Jean Miniac

 

 

 

(France)

 

 

La boule de pain

 

J’écrirai un jour le secret de ton nom

Sur une feuille d’arbre descendue du ciel ; il luira

Comme luisent les pensées des pécheurs

Éveillés de leur nuit. Il luira : je lirai en toute vérité

Tes desseins ; mais au moment de les ramasser

dans le creux de ma main

Il n’y aura

Qu’une boule de pain : elle portera sur sa surface

grumeleuse

Les sillons de ta paume, alors que tu l’avais modelée,

cette mie,

Pour moi, un après-midi de printemps, sur les remparts ;

Tu l’avais façonnée

Avec amour, – et je revois tes yeux, tes gestes

Tes mouvements brusques d’abeille se dérobant

à mon étreinte : je revois tout

Excepté tes desseins, Alina, tout aussi impénétrables,

Maintenant qu’ils me sont présentés pour le dernier

repas

Sur cette boule de pain. Oui, plus impénétrables que Dieu

 

 

Le chant

 

Un jour, en revenant m’asseoir à cette même table du silence

Je me dirai : “C’était elle.” Puis le dîner commencera ; nous

ne dirons rien – comme il sied

À des convives silencieux – par force ; on entendra

Le cliquetis des couverts et soudain

Un bruit singulier ; une voix : “C’est moi”

S’écrira celle qui prendra place

À mes côtés. Je n’oserai porter mes regards

Vers elle – par peur

D’interrompre, pour toujours

La chanson commencée. – Mais elle ne finit jamais

Dira-t-elle. Elle n’a jamais cessé – puisque toi et moi (et elle

nous montrera alternativement

De son index dressé) –, nous sommes

– Oui, nous sommes des syllabes de ce chant.”

Et quand la nuit vient, je repense à ces paroles

Que je n’ai pas encore entendues – mais qui seront

Oui, qui seront proférées en toute vérité : elle et moi

Nous sommes des syllabes de ce chant

 

 

Regards

 

Ces jeux de regards apeurés nous retiendront longtemps

encore

Avant d’oser seulement entrer ;

Là-bas, il n’y aura point besoin de regards

Pour se voir. Sans doute, nous redouterons alors

De nous connaître jusqu’au fond de l’âme… Il est arrivé

pourtant

(Lors de notre passage dans cette vie)

Qu’un de ces regards pénétrants nous soient adressés ;

C’était un matin, au détour d’un miroir

Et le “nous-même” apparaissant alors

Nous parut si surpris de se voir enfin

Sans fard – qu’il promit de ne pas se perdre ;

Cette promesse ne dura qu’un instant ; mais l’image, elle

Demeure, engravée dans le tain. Elle se souvient de nous.

Elle nous accompagne

Jusqu’au moment d’arriver sur le seuil

Et de nous fixer dans les yeux, jusqu’au fond de l’âme ;

Alors nous nous reconnaîtrons

 

 

 

 

Les nougats

 

La pluie a cessé, et comme un malheureux s’approchait de moi et me

demandait :

“Des cigarettes ?” Je lui ai répondu : “Je n’ai que des nougats.”

Il est probable qu’au moment de faire les derniers mètres

Me séparant du Salut, je n’aurai qu’eux, à nouveau… et à quoi bon ?

Le salut, je l’ai déjà. En venant la visiter, elle

Sous les auvents si familiers de la gare de l’Est

J’ai coutume d’acheter quelques nougats

Sur le chemin de la voie 30, où je l’ai vue pour la dernière fois ;

Elle m’avait attiré brutalement à l’écart, avait collé sa bouche contre

la mienne. Le pain d’oublie, c’était ma langue –

La sienne aussi. Sa main passait dans mon dos – je me le rappellerai

toujours –

Tandis qu’elle me serrait avec force – à m’étouffer –

De son bras resté libre…

Au retour – et ce fut vrai la dernière fois aussi –

Je faisais l’emplette des témoins de notre union –

Ocres, roses et verts, préludes aux oublies à venir ;

J’ignore si c’est être pauvre de cœur de manger des nougats en pensant

à une femme ; mais si cette femme vous a ouvert les portes du paradis

– Et que l’on n’a que cela dans les poches –

Alors il faut faire acte de cette pauvreté, – et en défripant le frêle papier

de cellophane –

Penser à ce qu’elle nous dira, le jour de notre sortie définitive de cette vie

Au moment de nous tendre la main, et de nous accueillir sur le seuil

 

 

 

 

L’île

 

Si j’ai tant essayé, c’est pour toi ; si j’ai tant échoué, c’est pour

toi –

Et le peu que j’ai réussi, c’est également pour toi ;

J’ai cherché la vérité ; j’ai pris modèle sur le visage que tu

m’offrais, en haut de la colline

Un jour d’été

À Iz*. C’était un 5 juillet. L’heure est matinale. Tu as les traits

tirés. De part et d’autre

De ton visage, on voit l’île, s’étrécissant

Frangée de bleu. Je sais que de cela

Tu as voulu faire dépôt

En moi, en me disant : “Cherche !”, – en me confiant ce soin

De trouver, enfin

La vérité sur toi ; mais la vérité est si pure, à fleur de peau,

comme offerte

Qu’elle m’échappe, – sinon que ce don en lui-même (d’une

vérité toujours fuyante)

M’accompagne. Le soir, venant border mon front – comme

chaque soir –

Du drap de ta main, tu t’enquérais ainsi – ou t’inquiétais –

De l’état de ma nuit prochaine – langée dans les parages de l’île

D’une déesse au doux visage

Me disant, de sa voix la plus douce : “Si j’ai tant cherché,

c’est pour toi ; si j’ai tant échoué, c’est pour toi –

Si j’ai tant réussi…” Alors je poursuis, comme un rêveur mal

débarbouillé de son rêve

– Et qui n’a pour seule ressource que de copier dans le cœur

de sa voisine – : “C’est pour toi aussi –

Pour toi, toujours”

 

 

* Petit île de l’archipel de Zadar, en Croatie.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Poète, traducteur, essayiste et chroniqueur Jean Miniac est né en 1960 à Paris. Il écrit des chroniques pour Le Matricule des Anges et a publié dans de nombreuses revues, notamment Europe, Le Mâche-Laurier, Aujourd’hui Poème, La Nouvelle Revue Française, Dans la Lune. Il a traduit la latinité tardive et médiévale avec Saint Jérôme, Prudence, Jacques de Vitry mais aussi les poèmes de Jimmy Carter.

 

Petit panorama bibliographique

 

• Carmina (poèmes), Dumerchez, 1995

Histoire de nous, L’arbre à paroles, 1996.

• Une petite lucarne de ciel (poèmes), Rencontres, 1998.

Quinze études-tableaux pour un paysage perdu (poèmes), Rencontres, 1999.

• Une odeur perdue de la mer (proses), Fayard, 2000.

• Chronique des esprits (poèmes), Dumerchez, 2000.

• Jean-Marie Le Sidaner. « Le cercle de la rose » (direction du livre-catalogue, essai introductif, commissariat de l’exposition consacrée à cet auteur), Bibliothèque municipale de Charleville-Mézières, 2003. (Ouvrage publié avec le concours de la DRAC Champagne-Ardenne.)

Le jour (poèmes, avec des lavis de Colette Deblé), Bleu d’encre éditions, 2012.

 À paraître : “Et ta main fermera mes yeux…” Pages de journal, réflexions sur l’art et autres écrits imaginaires de Jean-Sébastien Bach, éditions Fondencre (Philippe Biget éditeur).

 

Textes parus dans des ouvrages collectifs :

 

  • Le démon des encoignures dans le Festival de la nouvelle et du conte à Saint-Quentin, Ville de Saint-Quentin, 2000.

  • Petite cantate pour la fin des temps dans La plume et la faux. 1914-1918, éd. Intensité, 2001.

  • Parce que c’était elle (trois poèmes en édition bilingue français/grec) dans Les ruses d’Ulysse. Vingt poètes et nouvellistes grecs et français, L’inventaire, 2004.

  •“L’enfant d’obéissance”. Malherbe en son quartier, ses bornes, les flux divers et croisés de l’Histoire. Étude parue dans Vers Malherbe et Ponge, éditions du Bicentenaire, 2004. (Ouvrage publié dans le cadre du bicentenaire du lycée Malherbe de Caen avec le concours du Centre régional des lettres de Basse-Normandie.)

  • Hécate dans le Manifeste du droit à être dans la lune, Centre de créations pour l’enfance, Tinqueux (Marne), 2010.

 

Traductions du latin (présentées et annotées) :

 

  • Saint Jérôme, Vivre au désert. Vies de Paul, Malchus, Hilarion, Jérôme Millon, 1992.

  • Prudence, Au fil des jours et autres poèmes, collection « Orphée », La Différence, 1995.

  • Jacques de Vitry, Vie de Marie d’Oignies, collection « Babel », Actes Sud, 1997.

  • « Ambroise, Prudence, Jérôme… et les autres. » Anthologie de la littérature latine tardive du 4ème au 7ème siècle, Europe, n° 916-917, août-septembre 2005.

 

Traductions de l’anglais :

 

  • Poèmes de Harry Clifton (Irl.), Jan Owen (Austr.), Barry Wallenstein (USA) et Susan Wicks (GB) parus dans La traductière, n° 23, juin 2005, dans le sillage d’une participation au 27ème Festival franco-anglais de poésie en juin 2004.

  • Jan Owen, Le cimetière de Kampong (poèmes), Europe, n° 940-941, août-septembre 2007.

  Jimmy Carter (39ème président des États-Unis, Prix Nobel de la paix 2002), Toujours un compte à rendre et autres poèmes (“Always a Reckoning and other poems”), éditions Buchet-Chastel, 2010 (avec une préface et des notes).

 

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