Interview avec Bogdan Ghiu, écrivain, essayiste, chroniqueur-médiologue et traducteur

 

Copyright : ANDREI PACURARU

 

(Roumanie)

 

 

 

Bogdan Ghiu a débuté sa carrière de poète dans les années 80, et a rencontré un franc succès après 1990. Egalement essayiste, journaliste culturel et homme d’opinion, il a écrit pour beaucoup de revues, a travaillé dans un quotidien et à plusieurs radios, à la télévision, devenant ainsi spécialiste de la « critique médiatique ».

Il a publié des articles pour Ochiul de sticla-Texte privind televiziunea (« L’œil de verre- textes sur la télévision » ) en 1997. Il a écrit des essais plus érudits sur la communication et le monde post-moderne.Une autre dimension de la personnalité intellectuelle de Bogdan Ghiu,l’a ammené à suivre les cours de Jacques Derrida, au début des années 1990 à Paris, se dirigeant ensuite vers les lectures philosophiques de grands auteurs français du siècle passé, tels que Michel Foucault, Gilles Deleuze ou Pierre Bourdieu, dont il a traduit de nombreux ouvrages.

En 2004, il a reçu l’ordre du « Mérite culturel » accordé par le Président de la Roumanie. Il a publié aux éditions Cartea Româneasca, « Poemul din carton » (« Le Poème en carton ») dans lequel les lecteurs peuvent lire et écouter ses poèmes (grâce au CD accompagnant l’ouvrage), car Bogdan Ghiu est un poète que l’on lit et que l’on entend avec un égal plaisir. Il a un véritable talent pour l’écriture et l’oralité. Ce double talent lui permet de transmettre au public à l’occasion de soirées de lecture toute la saveur et l’ingéniosité de sa poésie, qu’elle soit spontanée ou préparée.

 

 

Le verbe à la Bogdan Ghiu !

 

 

 

 

Rodica Draghincescu: – Bogdan Ghiu, plus qu’un nom de première importance de la culture littéraire roumaine. Plus qu’un fondateur de la génération poétique des années 80. Plus qu’un traducteur des plus grands noms de la philosophie contemporaine française. Plus qu’un représentant de la francophonie en Roumanie. Plus qu’un théoricien des pratiques professionnelles dans le domaine de la traduction et de l’interprétation. Plus qu’un défenseur d’une pratique littéraliste du traduire comme acte constitutif de la culture. Plus qu’un chroniqueur – médiologue. Un touche à tout de génie, avec des multiples centres d’intérêts, touchant à des domaines variés. Un homme d’action culturelle.)

Bogdan, au commencement de cette belle carrière, était le verbe à la Ghiu et le verbe était en poème et le poème était verbe à la Ghiu, dirais-je en paraphrasant le prologue de l’Evangile selon Jean. Es-tu un poète avant tout ou après tout ? Est-ce la poésie qui constitue la source de toutes tes passions, telle une structure d’horizon, une possibilité d’ouverture permanente ?

 

Bogdan Ghiu : – Très, très bien vu, merci ! Tu as deviné, ou plus précisément tu le savais très bien déjà, mieux peut-être que moi-même – c’est pour cela qu’on se met justement à se parler, n’est-ce pas ? Même (mais peut-être : surtout) en n’écrivant tout le temps, en permanence, (que) de la poésie, on vit et on agit en poète, on spatialise, on métaphorise spatialement la poésie, on vit dans la métaphore, avec une seule différence (en ce qui me concerne), de position et de « spatialité », justement : la poésie n’est (pour moi) ni au commencement, ni à la fin, ni avant, ni après, ni au-dessus, ni en dessous, mais toujours ENTRE : c’est par l’ENTRE qu’on ENTRE. La poésie, c’est justement le « rien » qui te (me) fais bouger, mouvoir, passer, sauter, apparemment disparaître, faire place. La poésie, c’est l’air ou l’eau, le petit espace de liberté, de mouvement, de passage et d’irruption (pour d’autres, pour des inconnus, pour des insoupçonnables). La poésie, c’est la traduction en acte, elle est architecture. C’est-à-dire sagesse. La poésie restaure, re-fait la planéité, l’impérative « platitude » éthique du monde, son sens dessus-dessous oblige sans aucune pensée de hiérarchie.

 

RD : – Ecrire un premier livre, oui,comment as-tu vécu les débuts du jeune écrivain BG en devenance ? Ton parcours d’écrivain était-il prévisible, à travers le temps ? Y aurait-il une belle histoire là-dessus  sérvant de déclencheur ?

 

BG : – Je ne sais pas si elle est belle, mais si « belle » voudrait dire pleine et surtout singulière, à part, mélange de vie et d’histoire, « histoire vécue », comme dirait Artaud (c’est-à-dire ni « vie », ni « histoire », mais « histoire vécue », « animalité autobiographique », comme dirait Mehdi Belhaj Kacem dans son fulgurant essai Artaud et la théorie du complot, Tristram, 2015), ma foi, oui, une très belle histoire. Mais d’abord, il faut dire que je n’ai jamais écrit de livre.

 

RD : – Ah bon ?

 

BG : – Je compose des livres, j’articule des livres, j’en agence, mais pour moi chaque texte a valeur et ambition de « livre ». Donc mes livres sont toujours des « livres de livres » et les « livres des livres ». Ensuite, « historiquement vécu » c’est le fait que j’ai dû débuter, à cause des aberrations du système politico-éditorial d’avant 1990, trois fois : deux fois collectivement (d’abord dans Cinci [Cinq], en 1982, ensuite dans Nouă poeți [Neuf poètes], en 1984 – tu vois donc que mes débuts sont marqués plutôt par l’arithmétique !) en, enfin, une troisième fois, proprement-dit (c’est-à-dire individuellement, comme tout autre auteur), en 1989, juste avant la Révolution, avec Manualul autorului [Le Manuel de l’auteur], qui ne comprenait qu’un tiers (!) du livre remis plusieurs années avant à l’éditeur.

 

RD : – Tu es marqué par l’arithmétique…

 

BG : –  Je suis marqué non seulement par l’arithmétique, mais aussi par la répétition et par les micro-collectivismes plus ou moins « électifs ». Depuis, je n’arrête plus de débuter et de me multiplier, de passer et de sauter, de « faire » des collectifs. En plus, ce premier recueil de poèmes était marqué aussi par un phénomène assez intéressant, que j’ai appellé « censure par ajout », non pas par soustraction : pour être enfin permis à la publication, il fallait que je n’effraie plus la censure par mes textes déliés, sans contexte prévisible, j’ai donc été conseillé de rajouter des titres, des localisation spatiales et temporelles, et des destinataires, donc toutes sortes de «  mon amour », c’est-à-dire de spécifier la tension générale d’adressabilité qui sous-tend tous mes poèmes, ma nécessité de mise en poème. Belle(s) histoire(s), n’est-ce-pas ?

 

RD : – Ecrire un livre est souvent une nécessité vitale d’expression. Un livre n’est pas obligatoirement destiné à la publication. Ou tout le contraire, il est nécessairement destiné à l’édition et au public. Le degré d’exigence n’est jamais le même. Dans le premier cas, c’est une possibilité de se libérer ou de guérir de ses peurs et inquiétudes ou de se forger des vérités. Dans l’autre cas, un travail destiné aux lecteurs, au public. Qu’est-ce qu’il faut savoir avant de se lancer dans l’écriture d’une œuvre ? Quelles sont les questions que tu te poses préalablement avant de commencer à écrire ?

 

 

 

 

BG : – Écrire, c’est déjà et toujours publier. Ne pas publier à temps nuit gravement aux textes et à l’écriture, parce que tu es enclin à y revenir indéfiniment, et ce ressassement devient maladif : un piège, un cercle vicieux. Moi je suis un poète disons « sériel » ou par « briques » et par « blocs », qui écrit assez rarement mais chaque fois beaucoup, en « jets ».

 

RD : – Corriges-tu tes poèmes ?

 

BG : – Je ne corrige jamais mes poèmes, je n’y reviens jamais, je les écris toujours encore une fois, autant de fois que nécessaire, je les diffère et je les enfile. Je ne me pose aucun problème « avant » d’écrire, il n’y a pour moi, personnellement, aucun « avant » de l’écriture, on écrit tout le temps, dans tous les sens et parfois littéralement. Comme je te l’ai déjà dit, je n’ai jamais écrit de livre, tout comme Le Livre, les livres ne s’écrivent pas, mais se composent, s’emboitent, se construisent, s’« architecturent ». Les livres – de poèmes, d’essais, de tout – ce sont plutôt des expositions ou des installations, quand j’écris je me vois, je me dis que je fabrique de la matière, et quand je « cure » des livres, j’agis plutôt, donc, en « curateur », en « commissaire » d’exposition, un agent entre l’écrivain et l’éditeur. Mais c’est peut-être à cause de cela que je n’écris pas de prose. La prose, un roman, comme livre, oui, ça s’écrit comme tu dis.

 

RD : – Dans la littérature roumaine, BG a laissé une empreinte textuée fait de philosophie de la désarticulation, de la déconstruction, de la de-signification, de la déchirure du signifiant, une sorte de saute à la perche philosophique au-dessus de la transgression de l’approche poétique. Un univers linguistique multidimensionnel (textualisation à rebours du poème vers un paysage conceptuel). Une écriture à partir et autour des mots vécus et pour cela donnés comme points de vue, à la manière du regard qui se soumettent à l’Auteur et définissent le poème. Bogdan, l’originalité, l’a-t-on ou peut-on la gagner ? Et le style, les techniques d’écriture ?

 

BG : – Toujours comme « histoire vécue », moi j’ai été contraint à l’originalité, j’ai été original « par défaut ». Au tout début, il y a 40 ans déjà, pendant la période du Cénacle de Lundi, j’ai dû arrêter ascétiquement, héroïquement d’écrire comme j’écrivais pendant un an pour me différencier par rapport à mes brillants collègues tels que Traian T. Coșovei, Ion Stratan, Florin Iaru, Alexandru Mușina ou Mircea Cărtărescu. Quand on s’est rencontrés pour re-faire la littérature roumaine, ni plus ni moins, en 1977, quand je suis entré à l’Université, j’écrivais déjà, sans le savoir – question de Zeitgeist, si tu veux – comme eux, et donc j’ai du immédiatement arrêter de produire de la poésie. Au bout de presque un an de silence, d’a-poésie, j’ai résurgi avec des poèmes qui étaient des non-poèmes, de l’espace entre des poèmes, on disait (et on dit toujours) pour faire vite des „méta-poèmes”, j’avais été gracieusement relégué en dehors des poèmes, mis hors poésie (telle qu’elle se concevait et s’écrivait à l’époque – et depuis) – et ce de là, de ce dehors inclus, que j’ai dû écrire et que j’écris depuis. Moi je n’écris pas de la poésie, moi j’écris à la poésie, vers la poésie (!), je lui écris, j’écris à la poésie. Le « style », c’est la fulgurance, l’envoi et l’envol, le télégramme, le signal tribal. Pas de technique de la poésie, la poésie est la technique, mais une technique de vie, un art pas tellement de bien vivre, mais de vivre tout court (!).

 

RD : –  Les critiques affirment que ta poésie mise sur le savoir-faire d’un orfèvre. Comment la sens-tu ?

 

BG : – Peut-être, mais d’un orfèvre qui au moins se propose d’inventer les objets qu’il façonne. Mais non, je n’ai rien d’un orfèvre, parce que, comme je disais, je n’ai pas la manie de l’objet, de son perfectionnement, je produis vite, je jette (publier, c’est jeter sur la voie publique ; la création s’apparente au déchet, j’ai même écrit à un moment donné un « Essais sur le déchet ») et je passe, comme un peintre « plainairiste », et c’est justement le mouvement de ce passage qui écrit, qui est l’écriture. Et puis, donc je rassemble tout dans des « phrases » ou des « énoncés » de degré supérieur, que les gens doivent s’accorder le temps de lire, de percevoir. Avec mes livres de poèmes ou d’essais je pratique une sorte de land art, il faut prendre l’avion de l’imagination pour voir ce qui s’écrit avec ce qui s’est écrit. La poésie s’écrit, l’écrit s’écrit dans le plan, c’est pour cela qu’écrire c’est émettre chaque fois un plan (de bataille et de vie), avoir un plan en plan, sur le grand plan de la vie-monde. Je suis donc plutôt un contre-orfèvre, j’écris plutôt pour profaner – le silence, le tu, l’interdit. Je tue le tu (en tant qu’imposition de silence, que convenance du silence) en lui disant « tu », en le con-voquant.

 

RD : – Tes livres de poésie ont la précision d’un scalpel. Un univers épuré, minimaliste, où règnent le réel, le vide, le rien, et leurs objets essentiels, où le poète est roi de l’attente absolue. Une poésie de la conscience éveillée et de ses propres utopies. Les mots tracent des inventaires sentimentaux et le poète semble un bourreau cultivé et sensible. 

Quels sont les mots qui déclenchent chez et en toi, de tels procès/processus  poétiques ?

 

BG : – Je te remercie pour la fine observation de mon dédoublement, que j’essayais de définir, sur une autre ligne de partage. C’est plutôt la position des mots qui me donne à écrire, leurs dispositions dans un espace qui ne les précède pas, mais qu’ils forment ensemble. Non pas les positions des mots les uns par rapport aux autres, mais la position que les mots, dans leur ensemble, définissent, ou plutôt celle qu’un petit « comité d’initiative » de mots propose au monde, à tout le monde de(s) mots. C’est cette situation, cette position, ou cette suggestion, proposition, promesse de position qui me fait écrire, essayer de développer, de construire, de voir ce qui se propose, ce qui se construit « en maquette ». Les poèmes sont des maquettes ontologiques, des programmes politiques. Parce qu’ils sont toujours, on le sait, des dés jetés (à la face du monde, de l’Histoire), je pratique une sorte de « logomancie », je regarde la position des mots un peu comme des augures que je prends immédiatement après (en fait, simultanément) très au sérieux, en essayant de la mener à son terme, de prolonger sa ligne, de la construire, de simuler son existence en face du monde. J’écris pour mettre les mots en situation prophétique. Mais il faut que je sois honnête envers moi : je suis plutôt l’« interprétant », l’« exégète », l’« ingénieur » que le Hazard-Architecte (le « Hazarchitecte » ou « Hazarchitexte ») incarné des situations de mots qu’exposent mes poèmes.

 

RD : – Tout au long de tes œuvres poétiques, dont je connais presque par cœur certains contenus, il y a la même armée de mots et les mêmes arme(s)maux mais chaque fois, tu mènes un nouveau combat et surtout tu y rajoutes un nouveau sens. Une lutte acerbe entre le réel et l’imaginaire de la pensée « après coup ». Ta poésie psychanalyse le déjà dit et le  déjà fait et l’entre 2 de l’être. Dans tes poèmes, le présent est pire qu’un passé, il est l’abstraction du manque d’avenir. Comment conjugues-tu ta vie en poésie ? Et inversement, si j’ose le dire.

 

BG : – Merci encore une fois pour tes observations si fines ! La même armée (finie, mais toujours plus restreinte, décimée par la vie) de mots pour de nouveau combats (de vie-monde), c’est extraordinairement bien trouvé ! Ou plutôt l’inverse : la même bataille avec de plus en plus peu de mots, étant donné qu’ils sont en permanence corrompus, compromis, utilisés contre eux-mêmes comme des mensonges, tués dans leur rapport à la réalité. Oui, moi, nous, on écrit pour « conjuguer » sa vie en poésie, pour essayer de vivre le fameux « on », d’être non pas l’Être, mais de l’Être, faire être l’étre, donc la conjuguer en la mettant en conjonctions ouvertes, plurielles, inattendues. Or, cela ne peut se vivre qu’en s’écrivant. Quand on l’écrit, c’est que cela déjà s’écrit, et que la vie n’est que de l’écriture « différée » ou décalée. On écrit pour voir et pour re-sentir ce qu’on vit, pour bien (c’est-à-dire intensément, vraiment, réellement) vivre, pour écrire toi-même ce qui s’écrit, pour entrer dans l’écriture, y prendre part. Mais disons qu’à cause de cet « emplacement », parfois je vis un peu pour me reposer, pour sortir, justement, de cette vie de mot(s). Donc je vis en « mourant » à la vie-écriture, à le « vicriture ». Mais cela c’est une erreur, de conception ou de perception, je ne sais pas.

 

RD : Est-ce que l’acte d’écrire, en poésie, est en quelque sorte un acte d’auto-traduction ?

 

BG : – Alors là, pour moi c’est devenu LA question. J’ai déjà écrit, comme tu sais, un livre là-dessus (Totul trebuie tradus. Noua paradigmă (un manifest) [Tout doit être traduit. Le nouveau paradigme (un manifeste)], Cartea Românească, 2015), et je prépare un autre sur l’explosif potentiel pédagogique, formatif et de recherche de la traduction considérée comme modèle de procédure. Mais ici il faut faire très, très attention pour ne pas tomber dans le cliché, dans la fausse évidence. La traduction et surtout les traducteurs sont un peu à la mode maintenant, mais cet excès simplificateur de la mode devrait être lu comme un symptôme de hypercompensation de la millénaire, de la structurelle occultation, marginalisation, secondarisation de la traduction et du traducteur. La vraie révolution non seulement culturelle, mais politique, éthique, « habitationnelle » (comment habiter la Terre, l’espace tel quel ?) serait le recentrement sur la traduction, et c’est peut-être justement à cause de ce péril, dans l’horizon du danger de cette vraie possible révolution que l’on précipite l’idée de traduction dans les bras de la mode : pour l’évacuer, pour la faire entrer dans le cycle indéfini de l’oubli qui succède nécessairement à l’éblouissement. Je rejette donc toute hâte, toute simplification, tout « nuancide », toute clichéisation, tout « sloganisation » là-dessus.

 

 


       Copyright : LAURE LEDOUX
       Collège International des Traducteurs Littéraires, Arles, France 2012

 

 

RD : – L’écriture se nourrit-elle de l’action-traduction ? ?

 

BG : – L’écriture baigne dans la traduction, elle en est trempée justement parce que la traduction est ENTRE, là où je me suis trouvé moi-aussi mis, être. Notre « vicriture » est terrestre (et, de là, territoriale), mais la traduction est aquatique, maritime, aérienne. Il y a et il y va partout de la traduction, mais le modelé, le paradigme exact et précieux de la traduction doit rester la traduction inter-linguistique, c’est-à-dire la frontière faite et gardée, cultivée, pour être en permanence passée, dépassée dans tous les sens. On ne doit pas rêver, tenter d’éviter ou de « sauter » la traduction, comme on nous en donne aujourd’hui l’illusion avec les promesses de la traduction automatisée. C’est se décharger de la traduction, c’est éliminer déjà l’autre, les autres, la politique et l’éthique, la traduction étant justement la chance de faire les deux enfin converger. La traduction dans son sens inter-linguistique est la plus difficile, la plus contraignante, et la plus commune et « triviale » : contingente. Nous ne sommes des êtres-territoires ou possessions délimités par des limites d’intraductibilité même relative, « dépassable ». Non, nous sommes, comme le démontre par exemple brillamment Tristan Garcia dans son Nous (Grasset, 2016), des faisceaux ou de « piles » d’identités, nous sommes nous-mêmes des frontières vivantes, des êtres-frontières, des « territoires » de limites en passage, en traduction, en même temps lignes de séparation et lignes de passage – lignes de montage, lignes de production (c’est le titre d’un de mes livres récents sur – ou plutôt avec – l’art contemporain). Mais des lignes qui ne composent pas de portraits, nous sommes abstraits à nous-mêmes et aux autres, des monstres d’abstraction et des barbares d’abstraction, des infigurables, tandis que la politique doit continuer à travailler dans la mimésis de la représentation (la nation comme paysages-et-portraits « réalistes », c’est-à-dire reconnaissables). Nous vivons en traduction et comme traduction. Nous sommes traducteurs et traduction. Pour « jouer » encore une fois avec les mots et des mots, nous sommes des « êtraductions ». L’écriture « vient après », découle de ces possibilités qu’on nous enseigne de vivre comme limitations, comme frustrations, comme priva(tisa)tions.

 

 

      Table ronde autour de la traduction, ICR, Stockholm, Suède 2017

 

 

RD : – Lorsque tu écris, te traduis-tu oniriquement ?

 

BG : Donc pour ne pas noyer et dissoudre – donc rater, manquer, perdre – la traduction dans une sorte de « tout-traduction », il faut plutôt dire que lorsque j’écris, je ne me traduis pas proprement dit moi-même, mais je me donne à la traduction, le traducteur est toujours (un) autre, je dépends donc toujours de l’autre comme traducteur, je suis dans son pouvoir de me sauver, de me faire passer la frontière (qui est toujours une frontière de l’être, dont le passage marque l’entrée dans l’être), de me mener jusqu’à l’expression de « moi-même » en me « trahissant », en traduisant. Je m’expose à l’autre pour qu’il me traduit. C’est toujours l’autre, un autre qui traduit. La traduction est l’Autre inclus de la culture : le seul operateur d’universalité. Quand j’écris je me Livre à l’autre. La traduction est une obligation « sociale » : chacun dépend d’un autre-traducteur et est un autre-traducteur pour un autre. « Je » est barbare, idiomatique et glossolale, incompréhensible sans la traduction des autres, sans l’autre comme traducteur (sans « l’autraduction »). C’est pour cela que je disais tout à l’heure barbares d’abstraction.

En plus, il faut se rappeler le grand mot d’Édouard Glissant, « J’écris en présence de toutes les langues du monde ». C’est ça la poésie, l’écriture comme poésie : la co-présence de toutes les langues dans l’écrire poétiquement conçu et pratiqué, la trans-traduction. Et c’est ça ce qui fait possible la traduction effective, proprement-dite, ce qui constitue l’autre face, « intensive », de la traduction.

 

RD : – Affaire d’intimité, de musicalité, de jeux de langage et de formes, de rythme et de souffle, la poésie résiste à la traduction. Et pourtant, les poètes sont traduits plus que les romanciers. Comment traduire la poésie pour la rendre intacte et sans souci d’inexactitude ?

 

BG : – Cette fois-ci, c’est une question difficile, parce qu’elle pose un tas de problèmes qui relèvent de la tradition la plus figée et la plus pesante (imposante parce que pesante, assourdissante parce que alourdissante), marquant ainsi une sorte de rechute ou au moins un balancement vers l’arrière : tout comme, en politique, les peurs entretenues et cultivées (elles font une « culture », comme on parle culture de champignons, par exemple) pour ramener de vieux chefs au pouvoir. Ce type de charge dépréciative et peureuse à l’encontre de la traduction est l’expression d’une sorte de populisme culturel. Donc non, la poésie n’a pas à « résister » à la traduction, elle est, comme je disais déjà, en traduction et en vue de la traduction, elle parle déjà « transversalement », « intensément » toutes les langues, à travers toutes les langues, retrouvant le « linguistique » de et dans toutes les langues. Sinon on n’aurait pas cette impression de trahison, comme si le texte premier serait un Ordre, un Commandement, une Loi.

 

RD : – L’est-il ?

 

BG : – Je pense que non, sinon moi, au moins, j’arrêterais tout court. Tout. Tout net. Et l’« original » étoufferait et mourrait seul et triste, invisible, de ne pas être, justement, traduit. Il mourrait comme meurt une langue morte.

 

 

 

 

Et puis, c’est absolument normal que le plus « intraductible » (ou « intraduisible ») soit le plus traduit. Mais ce fait n’est pas une marque d’impuissance, mais de richesse, je ne comprends pas pourquoi devrions-nous nous en plaindre ? Tout juste parce que la demande de « dommages-et-intérêts » à l’encontre des traducteurs est une leçon qu’on nous apprend à l’école et une litanie de tous les jours dans la culture dominante ? La traduction est un des principaux « malaise dans la culture », pour reprendre les mots fameux de Freud, en traduction dans le texte (la psychanalyse étant, justement, une énorme tentative de thérapie, de guérison par la traduction, qui justement à ce titre provoque depuis toujours tant de « résistances » : il faut qu’on soit des malades).

En littérature (en fait nulle part, seulement en éthique) on n’a pas à parler d’« exactitude » ou d’« intactitude », d’« intactité », c’est justement dans les marges, par le jeu des différences que nous émettons quoi que ce soit, toujours à plusieurs. La culture (littéraire) est un « téléphone arabe ».

Et pourquoi finalement dire « traducteur » et non pas plutôt « auteur de traductions »  ou, encore plus simplement, « écrivain de traductions » ? Dis-moi ! Et soi sincère ! Et honnête !

 

 

      Atelier de traduction, ICR/CNL, Paris 2016

 

 

RD : – Là, tu as mis le point sur le I du verbe ECRIRE, soit-il cet I, une majuscule. En fait, comment définirait plutôt Bogdan Ghiu, la traduction d’un chef-d’œuvre littéraire ?

 

BG : Un autre chef-d’œuvre littéraire, encore plus, d’autant plus, si on pourrait dire. Avec le seul amendement, essentiel, que LA traduction, cela n’existe pas, il n’y a que DES traductions, au pluriel, la résistance à la traduction venant exactement de cet « affront » qu’elle inflige aux prétentions d’originalité et d’originarité en multipliant l’« original », donc en le marquant comme créateur de peuples. Pourrais-tu écrire ou même dire quoi que ce soit sans traductions ? C’est déjà la langue, les langues qui sont, essentiellement, structurellement, des faits de traduction, c’est-à-dire d’« erreurs » et d’« inexactitudes », c’est justement ces non-ajustements, ces dés-ajustements qui offrent la possibilité de la culture littéraire. Parce qu’il y a « erreur de traduction », nous écrivons pour, disons, y remédier, refaire la vérité. Sinon, tout serait déjà dit et écrit, et là nous serons enfin « exacts » et « intacts ». Autrement dit, encore une fois, morts.

 

RD : – Y aurait-il une négociation philosophique de la traduction ?

 

BG : – Oui, avec la traduction et surtout avec la traduction de poésie on est en pleine, je ne dirais pas « philosophie », qui suppose un discours plus ou moins réglé qu’on pourrait faire, mais en plein « philosophique ». En traduisant, surtout de la poésie, on « acte », on « performe », on « agit » philosophiquement, nous devenons de vrais animaux philosophiques, de vrais bêtes de pensée, dont la pensée est l’instinct « féroce », tout ce qu’on fait et tout ce qu’on vit alors est « de la » philosophie, on mène de vrais « vies philosophiques ». On peut évidemment s’« objectiver » et faire un discours, des discours de philosophie là-dessus, mais par la poésie-traduction on est déjà d’une façon disons éminente dans le « philosophique ».

 

RD : – Par rapport au sujet-auteur, où se situe le sujet-traducteur ? Dans la dualité ? Dans l’ombre de la continuité ? Dans l’au-delà de l’Autre ? Dans le tournant ?

 

BG : – Sur ce que j’appelle une « ligne de production » ou de productivité, qui est une ligne de traduction-modulation dont j’ai exposé et commencé à discuter l’idée, le schéma (et même la théorie) dans un couple expérimental de bouquins, Linia de producție. Lucrând cu arta [« La ligne de production. En travaillant avec l’art », non traduit en français] (Tact, 2014) et Totul trebuie tradus. Noua paradigmă (un manifest) [ « Tout doit être traduit. Le nouveau paradigme (un manifeste) », non traduit en français] : l’auto-traduction pré-linguistique, la traduction intra-linguistique (ou intra-idiomatique, plus connue sous le nom trompeur, idéologisé, de « communication »), la traduction inter-linguistique (ou la traduction « proprement-dite », qui doit rester, de par sa difficulté, la matrice de toute traduction), la traduction-intermédiale (entre ce qu’on appelle – ou épelle – les arts), la traduction inter-culturelle (proche de ce qu’expose, entre l’Occident et la Chine, le philosophe-sinologue François Jullien), la traduction inter-religieuse (ou la théologie comme traductologie, au moins les grandes religions monothéistes « du Livre » étant des « traductions », et ici il faudrait se rappeler au moins les travaux de Jan Assmann). La traduction se (méta-)(archi-)traduit.

 

 

 

 

Avec l’acte essentiel, principiel, structurel de la traduction on n’est pas dans la copie, dans la réplique, dans la répétition, dans la reproduction, dans la mimésis (toutes impossibles car « inexactes »), mais dans la multiplication, dans la dissémination, dans l’essaimage – dans le vivant imprévisible et chaque fois singulier, donc pluriel, dans tous les sens et dans toutes les directions. On bouge, on vit, on se rencontre et on produit : comme nous, maintenant et toujours.

 

RD : – Quel est la tâche principale d’un bon traducteur ? Et comment le devient-on ?

 

BG : – « La tâche du traducteur », d’après l’inépuisable formule de Walter Benjamin, est d’assurer, comme il dit, la « survie » de l’œuvre. C’est en cela que consiste la responsabilité du traducteur, ou la traduction comme responsabilité : nous sommes, en tant que traducteurs, les principaux responsables d’un auteur et d’une œuvre, qui, de par la structure même de la littérature, qui suppose, comme disait Blanchot, l’absence et la mort, la non-présence comme « moteur » de la communication, est entre nos mains et en notre pouvoir : exposés, les plus exposés qui soient.

 

RD : – Qu’est-ce un bon traducteur ?

 

BG : – Un bon traducteur est un traducteur vivace, mouvant, mobile, gai et surtout honnête, qui ne cherche pas à cacher, à occulter les difficultés de son travail, mais, au contraire, les expose à la discussion, il est un auteur, mais, comme auteur, il est plusieurs, il travaille en multiplicité, sur une « ligne de production » qui est en fait une ligne de traduction. Infinie. Un bon traducteur est un chercheur à part, un producteur de connaissances et de techniques, de savoir-faire uniques, singuliers, irremplaçables : personne, dans les champs de la culture, ne fait les recherches que fait un traducteur et n’invente les techniques, les procédés, les procédures, etc. que doit inventer un bon traducteur, un vrai traducteur, tout être qui se met à traduire, donc tout être. Nous sommes maintenant au moment précis où l’activité des traducteurs commence à être regardée comme recherche en soi, à part, ou on sent le besoin de patrimonialiser et d’étudier leurs archives, les traces de leurs recherches pas comme les autres, et où on commence à construire des écoles de traduction autonomes (comme celle imaginée, en pionnier, par Olivier Mannoni sous les auspices du Centre National du Livre), organisées comme des rencontres entre les traducteurs eux-mêmes, donc pas (seulement) comme des masters de traduction attachés à de universités, qui ont joué et jouent encore un rôle déterminant. C’est le moment où la traduction se fait école, se proposant comme l’École elle-même – c’est là-dessus que je travaille moi-même en ce moment, à la préparation d’une école de traducteurs littéraires (la « traduction littéraire » n’étant pas la traduction de littérature, mais ce qui ne se confond pas avec l’interprétariat et la traduction « technique » : la traduction considérée et pratiquée, « en soi », si tu veux, avec tout ce que cet « en soi » de la traduction pourrait avoir de paradoxal) comme Écoles de l’École. Le titre ou la devise générale sous laquelle je travaille en ce moment est : (A) l’école des traducteurs, titulature sous laquelle j’ai déjà organisé un vrai petit colloque, une table-ronde en 2017, au Salon du Livre de Paris.

 

 


       Copyright : MARIUS CHIVU
       Tescani, Roumanie 2007

 

 

RD : – La traduction d’une langue à l’autre est un long voyage vers des horizons plus ou moins inconnus. Le souci des bons traducteurs est de réduire au maximum les écarts entre la langue source et la langue cible. Ils cherchent à montrer leur fidélité à l’auteur, une fidélité artistique, non littérale, ils se proposent à faire entendre la voix de l’auteur avec toutes ses intonations et ses ambiguïtés.  Comme notait Umberto Eco, dans « Dire presque la même chose », Grasset 2006, « traduire, c’est dire presque la même chose » ? Dans ce presque se cachent toutes les questions que se posent les traducteurs, et toutes les frustrations auxquelles ils sont confrontés. Jusqu’où peut aller ce PRESQUE ?

 

BG : – Je me rappelle d’un bon mot de mon maître (ça se sent, non ?) Jacques Derrida, qui disait à un moment donné : il faut viser « juste à côté », non pas juste, pile, exactement, mais à côté, mais non plus n’importe où à côté, mais juste à côté. Le presque infini de la traduction me rappelle aussi un aperçu « messianique » de la pensée rabbinique cité par Giorgio Agamben, dans La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque (traduit de l’italien par Marilène Raiola, Seuil, 1990), qui se rappelle que Walter Benjamin, se rappelant, à son tour, l’avoir entendu dire par Gershom Scholem, écrivait dans Spuren : « Les hassidim racontent une histoire sur le monde à venir, qui dit : Là-bas tout sera précisément comme ici. Notre chambre demeurera dans le monde à venir telle qu’elle est à présent ; là ou maintenant dort notre enfant, c’est là qu’il dormira également dans l’autre monde. Et les habits que nous endossons en ce monde-ci, nous les porterons également là-bas. Tout demeurera comme à présent, à peine modifié. » C’est l’interprétation-« traduction » « réductive » ou « inexacte » de Benjamin pour un aperçu autrement plus vaste et plus tranchant de Scholem, qui avait dit, « raconté » – et l’on est en plein « ouï-dire » ou « téléphone arabe », donc en pleine tradition « actée », « performée », « agie » : « Un rabbin, un vrai cabaliste, dit un jour : Afin d’instaurer le règne de la paix, il n’est nullement besoin de tout détruire et de donner naissance à un monde totalement nouveau ; il suffit de déplacer à peine cette tasse ou cet arbrisseau ou cette pierre, en faisant de même pour toute chose. Mais cet à peine est si difficile à réaliser et il est si difficile de trouver sa mesure qu’en ce qui concerne ce monde les hommes en sont incapables, c’est pourquoi l’avènement du Messie est nécessaire. » C’est ça, la traduction. Le traducteur, c’est un Messie séculaire, « quelconque » mais admis, la littérature étant elle-même un monde « second », un monde refait et sauvé, un monde à peine(s).

 

 


       Copyright : TUDOR JEBELEANU
       BG sur la terrasse du Musée de la littérature roumaine, Bucarest, Roumanie 1996

 

 

RD : – Quels sont les auteurs que tu as traduits et qui ont bousculé ta conscience littéraire, ta littérarité ? Charles Baudelaire ? Henri Bergson ? Jacques Derrida ? Giles Deleuze ? Antonin Artaud Michel Foucault ? Pierre Bourdieu ?

 

BG : – Je traduis (écris-avec) des penseurs-écrivains, des gens qui laissent/font penser la langue, et des écrivains qui donnent à penser, des « bêtes à pensée », comme je disais plus haut. De la bonne, de la haute animalité philosophique, donc. Et donc Jacques Derrida, parce que la déconstruction est une pensée de la traduction en acte, que je cherche à élaborer et à « traduire » pratiquement, proprement-dit et en théorie. Et Deleuze, Deleuze-Guattari, Foucault – mais je vais dédier un peu plus de temps au grand monstre de pensée qu’est Artaud. En traduisant, j’ai toujours fais mes études en public, chaque livre traduit est un diplôme, et je déplore amèrement et dénonce vivement la disqualification et la non-reconnaissance de la traduction, philosophique par exemple, dans la nouvelle Université-police du savoir, qui préfère, coupable, inciter à la paraphrase, obliger à la citation et, ce faisant, au plagiat « subtil », « policé », c’est-à-dire à la répétion et à la reproduction d’un savoir privatisé et financiarisé, marchandisé, en évitant prudemment et hypocritement les infinies possibilités pédagogiques, libératrices et responsabilisantes, de la traduction, en détournant les nouveaux venus de la traduction, qui reconcilie pragmatisme et éthique, qui donc est par-dessus tout politique. La prochaine école, l’école révolutionnaire, si tu veux, ce sera autour de la traduction. Ou ne sera plus école, mais autre chose.

 

 

       BG & Jacques Derrida & Ciprian Mihali, Sofia, Bulgarie, 2001

 

 

RD : – Nous assistons à la globalisation économique, politique, culturelle etc.  On peut déjà affirmer que ces dernières années, la globalisation est même tombée en désuétude. Elle est injuste et source de tous les maux de notre société – dont les crises économiques, les conflits de cultures et les migrations éthniques. En culture, la mondialisation entraîne l’effacement de la diversité. On parle de plus en plus souvent d’une hyperculture globalisante qui affecte les langues et les cultures. En tout cela, la traduction est un vecteur d’interculturalité, un outil interculturel, et à la fois sociologique. Bogdan, où se place la traduction, soit-elle aussi littéraire, dans cet écosystème ?

 

BG : – On pourrait dire qu’on traduit plus qu’on écrit, et cela pour une raison simple : il y a une sorte d’« effet Hollywood » dans la littérature mondiale, ce qui ne veut pas dire « américanisation » à l’ancienne, mais relève le fait qu’il y a de plus en plus d’auteurs qui écrivent explicitement pour être traduits, qui se « pré-traduisent », par exemple, en évitant les particularismes ou en ne cultivant que ceux qui pourraient « faire mode » à un moment donne. Paradoxalement, c’est parfois le cinéma, non la littérature, pourtant idiomatique, qui parvient à proposer des styles particuliers, idiomatiques (j’éviterais de dire « nationaux »). Mais on sait bien que dans le champ éditorial global il y a des grosses disparités et d’énormes asymétries entre le monde anglo-saxon par exemple, qui se fait traduire mais traduit très peu les autres, et des cultures post-hégémoniques comme la France par exemple, qu’on dit la plus traductive, peut-être, des cultures contemporaines. Les traducteurs constituent la charnière fondamentale, le rouage essentiel de tout ce mécanisme global, mais dans beaucoup de cas – comme en Roumanie, par exemple – ils sont effectivement malmenés. La traduction est comme le Saint Esprit : partout et nulle part, et de plus en plus d’auteurs se font « traducteurs », en écrivant des déjà-traductions, en même temps que les avancées non pas technologiques, mais littéralement mathématiques – plus précisément, algorithmiques – exercent leur pression d’automation sur la traduction vivante, vécue, sur l’expérience humanisante, dé-« machinalisante », éthico-politique, de la traduction comme expérience du vivre.

 

 

       BG & Ioana Craciunescu (comédienne et poète roumaine)

 

 

RD : – Le phénomène d’internationalisation…

 

BG : – Mais, en général parlant, je pense que ce phénomène d’« internationalisation », qui pourrait marquer l’entrée dans une autre époque, devrait être aussi observé dans sa positivité par le fait qu’il devient de plus en plus normal d’être traduit « automatiquement », « simultanément », d’être déjà traduit, d’exister, en tant qu’auteur, à la fois et simultanément (ou très peu après), dans plusieurs langues et cultures, de devenir, donc, un auteur pluriel, multiple. La traduction, l’existence plurilingue par d’autres, en co-écriture traductive avec d’autres – les traducteurs –, la coextensivité production-traduction devient la nouvelle normalité  l’existence de l’écrivain, être traduit ne représente plus une exception, une sorte de prix, de récompense, d’accident heureux, mais constitue déjà la nouvelle condition (et situation) de l’écrivain. On ne peut déjà plus concevoir la littérature autrement qu’aussitôt traduite, en traduction, la traduction accompagnant en permanence l’« original » comme son ombre – ou son double –, le projetant toujours en avant et à côté, ce qui pourrait conduire vers une étape décisive dans la « déconstruction objective » de notions politico-économiques tellement traditionnelles, envers et contre toutes les critiques et les « destructions » qu’elles ont dû affronter, comme « auteur » ou « original ». Combien d’originaux ? La traduction, le fait d’être traduit, multiplié, relancé, « ré-originé » par la traduction fait désormais partie du projet, du programme, de l’action d’un livre ; la traduction n’est plus (seulement) une « survie » de l’œuvre, comme disait Benjamin, mais déjà sa vie même. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes tous « automatiquement » traduits. Mais c’est en ces termes qu’on devrait commencer à se voir, à se concevoir, à se comprendre et à agir en tant qu’écrivains. L’histoire de la littérature devient de plus en plus sa géographie, les livres deviennent des espaces, elles s’espacent, « font tache », créent des mondes dans le monde. De vrais rhizomes, pour donner vraiment raison à Deleuze-Guattari. Ce qui s’est passé dans les arts visuels – le passage de l’histoire à la géographie, son « tournant » cartographique – se passe, déjà, dans la littérature aussi. Le seul – à la fois grand mais, à terme, négligeable – danger ce serait le possible désir cynique de certains d’instrumentalisation opportuniste de ce phénomène.

 

RD : – Comme auteure, j’ai fréquenté beaucoup de salons internationaux du livre et partout le secteur de la traduction reste économiquement fragile. Sont-ils les traducteurs les parents pauvres de la littérature ? Pourquoi cette politique éditoriale réticente à l’acte de traduction de nos contemporains ?

 

BG : – Oui, les traducteurs continuent à être les parents pauvres de la littérature, même s’ils sont de plus en plus mis en avant, discutés, « visibilisés », mais cela seulement à cause de la pression du temps présent, dont le Zeitgeist est de plus en plus à la traduction, comme une sorte de concession temporaire. Comme traducteurs, il faut sortir de notre isolement, il faut se rencontrer, se réunir et travailler ensemble, comme école par exemple – il faut faire école –, on doit donc agir comme si nous étions une minorité, sexuelle, religieuse, ethnique ou autre, tout en étant une majorité, la majorité parlante et communiquante, il faut seulement se reconnaître en tant que traducteur, nous « traduire » nous-mêmes comme traducteurs ; il faut donc mener littéralement une lutte pour la reconnaissance, on est une minorité de la production de savoir, les porteurs (pas encore très conscient d’eux-mêmes) d’un potentiel culturel énorme et meme « explosif ». Les traducteurs se trouvent, actuellement, dans la position du prolétariat marxien du XIXème siècle : le « précariat » par excellence.

 

RD : – Lors d’un entretien dans la presse, tu as affirmé : « Enfermée dans l’auto-référentialité, l’Europe se perd. La renaissance ne peut venir que des cultures « périphériques », dont le cheminement vers l’Europe est encore récent. »  Existe-il  vraiment une Europe de la traduction ? Est-ce que dans ce cas, la traduction ne serait-elle une forme d’émancipation des langues et des voix de l’Europe  (le programme de l’agence internationale Traduki, etc)?

 

BG : – L’Est de l’Europe se trouve dans une situation d’homologie avec la traduction, les pays qui s’y reconnaissent sont comme la traduction, à la marge mais entre, entre des blocs impériaux (et impérieux), obligés de se forger et de négocier une indépendance et une souveraineté propres par un tas de « traductions » micro- et même nano-libératrices, qui profitent justement de la marge de non-identité de la traduction. Le nouvel impérialisme s’est assagi et ne veut plus occuper et coloniser, ce n’est plus économiquement possible, mais se faire répliquer plus ou moins à l’identique par un auto-gouvernance locale soumise, « plagiaire », qui fasse tout le boulot à la place des maîtres (cela s’appelle parfois « autocolonisation », mais j’essaie d’éviter les fausses évidences et la fausse reconnaissance – concept bergsonien ! – des situations). Nous, les Roumains, par exemple, nous avons vécu l’expérience de l’impérialisme de type ottoman, qui déléguait et concessionnait économiquement le pouvoir à des élites locales qui ne pouvaient devenir que d’autant plus tyranniques et oligarchiques, mais par « patriotisme », comme étant « des nôtres », non pas des « étrangers », des « envahisseurs ». Quel leurre ! La traduction est (comme) la situation de l’Est européen, et par cela un exemple d’intérêt global. C’est à montrer cela aussi que je travaille. D’après moi, une des missions de l’Est européen, comme périphérie doublement marginale, donc non pas exclue, mais conflictuellement incluse, est de démontrer le potentiel libérateur de la traduction – pour l’humanité entière !

 

RD : – Dans ton volume d’essais dont le titre est très explicite Tout doit être traduit, tu affirmes d’un ton optimiste: « Dans la culture globale actuelle, la traduction occupe une position ambiguë. » Les débats sur la traduction sont aussi vieux que la littérature. Traduire, être traduit ou se traduire ? Le traducteur, auteur lui-aussi ? Quels sont les principaux pièges à éviter ?

 

BG : – Les principaux pièges dans toute cette énorme discussion sont, comme je le disais déjà, la fausse évidence, la fausse reconnaissance. Il faut juger la situation de la traduction d’après la traduction elle-même, conformément à son propre régime, non d’après une tradition de la traduction qui voudrait justement continuer à minoriser et à dominer la traduction, en l’exploitant – littérallement –, mais sans la promouvoir à sa vraie place, sans en lui reconnaître la vraie position et le vrai rôle. La culture devrait être non pas détruite, mais recentrée, traduite « messianiquement » d’après, justement, cet à peine ou presque ou juste à côté dont on a déjà parlé. La culture devrait être traduite selon le principe de la traduction elle-même. Sans révolutions ou rupture, mais à peine(s).

Concrètement, je n’encourage pas l’auto-traduction, donc la traduction par l’auteur lui-même de ses propres déjà écrits, et cela pour un motif simple : cette traduction, je la trouve impossible, ou mortifère. Quand on traduit, on change inévitablement, on ré-écrit. Donc se traduire pour se ré-écrire, oui, mais autrement, non : il y a de traducteurs pour cela, le traducteur c’est toujours un autre. Mais pour expérimenter, pour se « dédoubler », pour se ressentir soi-même en multiplicité, en traduction, pour faire de recherches créatrices (non pas « créatives », ce qui veut dire adaptation et soumission), pour changer d’idées tout seul et pour essayer de déraciner les poncifs platement, bêtement métaphysiques sur l’originalité et l’originarité de la création, oui, il faut s’essayer absolument à l’auto-traduction. S’écrire soi-même comme si on (se) traduisait : multiplement autre, donc hautement pédagogique.

 

 

 

 

RD : – Pour clore notre entretien, Bogdan, je cite encore BG : L’Art nous apprend premièrement et dernièrement comment se re-construire, c’est-à-dire comment se rapprocher et s’assumer le principe de constructibilité humaine, devenant pourtant de l’état d’objets, des sujets, toujours collectifs, les uns avec et par les autres, ensemble, toujours (extrait de l’article de-clic(k), atelier ouvert. L’Art (un) manuel d’utilisation (quelques fragments sur la requalification du travail), dans L’Observateur culturel, Bucarest, 15 septembre 2017). Je te sens un auteur bien structuré et motivé, un théoricien de la parole et du geste engagés. Les paroles, écrites ou dites, engagent-elles autant que les actes ?

 

BG : – « Quand dire, c’est faire », on s’en souvient. Je dirais même plus, parce que les gestes sont « muets », ne « disent » rient, autrement-dit ils ne s’auto-dénoncent. Mais si on parle, on est déjà dans le domaine public de la loi : celui qui parle est, par le simple fait de s’engager par la parole, un sujet juridique, un sujet de droit. Parce que, au moins dans la culture occidentale, la Loi ne se montre, ne se chante, ne se dessine, ne se danse, mais s’écrit. Quand j’ai dit que Tout doit être traduit, je disais, plus largement, plus généralement, Tout doit être écrit, justement pour sortir de l’irresponsabilité, la parole dite ou écrite étant la Loi qu’on s’établit soi-même et qu’on s’engage à respecter soi-même. Idéalement, bien entendu. La « traduction »-transposition par écrit comme « traduction intermédiale » constitue, en fait, le principe de mes collaborations avec les artistes : j’essaie de formuler en termes de Loi et même de Constitution, donc d’ontologie, leurs gestes « muets », pour les faire encore plus forts et pour obliger la société d’en tenir compte. Je force aussi bien « l’œuvre » que « le public », en essayant de faire la force de la Loi des premières et de les faire, tous, signer un contrat, de les faire faire société, je les oblige à la politique, c’est-à-dire à s’assembler, à s’« agencer », comme dirai(en)t, encore une fois, Deleuze-Guattari. L’écriture approche de la Loi, parce que la Loi s’écrit. Je méta-traduit, donc, ce que les artistes nous montrent, j’essaie de dire ce qui se voit, plus précisément ce qui se montre, les arts vaguement dits hier « plastiques », aujourd’hui (depuis un certain temps) « visuels » étant en fait des arts montrants – que je m’efforce de doubler, d’appuyer par des démonstrations. Tout comme la littérature, piegée actuellement par l’idéologie du «  story », de l’« histoire », du « storytelling », en réalité décrit, fait des images, étant donc plutôt de l’ordre de la vue, du visuel, du visible. Moi j’essaie de forcer, par le passage juridique par la parole, à voir ce que les artistes montrent, font voir, mais que le monde préfère ne pas regarder, ne pas voir, c’est-à-dire passer (tenir) sous silence, ne pas « traduire » en paroles, donc en acte, en révolte et en engagement moraux causalement inévitables – nous le savons déjà grâce à la rage de l’immense artiste Alfredo Jaar, qui préfère cacher, enterrer temporairement (mais peut-être pour toute l’Histoire) les images de la terreur du monde que les gens préfèrent, choisissent, décident ne pas voir. C’est à ces carrefours que j’aime travailler.

 

 

       Avec l’écrivain Gao Xingijan (Prix Nobel de littérature 2000) by Andy Spot

 

 

RD : – Que fais-tu pour l’Autre (les défis pour l’acteur humanitaire, culture de l’autre, culture de l’altérité)? Que ne fais-tu pas pour Toi ?

 

BG : – J’essaie de penser et d’écrire le plus juste possible (même si, pour cela, dans un à côté que je cherche, que je mesure tout le temps), c’est tout. C’est-à-dire j’essaie de traduire : pour l’autre que je traduis et pour les autres à l’intention desquels je traduis. J’essaie donc en même temps de faire la Loi et de produire les espaces de liberté, les marges de libération dans et par la Loi : la Loi comme libération à la rencontre, comme libération à la responsabilité. Oui, c’est ça : libération à la responsabilité, car nous sommes tenus pour irresponsables, on nous tient, nous nous tenons enfermés, captifs dans l’irresponsabilité.

 

RD : – En paraphrasant Henri Bergson, je voudrais rajouter à la fin de notre discussion, cette pensée, ce souhait : Que l’avenir ne soit plus ce qui va arriver, mais ce que nous allons en faire ! Quels nouveaux projets à venir prévoit Bogdan Ghiu ?

 

BG : – Mes projets immédiats sont de terminer les projets commencés, afin de pouvoir passer enfin aux projets proprement-dits. Qui sont eux-aussi des projets de bonne continuation, des projets d’explicitation, de formulation, de simplification, de radicalisation, d’énonciation de ce que je fais déjà, bêtement, en (tant que) vivant : m’observer et me décrire en tant qu’animal d’écriture, en tant que producteur de symptômes de vie et de réalité. Faire des signes de vie à la vie.

 

 

 

Interview réalisée par Rodica Draghincescu

www.draghincescu.com

 

 

 

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