Jacques Fournier

À la cantonade

 

J’aime à m’asseoir dans le silence.

J’y croise parfois quelques amis bien intentionnés.

 

***

 

– Le temps est à la pluie, qu’en dites-vous ?

– Je n’en dis rien. Je n’y vois goutte.

 

***

 

Dans mon jardin, tous les ans, le cerisier donne des poires. Heureusement, elles sont rouges et parfois attachées par deux au même pédoncule. Ainsi mes invités n’y voient-ils que du feu quand je leur sers un clafoutis selon la recette de ma grand-mère.

 

***

 

J’ai perdu la tête. Depuis, je la cherche. Mais je n’ai plus que mes mains pour pouvoir la reconnaître et, souvent, je me trompe, prenant une tête égarée pour la mienne. Je ne désespère pas de la retrouver.

 

***

 

Les plus courtes sont les meilleures, me dites-vous. Voilà qui est fait.

 

***

 

La foule (1)

 

Quand, dans une foule, on dit « Pardon » à la cantonade, c’est bien pour que les personnes qui ont l’heur de vous entendre et qui se trouvent sur votre possible chemin s’écartent et vous laissent la place libre afin que vous puissiez progresser vers le point que vous vous êtes fixé.

Or, un jour que je traversais ainsi une foule, non seulement les gens s’écartaient bien obligeamment mais en plus, ils s’éloignaient jusqu’à disparaître complètement de ma vue.

Etait-ce parce qu’ils comprenaient Pars donc ! et non Pardon. ?

 

***

 

La foule (2).

 

Un jour que je devais fendre une foule, je ne parvins jamais au but car je fus stoppé net par un projectile en pleine tête avant d’avoir pu abattre pour la quatrième fois ma hache.

 

 

***

 

 

C’est quand il est entré à cheval dans mon salon que j’en ai conclu que mon voisin était un peu cavalier.

 

***

 

peupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeu

peupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeu

peupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeu

peupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeu

peupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeu

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peupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeu

peupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeu

peupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeupeu

 

J’écris peu. Mais cela va peut-être changer.

 

***

 

Ce matin, le ciel était si bas que, dans la rue, tous les hommes marchaient à quatre pattes. Seuls les chiens firent montre d’une certaine satisfaction.

 

***

 

Toutes les feuilles des arbres étaient tombées, sauf une.

L’hiver jamais ne commença et l’on put profiter d’un long printemps précoce.

 

***

 

Une fois par an, je pars en voyage. J’emporte le strict minimum nécessaire à mon hygiène corporel dans un petit sac de toile que je jette négligemment sur mon l’épaule avec l’air désinvolte d’un à qui on ne la fait pas.

J’ai réservé de longue date (un an, pour tout vous dire) une chambre à l’Hôtel des Voyageurs, en face de chez moi. Le dépaysement est assuré.

Je m’installe dans le hall de l’hôtel toute la journée et j’écoute les clients qui ne se font pas prier quand je leur demande de me raconter leurs voyages, trop heureux qu’ils sont de pouvoir partager avec mon oreille attentive les aléas de leurs périples, pourtant parfois banals mais toujours passionnants à mon sens. Et, le soir venu, je remonte dans ma chambre, la tête pleine de ces rêves d’autrui.

Je sais m’arrêter avant que l’illusion que crée le nom de l’hôtel ne se dissipe complètement. Ainsi je garde les miennes intactes d’avoir su me dépayser d’une façon si peu onéreuse.

 

***

 

La pelouse de mon jardin pousse à vitesse grand V. Les chats du quartier viennent y jouer à « Lions dans la savane », jeu félin très prisé dans les jachères agricoles et les terrains vagues.

Il me faudrait sortir la tondeuse.

Mais un baobab a poussé devant la porte de la remise.

***

 


Sylvie Simonelli

Le gant

 

J’aime l’hiver.

Je collectionne les gants. Ceux que je trouve dans la rue.

Bien sûr, je ne peux assouvir ma passion que les jours de froid. C’est pourquoi j’aime l’hiver.

L’hiver, il suffit de se baisser pour les ramasser.

Je possède des gants de toutes sortes, de toutes tailles, de toutes matières. Peau, laine, acrylique, soie, coton,…

Dans ma collection, il y a plus de gants droits que de gauches. Peut être parce qu’il y a plus de droitiers que de gauchers dans la société. Mais cela ne m’intéresse pas. Pas plus que je ne me demande comment les gens perdent leurs gants. Leur gant devrais-je plutôt écrire. Je ne possède pas deux pièces identiques. Jamais je n’ai trouvé les deux gants de la même paire. Bien sûr, certains gants se ressemblent, ils pourraient même être, pour qui n’y connaît rien, de la même paire. Mais un rien me permet parfois de les distinguer. Une demi-taille, une légère différence de teinte,…

Mes gants, je les garde dans des tiroirs à plans, à l’abri des regards des rares amis qui passent chez moi. Je ne les classe pas. Je les dépose au fur et à mesure que je les trouve.

J’ouvre parfois l’un ou l’autre tiroir, au hasard, pour le plaisir de contempler ma collection.

Mais ma plus belle pièce, je la garde dans une armoire, fermée à clef.

C’est un gant droit de femme, en soie, noire et douce comme une peau. Mais ce qui fait sa valeur, ce n’est pas tant ce qu’il est.

C’est la plus précieuse pièce de ma collection. Je la conserve dans un bocal : la main y est encore.

 

***

 

Je suis pour la franchise postale : je n’envoie jamais de lettre anonyme.

 

 

Sur les quais

  

Sur les quais, des sacs oubliés, il y en a. Et nous ne savons ni par qui ni pour qui. Mais ils sont là. Attendant la main qui les emportera, l’œil qui les scrutera, le geste qui les videra. Mais ils sont là. Posés. Patients. De la patience des pierres sur le bord du chemin qui n’espèrent plus le bout de la chaussure qui les poussera plus loin. Ils sont là, les sacs sur les quais. Et nous n’osons nous en approcher.

 

***

 

Sur les quais encore, devenues rares, les larmes qui roulent.

 

***

 

Sur les quais, l’oiseau qui picore, scrute, gratte, picore, gratte, scrute de l’œil libre l’approche des aveugles voyageurs. L’oiseau qu’on ne sait plus oiseau, que l’on croit pigeon, seulement pigeon, donc transparent. Mais qui redevient oiseau quand l’aile se déploie, défroissement, et le dépose sur la poutre où jamais nous ne saurons nous posés.

 

***

 

Sur les quais, la solitude. Palpable. Immobile mais faisant les cent pas dans l’attente du départ, toujours du départ. La solitude avant l’heure, non plus fœtus informe, mais formée comme corps d’adulte dans corps d’adulte, donnant des gestes d’épuisement, de renoncement, combattue pourtant.

 

***

 

Sur les quais les frôlements, plus rarement les frottements. Sauf les corps amoureux, en rupture, en absence à venir. En devenir de vide.

   


Sylvie Simonelli

Je n’ai pas sommeil

 

Je n’ai pas sommeil. Cette fois-ci, je n’ai pas sommeil.

Je resterai éveillé tout le trajet.

Je regarderai tout le paysage défiler à grande vitesse, sans en perdre une seule miette.

Je sentirai dans mon corps passer l’heure entière, sans en perdre une seule seconde.

Je n’ai pas sommeil. Cette fois-ci, je ne dormirai pas.

D’ordinaire, le roulis me fait somnoler au bout de quelques minutes à peine. Non pas que je dorme mal la nuit et que ce voyage hebdomadaire soit l’occasion d’une telle détente générale des muscles et de l’attention que tout mon corps se laisse aller à la jouissance sans limite – sauf celle de l’arrivée – du sommeil. Non : je dors bien, nuitamment, toutes les heures dont mon corps a bien besoin. Et mes journées de travail ne sont pas suffisamment fatigantes pour justifier une entrée systématique et hebdomadaire dans ce sommeil ferroviaire. Mais c’est ainsi : habituellement, je dors dans le train.

Mais cette fois-ci, non, je ne dormirai pas.

Je l’ai senti tout de suite, dès les premiers tours de roues. Le sommeil ne voulait pas de moi. Et comme je ne le cherchais pas non plus, je ne l’ai pas trouvé.

Alors, je resterai éveillé tout le trajet sans chercher à expliquer la raison de cette absence de somnolence. Il y a là une logique contre laquelle je ne peux rien. Mes yeux n’ont même pas cligné, ma tête ne s’est pas un seul instant sentie plus lourde. Je n’ai pas dormi.

Alors que toutes les autres fois, je dors.

Et d’un sommeil profond.

Souvent, et je pourrais dire presque toujours, à peine assis à ma place – et il est rare que j’arrive au dernier moment, ayant en horreur la précipitation – je parviens à prendre mon temps pour une installation détendue, loin de l’urgence dans laquelle s’agitent bon nombre de voyageurs qui arrivent – quand ils arrivent !- essoufflés, transpirants, échevelés, les bras gourds d’avoir porté des sacs trop lourds, mal équilibrés. Et qui, frénétiquement, s’installent, déplient bruyamment la tablette, y déposent avec démonstration sac, sandwich et bouteille ou canette de soda, dans un ahurissant froissement de papier ou de plastique, ou bien ouvrent non moins bruyamment un journal, qu’il ne lise pas tout de suite. Ils ont comme un besoin de délimiter un territoire, leur territoire, comme une renard fait en urinant. Et quand le train s’ébroue, ils peuvent enfin s’adonner à quelque activité que ce soit et qui toutes semblent essentielles, voire vitales à ce moment précis : manger, lire, téléphoner (ah téléphoner !). Ou dormir.

Quant à moi, habituellement, je n’ai nul besoin de cette agitation pour trouver le sommeil. Il vient seul.

Un sommeil si profond que je ne m’éveille, en général, qu’une fois en vue de la gare d’arrivée, quand le train ralentit.

Un sommeil profond mais trop court. Toujours trop court. Je le sens bien au réveil. Je reste comme engourdi quelques minutes après.

En tout cas, je me réveille toujours avant l’arrêt définitif : c’est la voix du chef de train annonçant l’imminence de cette arrivée qui doit être à l’origine de presque tous mes réveils.

A moins que ce ne soit ce ralentissement nécessaire à l’approche de la gare.

Et si ce réveil arrive tard, quand le train est déjà entré en gare, je ressens cet engourdissement jusqu’à la descente, et même au-delà. Sur le quai, je me sens comme bousculé – même si je ne le suis pas vraiment, physiquement, je veux dire – par les autres voyageurs, qui semblent bien mieux réveillés que moi. Mais, quand je prends le temps, tout en marchant lentement, plus lentement que la moyenne, de regarder autour de moi sur le quai, je vois bien aux mines défaites, aux cheveux en bataille, aux costumes froissés, aux yeux rougis, que je ne suis pas le seul à subir cet engourdissement.

 

Terrible accident ferroviaire près de Lille, Nord – vendredi 25 mai, 18 h.45 GMT.

 

Lille- Le TGV Paris-Lille a déraillé et percuté à plus de 240 kilomètres par heure une rame qui venait en sens inverse, à la même vitesse. Les secours arrivés sur place ont déjà retirés 97 corps sans vie, et plus de 260 blessés dont une trentaine dans un état grave ou très grave. C’est un bilan provisoire qui s’alourdit de minute en minute. Le Ministre des Transports qui s’est rendu immédiatement sur les lieux du drame a demandé que soit diligentée une enquête.

 

Je n’ai pas dormi. Bien m’en pris : j’avais toute ma conscience quand le choc s’est produit.

J’ai vu la mort venir, comme si je l’attendais alors que rien, rien vous dis-je, ne me disposais à l’attente.

 

  

© Jacques Fournier, inédits

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