Jacques Fournier

 

 

 

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Dans la lune 18 et 19

Après un n°17 architecturé, et avant un n°19 plus sage mais tout aussi passionnant, drôle de numéro que ce n°18, mais quel Dans la lune ne l’est pas ? Sur la couverture, une pleine lune bleue sur fond noir. Au fil des pages noires, la lune décroît, le croissant passe du bleu au rouge, mais la lune noire reste pleine pour n’être plus qu’une lune noire plus noire que le fond toujours aussi noir. Commence alors la revue sur 24 pages bleu pâle. La maîtresse des lieux lunaires, Valérie Rouzeau (Alunissons ! à l’unisson !), a invité Christian Bachelin qui revisite avec douceur et violence les contes de son enfance ; un certain Marc Monchoix, qui écrit comme un certain Bretonnière (étrangement absent pour la première fois du sommaire), et qui, en connaissance de cause, règle son compte à la garde alternée (ou la poésie ne se niche-t-elle pas ?) ; deux poèmes d’E.E. Cummings (traduit par Jacques Demarq) en hommage à… la lune (ô(rondE)lune, co / mment / flott(ronDe / plus / que roNde)es-tu (…)) ; Pascal Commère qui rend hommage quant à lui à Guillevic (- Après vous, dit le papillon / j’ai tout mon temps) ; Jean-Pierre Georges qui fait montre une nouvelle fois d’un sens aigu de l’attention au monde, mine de rien, ici, celui des oiseaux (salut à Demarq !) avec un humour toujours aussi subtil (Six canards nagent de concert, aucun d’eux ne sait compter jusqu’à six) ; enfin Jacques Demarq (encore) qui donne à lire le 4e épisode de son Oziatorio (- Je n’ai de famille que mes oiseaux, dit l’héroïne Noémie). Et la revue s’achève sur la suite du cycle lunaire (dû à Fanette Mellier) qui donne à voir sur fond de ciel noir le croissant de lune rouge croître jusqu’à la pleine lune bleue, passant ainsi par toutes les couleurs du spectre et l’on se dit que le poème sur ses pages bleu tendre se situe dans l’infrarouge, donc invisible à l’œil nu. Une revue destinée aux enfants qui ne les prend vraiment pas pour des imbéciles.

Pour le n°19 – juin 2010 – , même format (A5), mais autre rapport aux textes (à lire à l’italienne alors que le volume s’ouvre à la française) et à l’image (dessins et gravures noir & blanc originaux pour la plupart, dus à Julie Faure-Brac), présente sur toutes les pages. Quant aux protagonistes, des nouvelles (Anne-Marie Soulier, l’Iranienne Mahrou M. Far –publié in Ici & Là n°12), la Mexicaine Yael Weiss, Sophie G. Lucas, un nouveau (Jacques Allemand, invité d’Ici & Là n°8), un habitué (Jacques Demarq et le 5e épisode de son feuilleton). Reste GFW, collecteur d’alexandrins dans des proses, dont on devine l’identité pour qui suit un tant soit peu la revue. Souhaitons longue vie à cette entreprise originale et toujours surprenante.

56 p., le n° 5 €, l’abonnement 16 €, Centre de créations pour l’enfance, 8 rue Kléber, 51430 Tinqueux, www.danslalune.org

 
 

PO&SY, la collection poésie des Editions érès

10 € et 12 €

www.editions-eres.com

 

Les éditions érès, éditeur depuis 1980 des sciences humaines et des pratiques qui s’en inspirent, a lancé fin 2008 une collection Poésie (titrée PO&PSY). Mais que vient donc faire la poésie dans un catalogue impressionnant (90 volumes paraissent par an) qui comporte déjà au moins une centaine de collections, livres et revues confondus, s’occupant de criminologie tout autant que de parentalité, de gérontologie que d’économie sociale ? Convoquant Freud (Les écrivains sont de précieux alliés (…) parce qu’ils puisent (…) à des sources que nous n’avons pas encore explorées pour la science) et Reiner Maria Rilke pour qui la tâche propre du poète est de traduire une sensibilité à l’immédiat, à l’intime, à l’obscur, et parce que la poésie est la possibilité d’insérer la plainte – ou l’excès d’enthousiasme – dans une totalité qui la résorbe, les éditeurs justifient largement l’existence et le maintien de cette collection parmi des ouvrages et revues traitant d’éducation, de société, de démocratie et de psychanalyse.

Après 3 titres en 2008 (le Japonais Issa, l’Italien Paolo Universo et le Français François Migeot), trois nouveaux titres viennent de paraître cette année : Ce sauvage, un inédit de Guillevic ; Deltas, carnets de voyage, de l’artiste Nadine Cabarrot et havres, du cinéaste iranien (Palme d’Or à Cannes en 1997) Abbas Kiarostami. Le moins qu’on puisse déjà dire est que l’éclectisme est la règle de la collection.

Avant d’aborder le fond, parlons de la forme. Chaque livraison est une « enveloppe » au format 11×15 rigide colorée (bleu, vert, rouge, blanc, noir, sable) sur la couverture de laquelle le titre de la collection est inscrit en grandes lettres sous le nom de l’auteur et le titre du recueil. Au dos, une rapide présentation de l’ouvrage et du poète ; sur le volet intérieur, le texte explicitant la raison d’être de la collection et la biobibliographie du poète.

Et dans l’enveloppe le recueil.

Déjà la première fournée proposait des mises en pages différenciées : feuillets volants non paginés pour pas simple en ce monde d’être né humain, haïkus bilingues – en japonais à la vertical comme un dazibao, en bas de page en français – du moine laïc du temple haïkaï, Issa (oies, ne partez pas / dans vingt jours vous serez comme / en pays natal) ; des feuillets doubles pour La ballade de l’ancien asile, les pensées lapidaires de Paolo Universo (moi je n’ai pas de patrie / je vis à l’Asile), feuillets doubles aussi mais avec une ouverture à l’italienne pour la Lenteur des foudres de François Migeot (La journée tombe   en plein vol à grands traits de corbeaux). En 2010, des feuillets épars non paginés pour havres, courts textes (poèmes, aphorismes et réflexions) d’Abbas Kiarostami en version bilingue (jusque là / je n’ai pas fait l’expérience / de l’issue de secours) ; un recueil « classique » dos carré collé pour le Sauvage de Guillevic (Il ne sort pas / De son terrier. // Il sort / De son terrier, // L’emporte avec lui) ; quatre carnets sous transparent, un par voyage, pour Deltas, carnets de voyages, les haïkus de Nadine Cabarrot (Le vent se déchaîne. / La Mer morte se relève. / Offrande de sel).

Cet éclectisme de forme et de fond crée une collection originale, sortant des sentiers battus. La dimension revendiquée « sciences humaines » se retrouve dans les choix offerts : la critique virulente de la psychiatrie par Universo (thèse – rêve / antithèse – réalité / synthèse – asile), la marginalité du « sauvage » de Guillevic qui est celle des SDF de nos villes ; le regard tendre et pourtant éclairé d’Issa et de Kiarostami (Je n’ai été que le spectateur / d’une pomme / tombant de la branche) sur le monde ; le sens du paysage et du voyage (Camargue, Mékong, Jourdain, Nil) de Nadine Cabarrot ; celui du temps qui passe par François Migeot.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le poète Jacques Fournier est né en 1959 à Rennes.
Après une licence de lettres modernes, il a été instituteur de 1983 à 2002. Il crée en 1993 et anime la revue poétique trimestrielle Décol’, revue de poésie à l’usage des enfants.
Depuis 1994, il est aussi coresponsable avec Danielle Bouchery de l’Epi de Seigle (édition de poésie contemporaine, lectures poétiques dans le Pays d’Auge).
Depuis 2002, Jacques Fournier est directeur de la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines (Yvelines) et directeur de la rédaction de la revue Ici & Là

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