Jacques Ancet

 

 

 

(France)

 

 

ODE AU RECOMMENCEMENT

 

 

CHANT II

(extrait)

 

Je reviens, je suis là, seul dans l’étroit périmètre du jour avec l’averse & le brusque soleil, avec la fixité des choses qui me regardent

 

je rentre dans mes gestes, dans les images de mes yeux, ma voix retrouve des paroles connues, je ne suis de nouveau que ce peu d’espace et de temps qui s’appelle un corps

 

le monde autour reprend sa forme rassurante, haut & bas, droite & gauche, proche & lointain, d’autres corps, d’autres vies, d’autres oublis

 

j’écoute dans ma voix revenir la voix de ma mère, de mon père, que j’entends toujours sous les voix,

 

j’entends ma langue dans ma bouche, celle qui articule & celle qui fait sens & je suis de nouveau chez moi

 

pendant ce temps le paysage s’en va, des champs, des chemins, des nuages, des bois, la vie est ce paysage qui défile devant moi

 

ou est-ce moi qui défile, ou les deux ensemble, & quel mouvement nous emporte pour que tout perde soudain cette stabilité rassurante qui fait le monde

 

& si je reviens encore, c’est dans une impermanence où je me perds, je me défais, diastole

 

systole, ici, ailleurs, ce qui parle ne m’attend pas — ne m’entend pas, je crie, attends, attends, je suis comme je peux, je me ressemble, je règle mon souffle

 

mais rien n’y fait, c’est une course immobile où je ne rattrape que du passé, cette gare, ce buffet, cette odeur de café, c’était quand au juste

 

cette chaleur de juin, une rue, des jardins, je mets mes pas dans mes pas, mes gestes dans mes gestes, le présent étincelle & sombre

 

comme l’écume à la pointe de la vague, dans ce visage, cette voix, il y a toutes les voix, tous les visages, l’infini de cet instant, alors je dis

 

mais quand, mais où, & qui suis-je, qui es-tu, l’après-midi est tous les après-midi, il monte vers son éclat & peu à peu descend

 

tout se dédouble, la haie, l’angle des murs, ma main, tout s’abandonne dans son ombre & c’est la nuit

 

Je me suis tu, mais ça revient, ce fouillis des images que je ne sais pas nommer

 

j’entends la même voix très loin, elle murmure en silence, je m’arrête, j’essaye de la reconnaître

 

je tâche de trouver la force de la suivre car ce qu’elle m’offre c’est un vide où plus rien ne soutient

 

que le même mouvement qui la porte, une confusion, une solitude terrible & sa nausée, & comment dire cela

 

magmas, chaos, enfin cette chose de bords, de lisières qui cherche à prendre corps, à devenir parole

 

qui m’ouvre la bouche quand je n’ai rien à dire & fait de ce rien un miroitement d’images où chaque fois je suis perdu

 

où je recommence, où je reviens, & qui je, qui, dans le brouhaha du jour, quelqu’un dit

 

c’est la vie, mais la vie ne se ressemble plus, les cheminées continuent à cracher, les égouts à baver, & qui peut connaître son vrai visage

 

si elle en a cent, dix mille, si elle les a tous, si elle n’en a aucun

 

je vois le vieil homme, sa main tremble au moment où de tout son amour il presse la gâchette, avale la boite de cachets ou se laisse

 

tomber vers la rue qui lui saute au visage & je répète c’est la vie, car seule la vie peut vouloir se détruire pour que dure l’éclair

 

certains jours, les couleurs te submergent, le ciel est le bleu d’un cristal sans fond, l’herbe d’un vert luisant, la montagne plus rose dans le froid

 

un feu s’allume dans chaque objet, montre, carreau, lunettes, tasse, un brasillement minuscule

 

qui te fait signe, t’appelle & c’est pour répondre que tu écris, pour tracer le diagramme de l’espace & là, leur rendre cette densité clignotante où tu te reconnais

 

ta main se tend, touche l’acier, la pierre, touche le bois, le papier, le tissu, touche la tiédeur de la peau, la fraîcheur de l’eau, touche l’air & son vide

 

touche ce qu’elle ne sait pas qu’elle touche, & parfois ton corps ne se reconnaît plus, tu marches ou tu flottes, tu n’en sais rien

 

le champ est une étincelle, tu traverses des bouquets d’odeurs, tu vois, immobile, le jour qui tourne sur son axe, tu vas entrer, tu entres

 

mais c’est, sans crier gare, la pente des heures, l’à-pic du désespoir, les paroles sans écho, les doigts qui tremblent sur leur solitude

 

tout autour de toi s’effrite, c’est le petit bruit d’insecte de l’usure tandis que tu frottes entre pouce & index un fil de laine ou un peu de poudre tu ne sais même plus de quoi

 

tu entends tomber la poussière, sa neige grise & invisible sur tes cheveux, tes yeux, ta peau, tes mains

 

tu regardes en face ce qui jamais ne te regarde mais te traverse, t’oblitère, t’efface

 

aucun nom ne lui convient, aucune image, & qui parle quand ma bouche n’est qu’un souffle venu de nulle part, une buée dans l’air soudain plus obscur

 

Comment dire alors je reviens, sans je pour revenir, et pourtant, oui, je reviens, la voix parle toujours, & que dit-elle

 

que dit-elle, c’est pour savoir que je reviens, pour habiter sa vibration à peine, la mettre sur ma langue

 

l’articuler et croire que c’est moi qui parle quand tout en moi se fait oubli, ennui, mutisme

 

quand tout m’abandonne, me laisse debout, comme l’autre à me coiffer, me boutonner, à compter pertes & profits

 

à fixer ce visage dans la glace que je ne reconnais pas, & lui, me reconnaît-il

 

& qui saura poser un nom sur cette ombre fuyante, arrêter un instant cette chute à la renverse, avec le tournoiement des choses, l’arrêt sur image de ce qui n’a jamais d’image

 

demain et hier sont devenus interchangeables, autrefois j’entendais leurs rumeurs distinctes, je voyais leurs lumières opposées

 

mais dans l’aujourd’hui sans limites ni contours plus rien ne m’apparaît qu’une brume & ses ombres mouvantes

 

& mes bras, mes jambes bougent toujours plus lentement, mes oreilles sifflent, les parfums me désertent, des mouches glissent sur les images, des grappes d’humeur translucide montent, descendent

 

le monde s’éloigne, je m’éloigne & comment dire alors que je reviens, car je reviens mais sans revenir puisque ça n’est pas moi

 

quelqu’un s’obstine, c’est lui qui revient, il a des petits matins rouges, des fruits, un corps de mots qui m’emporte

 

un parallélépipède éblouissant touche ma main & un instant j’écris sur la lumière

 

j’écris ce que je ne sais pas écrire, les mots en feu & la coulée de lave d’une phrase illisible

 

& si la voix s’est remise à parler est-ce parce que je reviens

 

je l’entends & je ne l’entends pas, ce qu’elle dit ressemble aux paroles étouffées, intermittentes écoutées derrière une porte

 

mais les quelques bribes entendues sont comme un levain, le texte se gonfle, se dore, craque, je l’offre tout chaud à qui en veut

 

mais personne pour le goûter, en faire sa propre substance, je le regarde devant moi toujours plus froid, plus sec, je croque une miette

 

ma boulangerie ne fait plus son beurre, je vais fermer &, pourtant, je reviens, je ris, je ne compte plus sur mes doigts

 

ce sont mes doigts qui comptent, clavier, touches, boutons, les chiffres s’affichent sur l’écran, additions, soustractions

 

un de plus un de moins, disait-il, s’essuyant les lèvres, repliant sa serviette, comme satisfait d’une constatation pourtant désespérante, mange bien tu ne sais pas qui te mangeras

 

& il ne croyait pas si bien dire, lui sur qui la mâchoire s’est refermée, j’entends encore son rire

 

puis d’autres rires, d’autres voix, puis le silence qui demeure & là, de son attente de poussière c’est mon père que je vois revenir

 

il revient, ses lèvres bougent, mais je n’entends pas ses mots, il sourit même, de loin, & il se penche

 

mais vers quoi, je ne sais pas le dire, peut-être vers un objet né de l’habileté de ses doigts ou vers une page

 

peut-être calcule-t-il, écrit-il lui aussi dans l’étrange lumière, à la fois vive & douce, d’un présent qui est celui de la mémoire

 

& ce sont les souvenirs, le jardinet, l’allée, la pièce obscure, son odeur, tabac & limaille de fer, où luisent de sombres mécaniques

 

j’entends le fracas des battants, le sifflement du sabre, je vois le bras articulé aller, venir, & le fil blanc de la navette courir vers le tambour où s’enroule l’étoffe

 

quel est mon âge, dix ans ? douze ? trente-deux ? Soixante-cinq ? aucun & tous à la fois

 

ici & là-bas se confondent, je suis dans l’oubli de la mémoire, dans ses brumes mouvantes, sa confusion bruissante

 

des images flottent, se dispersent, se referment comme à la surface d’un fleuve fuyant

 

parfois l’une me reconnaît & je suis là, dans un parc, dans une chambre, dans une auto, dans les branches d’un arbre, devant un lavabo, sur des genoux, devant la mer, dans un escalier, un avion, sous les draps ou la pluie, sous le soleil, entre des bras

 

je n’y suis plus, je suis partout, comme le vent qui s’infiltre & ne cesse de secouer ombres & feuillages, comme s’il voulait tout effacer, ne laisser que l’éclat vif d’un ciel lisse où tracer ses phrases de lumière

 

 

 

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