucoup de groupes et des maisons d’édition tombent à l’eau, font faillite, disparaissent comme par magie (mauvais œil…)?

 

 

 

 

JPB – Ce sont justement ces multiples « casquettes » qui m’ont permis jusque-là de réussir à ne vivre que par (et pour) la musique. Une passion véritable de chaque instant et la volonté de toujours faire de mon mieux quel que soit le projet où je suis impliqué, que j’en sois personnellement concerné ou pas !

 

RD : – Patience ?

 

 

 

 

JPB : – Enormément de patience… et d’humour, sont deux autres ingrédients indispensables…

 

RD- Que devez-vous à la musique? Et vice-versa? 

 

JPB: – La musique ne me doit rien ! Elle est présente en permanence et disponible pour tout le monde sans exception… Il suffit juste de tendre l’oreille et faire silence… Je lui dois l’écoute, l’attention et plus généralement ma vie…

 

RD- Comment va l’art musical d’aujourd’hui, et surtout où va-t-il, et avec qui? (veuillez nous parler sur les modes et tendances, sur les valeurs périssables et sur tout ce qui reste encore debout)

 

 

 

 

JPB: – Je ne suis pas vraiment les modes, qui ne concernent pas que la musique d’ailleurs, et qui sont éphémères (et donc périssables !) quel que soit le domaine… Ce sont des créations humaines sans autre importance ni intérêt que financier… Je ne me sens pas concerné ! Aujourd’hui on a à disposition cent fois plus de musique (et je suis sans doute en dessous de la réalité)  qu’il y a quelques dizaines d’années, mais on est dans un phénomène de…

 

RD : – Sur-consommation…

 

JPB : –  Oui, sur-consommation… et donc bien souvent en « surface ». Je me rappelle qu’étant adolescent, un album d’un artiste que j’aimais pouvait me faire des mois d’écoute et de bonheur…

 

RD : – Et actuellement ?

 

 

 

 

JPB : – Actuellement, on est tellement envahis qu’on n’a plus le temps d’approfondir une œuvre qu’un artiste a mis des mois ou des années à construire… On la consomme en quelques minutes et on passe souvent « à côté », faute de temps ou d’inattention. Pourtant je découvre chaque mois dans cette masse sonore, des trucs incroyablement beaux et intéressants … généralement peu connus ou ignorés.

 

 

 

 

RD : – Preuve que ?

 

JPB : – Preuve que la créativité existe toujours… Il faut être un peu « explorateur » et ne pas forcément suivre les gigantesques panneaux publicitaires « indicateurs-incitateurs » qu’on veut nous imposer…

 

RD: – Une pensée pour l’avenir…

 

JPB: – Epilogue philosophique ?…

 

RD : – Une pincée de pensées … musicales…

 

JPB : – OK, alors vivons au présent !

 

Avec joie, discernement et ouverture d’esprit et l’avenir ne sera pas à craindre…

 

 

 

 

 

 

 

 

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Reporter: Rodica Draghincescu

http://www.draghincescu.com

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