Jacques Darras

 

 

(France)

 

 

 

34

 

*

Et la prose ?

Un poète devrait toujours se méfier de la prose.

La phrase conclue concluante.

La phrase fermée fut-ce provisoirement car c’est la phrase

d’après qui tue.

La prose en mal de noms.

De noms propres.

La prose accusatrice

La prose tribunatrice.

La prose qui toujours cherche l’adversaire l’adversant.

L’autre versant

La grande diviseuse devant l’éternel.

Diabolisons la prose !

*

Ce n’est pas si difficile avec Charles Péguy.

Comme chacun de nous comme chacun de nous

Péguy fut divisé

Comme chacun de nous Péguy l’humain re-

Tourna l’angulaire

Fracture

De sa coupante-clouante division en pointe polémique

Qu’il affûta

Qu’il aiguisa

Par pratique hebdomadaire

Bimensuelle

Des Cahiers

Médiatique sa Quinzaine

Culassant sa phrase poétique haletante

Anaphorisée

En infanterie piétonne toute lame dehors

Contre

Brunetière contre Lanson contre Herr contre Laudet

& autres socialistes36

Mais surtout

Mais surtout

Contre Jaurès le condisciple de la rue d’Ulm devenu

D’un trait d’acier léger

(Baignol-Farjon ? Sergent-Major ?)

Le Pacifiste

Le traître à la Patrie

L’Allemand

L’homme à assassiner pourquoi pas ?

Entends-tu Vilain

Villain!

Toi que ton nom désigne assigne à ta tâche !

 

*

Trouvez-vous que j’exagère ?

Lisez donc ces phrases extraites de l’Argent !

(La Quinzaine de février 1913)

« … Je ne veux point revenir ici sur ce nom de Jaurès. L’homme

qui représente en France la politique impériale allemande est

tombé au-dessous du mépris qui puisse s’adresser le plus bas. Ce

représentant en France de la politique impérialiste allemande,

capitaliste allemande, et particulièrement coloniale allemande est

tombé dans un mépris universel. Ce traître par essence a pu trahir

une première fois le socialisme au profit des partis bourgeois. Il a

pu trahir une deuxième fois le dreyfusisme au profit de la raison

d’État… Il a essayé de trahir une troisième fois. Il a essayé de

trahir la France même au profit de la politique allemande… un

pleutre comme Jaurès… un fourbe comme Jaurès…un grossier

maquignon du Midi…J’ai horreur de l’éloquence toujours, et de

la métaphore. Quand je dis qu’il y a un parti allemand et que

Jaurès est un pangermaniste, ce n’est point une invective…C’est

de la géographie et de la topographie intellectuelle et politique. Et

je ne parle  vraiment de cette question d’Alsace-Lorraine qu’à

mon corps défendant… »

 

*

Comparez les ravages de l’assassine prose

Comparez ses forfaitures de « poéticienne »

Comparez son prosélytisme de Grande Huître

Rhétoricreuse

Comparez ses cyniques mouvements de dénégation avec

La métaphoricité libre du poème

La gratuité ouvertement infinie de la phrase-

Vers sa Liberté d’exploratrice

Chercheuse non stipendiée sa

Danse primesautière de petite écolière éternelle sautant

À sa propre corde

Son élasticité éternellement déformable

Car le poème est déformation asymptotique de l’échelle

Des mots

En vue de la vérité

Qui est le contraire même du mensonge

Qui est la prose surprise en train de se replier

Dans le bon ordre grammatical.

 

*

On peut comprendre

Lisant ces lignes

(Je le reconnais)

Pourquoi Breton & Aragon

Engagèrent lutte généralisée

& Extensive du

« Comme » »

Dans la « communauté » tout entière.

 

*

C’est la découverte du siècle XIX

Que la prose fascine pour autant qu’elle tue

C’est à dire qu’elle désigne l’assassin (le tueur)

Aussi bien que l’assassiné (la victime)

Leur rencontre suprême se nommant « policier »

(Avez-vous jamais lu de policier en vers ?)

 

 

 

(Jacques Darras, Je sors enfin du Bois de la Gruerie, pp. 34-38. Éditions Arfuyen 2014)

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Poète, essayiste et traducteur français, Jacques Darras est né en Picardie maritime dans les régions du Marquenterre et du Ponthieu (Bernay-en-Ponthieu). Fils d’un couple d’instituteurs il fréquente le Lycée d’Abbeville puis est élève d’hypokhâgne et khâgne au lycée Henry IV à Paris. Il est admis à l’ENS rue d’Ulm en 1960, hésite sur quelle voie suivre, lettres classiques ou philosophie, s’expatrie à Edinburgh en Écosse où il est lecteur et finalement réussit l’agrégation d’anglais en 1966. Nommé au Lycée Grandmont de Tours au sortir du service militaire (École Militaire) il devient assistant à la toute nouvelle Université de Picardie où il fera toute sa carrière jusqu’en 2005. Professeur en 1978 avec une thèse sur « Joseph Conrad et les signes de l’Empire », doyen de Faculté de 1984 à 1999, il crée plusieurs masters et départements de langue dont l’hébreu, l’arabe, le chinois, le néerlandais, le polonais etc…Parallèlement il s’engage dans la vie locale et régionale en lançant une revue littéraire in’hui (près de 70 numéros aujourd’hui) relayée par la Maison de la Culture d’Amiens en 1985 puis éditée à Bruxelles (le Cri) à partir de 1993. Il y publie la poésie étrangère sous forme d’anthologies (Allemagne, Russie, Etats-Unis, Espagne) et la poésie nationale accompagnée d’une réflexion prosodique (le sonnet, le vers libre, l’épopée etc…).

Il se lance entre-temps dans une aventure poétique prenant rythme et réflexion dans un cours d’eau des côtes de la Manche, la Maye, qui se jette dans la Baie de Somme. Il publie le volume inaugural La Maye I en 1988 aux éditions in’hui/3 cailloux (qu’il a fondées à la MCA d’Amiens). Puis La Maye II ou Petit affluent de la Maye en 1993 aux éditions Le Cri à Bruxelles. Il a ajouté depuis cinq autres volumes dont La Maye III ou L’embouchure de la Maye dans les vagues de la manche (le Cri, Bruxelles, 2001) La Maye IV. Van Eyck et les rivières (Le Cri, 1996) La Maye V. Vous n’avez pas le vertige (L’Arbalète/ Gallimard 2004) La Maye VI. Tout à coup je ne suis plus seul (L’Arbalète/Gallimard 2006). La Maye VII. La Maye réfléchit (Le Cri, 2009). Tout en composant le huitème et ultime volume Le Chœur maritime de la Maye, il procède au remaniement des volumes précédents. Il compose également un volume de sonnets Petite Somme sonnante (Mihaly, 1999). Parallèlement à la poésie il publie plusieurs essais dont les trois plus récents Nous sommes tous des romantiques allemands. De Dante à Whitman en passant par Iena (Calmann-Lévy, 2002) Nous ne sommes pas faits pour la mort (Stock 2006) Les îles gardent l’horizon (Hermann 2008)

À Paris en 1998 il fonde avec André Parinaud le mensuel de poésie « Aujourd’hui poème ». Il inaugure un cycle de lectures avec le comédien Jacques Bonnaffé. Il lit dans de nombreux festivals à l’étranger (Etats-Unis, Mexique, Italie, Espagne, Syrie, Tunisie, Russie, Allemagne, Belgique, Pays-Bas, République tchèque, Portugal, Japon, Chine etc…). Il fonde en 2008 par transformation d’in’hui la revue « Inuits dans la Jungle » avec Jean Portante (éditions Phi) et Jean-Yves Reuzeau (Le Castor Astral). Il est invité en 1989 par la BBC, premier non Anglais à prononcer les Reith Lectures, pour célébrer le bicentenaire de la Révolution française (5 conférences mondialement diffusées). Il reçoit le prix Apollinaire (2004) et le prix de l’Académie française pour son œuvre (2006). Il est l’un des administrateurs du CNL, de la Maison de la Poésie de Paris (depuis 1990). Il préside le jury du Prix Ganzo de poésie. Il préside le festival Marathon des Mots de Bruxelles depuis 2009. Il a organisé dix rencontres européennes de poésie à la Maison de la Poésie de Paris en 2009. Il vient de créer le festival de Poésie d’Achères (2010).

Européen convaincu, Jacques Darras, essaie d’engager la poésie française sur la voie d’une écoute plus attentive aux autres traditions. Il travaille obstinément aux frontières (nordiques) de notre sensibilité nationale avec la volonté souvent mal comprise de rendre cette dernière plus extensiblement inclusive et surtout plus ouverte. Il se considère comme un démocrate « whitmanien » d’Europe. En tant que tel il reconnaît être en contradiction ouverte avec le grand mouvement symboliste et surréaliste (freudio-lacanien) qui conduit encore la poésie française de nos jours. Son admiration va directement à Apollinaire, Cendrars et Claudel, dont la tradition d’ouverture au monde s’est inexplicablement interrompue.

 

 

www.jacquesdarras.com

 

 

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