Iouri Tchirkov

 

IOURI TCHIRKOV

 

(Russie)

 

 

 

REMEMEBER

 

 

 

IOURI TCHIRKOV2

 

 

 

Traduit du russe, préfacé et annoté par Luba Jurgenson

 

Le récit autobiographique de Iouri Tchirkov (1919-1988) est un témoignage sur les îles Solovki, foyer de l’orthodoxie russe depuis le XVe siècle, puis symbole du système concentrationnaire, préfigurant l’« archipel » du Goulag. Il nous livre son expérience, celle d’un adolescent de quinze ans, condamné sur dénonciation pour activité contre-révolutionnaire et envoyé aux Solovki en 1935. L’homme qu’il est devenu, au seuil de la mort, se remémore les premières années de sa vie plongées dans l’enfer des camps de concentration. Ce travail de mémoire se veut une reconstitution factuelle minutieuse, guidée par une exigence de précision et d’exactitude. Il écarte d’emblée toute manifestation émotionnelle, toute tentative d’introspection et de questionnement, pour se concentrer sur la seule transcription du réel. Et c’est cette écriture en creux, qu’on pourrait dire transparente tant elle reste distanciée, à la fois individuelle et collective, qui circonscrit progressivement l’expérience indicible.

 

 

 

C’était ainsi…, Un adolescent au goulag.

 

 

Première partie :

Les Solovki, chapitre 3

« Un rayon de lumière dans le royaume des ténèbres »

(Extraits)

 

 

« Une bibliothèque de camp, c’est généralement quelques étagères de livres abîmés, crasseux. La plupart du temps, on y trouve Panferov, Seïfoulina, Pavel Nizavoï, Gladkov1.

Aux Solovki, il y avait deux bibliothèques : celle du camp et celle du monastère.

La bibliothèque du monastère dépendait du musée des Solovki et comptait près de deux mille volumes et manuscrits. Parmi les éditions rarissimes, il y avait quelques volumes des premiers imprimeurs Fiodorov et Mstislavets2 ainsi qu’un exemplaire de la chronique du monastère des Solovki qui couvrait cinq cents ans de la vie du couvent. Elle relatait notamment la lutte contre la nature sauvage de l’île, la construction des bâtiments, la création d’un système  de canaux qui reliait entre eux une centaine de lacs et réglait leur niveau, les récoltes et la traite des vaches. Grâce à cette chronique, on pouvait connaître le nombre de pèlerins ainsi que les noms des personnes ayant séjourné à la prison des Solovki, en commençant par Artemi, le prieur du monastère de la Trinité arrivé sur l’île en 1554 et l’archiprêtre Silvestre, conseiller d’Ivan le Terrible. Au XVIIIe siècle, parmi les prisonniers célèbres il y avait Piotr Andreevitch Tolstoï et le prince Vassili Loukitch Dolgorouki, aristocrates de la cour de Pierre le Grand, ainsi que Kalnichevski, le dernier ataman des cosaques zaporogues3.

 

La bibliothèque du camp comptait, quant à elle, trente mille volumes ainsi que plusieurs milliers de revues reliées. Elle avait été créée dès 1920, au tout début de l’existence des camps à destination spéciale des Solovki, et complétée en permanence […]

J’eus le plaisir de tenir entre mes mains l’édition londonienne de La Pucelle d’Orléans de Voltaire parue du vivant de l’auteur, ainsi que les premières éditions de Heine et de Uhland, publiées à Leipzig, le deuxième volume des Misérables de Hugo qui avait appartenu à Tourgueniev avec ses notes en marge, en russe et en français, un exemplaire de Pan Tadeusz4 avec la dédicace de Mickiewicz au comte Tyszkiewicz et d’autres livres précieux. Le domaine étranger comprenait des livres en vingt-six langues, y compris en arabe et en japonais, mais surtout en français, en allemand, en anglais […]

 

Qui donc allait m’enseigner l’allemand ? Je posai la question à plusieurs de nos lecteurs, sans succès. Ceux qui travaillaient étaient si épuisés le soir qu’ils ne pouvaient même pas y songer. Les gardiens, disponibles dans la journée, ne savaient pas enseigner. Il n’y avait aucun manuel de langue à la bibliothèque. A la fin, je m’adressai à Kappes, un prêtre catholique de la république autonome des Allemands de la Volga. C’était un grand lecteur et il me témoignait de la sympathie…

 

Nous descendîmes au jardin. Il faisait froid, tout était calme. Il m’interrogea sur mes motivations. Je dis que je voulais apprendre plusieurs langues et souhaitais commencer par l’allemand que j’avais étudié à l’école, que j’aimais les poètes allemands et désirais les lire dans l’original, surtout Faust de Goethe. J’eus du mal à expliquer pourquoi Faust tout spécialement. Sans doute me sentais-je très concerné par la quête de ce personnage, sa recherche du sens de la vie. Moi aussi, je me cherchais, j’essayais de comprendre le monde. J’aimais aussi l’aspect poétique de cette œuvre. Mon maître me fit remarquer que la traduction de Kholodkovski était un peu sèche, froide. Pour finir, il me demanda : « Quel est votre principe dans la vie ? » J’avais tellement réfléchi à cette question ces dernières semaines que je répondis sans hésiter : « Ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse. » Nous fîmes quelques pas en silence, puis il dit : « Nous commencerons à travailler dès dimanche. Après-demain, à cinq heures je viendrai à la bibliothèque. Prévenez votre directeur. Je m’appelle Piotr Ivanovitch Weigel, je travaille au combinat de pêche, à la confection de filets et j’habite sur place. Au revoir. »[…]

 

Les jours filaient, extrêmement occupés et réglés comme du papier à musique. J’assimilais une masse extraordinaire d’informations en suivant mon plan d’études : ainsi, le sable sec absorbe l’eau de la mer. Je ne m’autorisais à lire de la littérature qu’à partir de vingt-trois heures, avant de m’endormir. C’est alors seulement que j’avais le droit de me détendre. Je buvais mon thé du soir, puis me couchais avec un livre. A deux reprises, Wangenheim me fit remarquer qu’il  ne fallait pas me priver de sommeil, mais je répondis que le camarade Staline lui-même feuilletait toujours les dernières parutions avant de s’endormir. L’exemple du guide eut un effet persuasif sur Wangenheim. Une fois par mois, je vérifiais mon plan en présence de Piotr Ivanovitch. La première fois, il se montra étonné et me dit : « Sie haben Grips im Kopf !5» Je sentis que je ne perdais pas mon temps.

 

 

 

  1. Panferov, Fiodor Ivanovitch (1896-1960), écrivain prolétarien, un des chefs de la RAPP (Association d’écrivains prolétariens), auteur de romans sur le monde rural dans lesquels il prônait la collectivisation. Seïfoulina, Lidia Nikolaevna (1889-1954), auteur de proses sur la révolution, sur les orphelins de la guerre civile et de la collectivisation, sur le monde paysan pris dans la tourmente révolutionnaire. Nizovoï, Pavel Grigorievitch (1882-1940), de son vrai nom Toupikov, choisit ce pseudonyme formé sur niz, le bas, pour marquer ses origines prolétariennes, auteur de récits sur la vie soviétique. Gladkov, Fiodor Vassilievitch (1883-1958), écrivain du réalisme socialiste, auteur notamment du roman Le Ciment, qui fut traduit en français par Victor Serge en 1928. Directeur, de 1945 à 1948, de l’Institut de littérature Maxime Gorki. En 1949, il reçut le prix Staline pour Histoire de mon enfance.
  2. Fiodorov, Ivan Fiodorovitch (1510-1583) et Mstislavets, Piotr Timofeevitch (mort après 1577) introduisirent l’imprimerie en Russie. Leur premier livre (Les Actes des Apôtres) fut imprimé en 1564.
  3. Cosaques zaporogues : littéralement « qui vivent au-delà des rapides », c’est-à-dire, entre le Boug et le Dniepr. Après le démantèlement de la Setch (formation militaire) zaporogue en 1775 par un décret de Catherine II, Piotr Kalnichevski, le dernier ataman des cosaques zaporogues, fut emprisonné aux Solovki pendant vingt-cinq ans.
  4. Poème épique (1832-1834) devenu symbole de l’esprit national polonais, traduit en français par Roger Legras, (Lausanne, L’Âge d’Homme, 1992) et porté à l’écran par Andrzej Wajda. Les Tyszkiewicz : grande famille lituanienne que Mickiewicz a dû côtoyer notamment lors de sa visite à Palanga.
  5. En allemand dans le texte : « Vous êtes un homme intelligent. »

 

Iouri Tchirkov,  Les Solovki in C’était ainsi, Un adolescent au Goulag, Traduit du russe, préfacé et annoté par Luba Jurgenson, Éditions des Syrtes, 2009, pp. 75-76-77, 91-92,94.

 

 

 

 

 

 

 

 

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EDITEUR : EDITIONS SYRTES, PARIS, France

« C’était ainsi… – un adolescent au goulag » – Iouri Tchirkov

 

LIENS VERS LA PRESSE:

 

http://www.spoutnitsi.net/L-incroyable-destin-de-Iouri

https://www.amazon.fr/C%C3%A9tait-ainsi-Un-adolescent-Goulag/dp/2845451415

http://www.lemonde.fr/livres/article/2009/04/02/c-etait-ainsi-de-iouri-tchirkov_1175610_3260.html

 

 

 

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BIOGRAPHIE :

 

Né :  1919
Mort : 1988

 

Rescapé du goulag, puis directeur d’une chaire de météorologie et de climatologie.

Il a quinze ans quand il se voit accusé d’attentat contre M. Kossior, secrétaire du Parti communiste d’Ukraine et envoyé en 1935 aux iles de Solovki. Tchirkov écope de trois ans et finit de purger sa peine en 1938. À la suite d’une nouvelle arrestation survenue pendant son séjour en camp, et d’une condamnation par la Commission spéciale du NKVD, à cinq ans de détention, il sera transféré au camp de Oukhtijemlag, dans la région d’Oukhta. Libéré en 1943, il reste en camp comme la plupart des détenus, jusqu’à la fin de la guerre. Son passeport comporte désormais la mention « 39 » (interdiction d’habiter dans les capitales régionales et celles des républiques ainsi que dans un certain nombre d’autres villes). De nouveau arrêté en 1951, il ne sera libéré et réhabilité qu’après la mort de Staline. Il pourra alors revenir à Moscou, soutenir sa thèse de doctorat et devenir professeur de géographie à l’Académie Timiriazev, où il dirigera la chaire de météorologie et de climatologie. Tchirkov s’attelle tardivement à la rédaction de son livre. Celui-ci, conçu en trois parties, (« Les Solovki », « La terre d’Oukhta » et « La région de Krasnoïarsk ») restera finalement inachevé. C’est sa femme, Valentina Tchirkova, qui reconstitue la dernière partie du livre à partir des brouillons.

 

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