Ilya Kaminsky & Rodica Draghincescu

 

 

(Ukraine-USA)

 

 

(France)

 

 

 

Et s’il existe une vraie poésie, il y a aussi un gamin qui pisse contre l’arbre, et un vendeur de journaux criant le dernier scandale, et une fille flirtant avec un policier tandis que derrière son dos une autre fille vole sa voiture.

 

 

 

 

Rodica Draghincescu:- Ilya Kaminsky, cher poète, vous êtes né à Odessa, en Ukraine, et vous vivez maintenant aux États-Unis. Odessa est directement reliée aux plus grandes villes d’Ukraine, de Russie, de Pologne et de Moldavie, et se trouve à la croisée de nombreuses villes de la mer Noire et de la Méditerranée par les liaisons maritimes. Je connais au moins 38 personnalités de la culture qui sont nées en Ukraine, ou qui ont des racines et des parents nés là-bas. Serge Gainsbourg (qui est déjà une légende) et Michel Polnareff en France. Et, bien sûr, vous êtes vous-même un poète majeur, un symbole de la poésie ukrainienne, mais aussi de la poésie des immigrants en Amérique, votre pays d’adoption. En dehors de cela, comment définiriez-vous Odessa ?

 

Ilya Kaminsky : – Qu’est-ce qu’une ville ? Ou bien, si on creuse votre question : qu’est-ce que l’enfance ? Ou encore, si nous allons un peu plus loin, quelle est cette ville de notre enfance qui demeure en chacun de nous, peu importe vers où nous nous tournons ?

 

C’est d’abord un lieu géographique : Odessa a été nommée après Odysseus et a accueilli de nombreux écrivains. Maintenant, il y a bien sûr plus de monuments aux écrivains morts que d’écrivains vivants. Quand, dans l’Odessa aujourd’hui, les écrivains furent trop rares pour leur ériger un monument, on a commencé à ériger des monuments en l’honneur des personnages de livres. C’est la réalité du temps où nous vivons – la ville littéraire devient une destination touristique pour sa littérature d’hier, tandis que la littérature d’aujourd’hui devient l’ombre d’elle même.

 

Mais la poésie est toujours dans les rues parce qu’Odessa est une ville multinationale (chose rare dans l’ancien empire russe), la langue russe parlée à Odessa est une langue qui sans cesse se réinvente – de nouveaux mots, de nouvelles expressions ou combinaisons de mots, naissent chaque matin au bazar local ou dans la file d’attente pour le pain. Cela fait partie de la culture de la ville, et la ville s’enorgueillit de cela ; c’est un cliché, en fait, c’est du provincialisme. Mais, de cette manière, le Dublin de Joyce n’est-il pas aussi un endroit provincial ? En fait, Odessa est la ville dont rêvait Joyce : la symphonie de Finnegans Wake, avec son invention de mots à chaque paragraphe – derrière n’importe quelle file d’attente pour la lessive, dans n’importe quel garage, dans n’importe quelle bagarre de rue de la ville.

 

Pour moi, cet endroit est lié au caractère de la langue ; le dialecte d’Odessa. À l’époque soviétique, ce n’était pas encouragé, mais j’ai grandi dans ce monde. Cette langue était plus qu’un dialecte. C’était une sorte de musique qui n’était pas tout à fait permise. Quelque chose qui était presque illégal. Il fut un temps où le dialecte d’Odessa était un mélange de yiddish, de grec, de bulgare, d’ukrainien, et de russe. Isaac Babel est bien sûr l’écrivain majeur qui a écrit dans cette langue. Mais il y en a aussi beaucoup d’autres. Enfant, c’est sur la table de cuisine que j’ai d’abord trouvé le livre de Babel – c’était avant que j’écrive des poèmes, ou même que je lise des livres vraiment – et je me suis alors rendu compte que la langue parlée par mes parents, qui était différente de celle des enseignants et des fonctionnaires de mon école, était quelque chose qui pouvait se trouver dans un livre. C’est ainsi que la littérature est devenue vivante. Les livres pouvaient être vivants. L’Odessa des rues que je connaissais pouvait se lover dans les livres et continuer à rire. C’est l’Odessa que je porte toujours en moi.

 

RD : – Comment pouvez-vous la définir ?

 

IK : – Comment puis-je la définir ? Une partie de moi a envie de dire que c’est un mythe. Et, en effet, c’est un mythe, cette ville. Je suis parti il y a 20 ans, et je reviens souvent, et en parcourant les rues, je suis frappé par tous ses changements, et pourtant : comme elle a peu changé.

 

Par ailleurs ce n’est pas un mythe du tout. C’est un endroit où vivent de vraies personnes, un endroit qui est une grande ville de langue russe en Ukraine, un pays qui est actuellement en guerre avec un empire bien plus grand. C’est un endroit très réel pétri de vraies douleurs.

 

Et pourtant – la véritable Odessa en son cœur est un mythe – au milieu de cette douleur, dans les rues remplies de réfugiés, persistent des rires, il existe encore beaucoup de musiciens, il y a toujours ce dialecte qui refuse de prendre la langue russe officielle au sérieux, et qui propose sa propre musique, différente.

 

Cette musique, pour moi, c’est Odessa.

 

RD : – À Odessa même Pouchkine vivait en exil (j’ai eu la chance de le voir grandeur nature, une statue impressionnante). Qu’est-ce qu’Odessa, la ville de votre enfance, représente pour vous, et en particulier pour votre écriture ?

 

IK : – Dans mon écriture, la ville est cette musique, je l’ai mentionné plus haut. Mais quand il s’agit d’écrire, il faut se demander – écrire dans quelle langue ? En yiddish ? En ukrainien ? En russe ? En anglais ?

 

Le russe est ma langue maternelle même si j’ai grandi tous les jours entouré de yiddish et d’ukrainien. Maintenant j’écris en anglais.

 

Mais je ne pense pas vraiment que les grands poètes – ou du moins les grands poètes que j’aime – écrivent dans une langue, dans une grammaire ou dans une syntaxe correctes. Dickinson pourfend la langue anglaise avec tous ces tirets ; Celan fait s’entrechoquer les mots allemands, en invente de nouveaux. Mandelstam, aussi, a été accusé par les critiques de ne pas connaître le russe. Vallejo plaçait des points au milieu des vers, essayant de passer d’un mot à un autre mot complètement différent, en défiant le sens même – comme si la langue ne suffisait pas.

 

Celan a une fois visité l’Allemagne pour obtenir un prix et a écrit à sa femme : Je ne pense pas que la langue que j’écris est parlée ici ou ailleurs.

 

Est-ce cela l’exil ? Oui. Mais c’est le genre d’exil que tout poète lyrique possède en lui.

 

RD : – Comment, où et avec qui Ilya a-t-il vécu, enfant, à Odessa ?

 

IK : – J’avais une petite famille typique : mère, père, grand-mère, frère. Maintenant, seul mon frère vit encore.

 

Mais, bien sûr, en quittant la ville à 16 ans, dans l’URSS des années 1990, alors que l’empire s’effondrait, on n’était pas vraiment un enfant et on ne vivait pas seulement dans une famille, on vivait dans l’histoire. C’est un parent qui continue à marcher à nos côtés, et nous refuse tout divorce.

 

Avec qui vit un enfant, si ce n’est avec ses parents ?

 

Quand je reviens à Odessa – j’essaie d’y aller une fois par an – je marche dans des rues qui n’existent plus ; certaines ont des noms différents, mais d’autres ne sont plus là. Je les traverse quand même, disant bonjour aux voisins qui vivaient autrefois dans ces bâtiments maintenant imaginaires d’un quartier maintenant rasé et vide d’Odessa,

 

Un poète n’est pas né dans un pays. Un poète est né au sein de l’enfance. Et ceux qui ont de la chance restent dans ce domaine.

 

L’enfance ne s’arrête pas lorsqu’on se voit délivrer un passeport le jour de son 16ème anniversaire. Cela ne s’arrête pas lorsque le pays se désintègre soudainement et que la guerre commence dans la Moldavie voisine, à seulement deux heures de route. L’enfance ne s’arrête pas lorsque les amis de votre père sont abattus dans la rue simplement parce qu’ils sont des journalistes qui écrivent sur des mauvaises choses au mauvais moment. L’enfance continue. En URSS, je lisais bien sûr des livres, mais mon éducation était la ville même, le monde autour de moi — une femme agitée qui battait un homme dans une boulangerie parce qu’il avait volé une petite bulochka, ma colonne vertébrale tremblant comme une aiguille de boussole.

 

 

 

 

RD : – Qu’est-ce qui est le plus précieux pour vous dans votre mémoire émotionnelle, les odeurs, les goûts, les sons, les mots inoubliables ?

 

IK : – Dans les années 80 et 90 Odessa était lyrique dans ses détails : la crudité de ses couleurs, ses odeurs. Odessa possède l’un des plus grands marchés alimentaires d’Europe de l’Est : Privoz. Mais pourquoi est-ce que je mentionne le marché de l’alimentation, quand vous venez de poser des questions sur l’éducation ? Parce qu’à Odessa, où le yiddish, l’ukrainien, le russe et plusieurs autres langues sont parlées, les langues flirtent les unes avec les autres à Privoz, elles négocient entre elles et se battent, attaquent et réconfortent, pleines de petites claques et gifles. Le bazar des aliments est le lieu où le langage est en train de renaître sans cesse, sur la langue, avec le fromage de brinza et les pommes aigres.

 

Vous savez ce qui est étrange ?

 

En Amérique, la sensualité est absente du quotidien – nous ne voyons pas les gens marcher dans la rue dans la plupart des quartiers ou banlieues du pays, nous n’avons même pas d’odeurs dans nos supermarchés – le monde autour de nous est propre, emballé et sort tout droit du réfrigétrateur. Voilà qui est étrange. C’est un surréalisme que le pauvre cher vieux Salvador Dali n’avait pas eu le courage d’imaginer.

 

Quant aux sons inoubliables —

 

J’étais un garçon presque sourd puisque je ne portais pas de prothèses auditives en Russie. Les prothèses auditives sont entrées dans ma vie lorsque je suis arrivé aux États-Unis à 16 ans. Odessa était une ville silencieuse où j’observais les lèvres ; la langue était entièrement physique, corporelle, sexuelle, et pleine de tramways et de taxis et de kiosques à journaux et de flaques de neige fondue et de sandales et d’acacias et de lumière de soleil. La ville était la conversation que j’entendais.

 

C’est là une façon de parler de l’éducation – car qu’est-ce qu’une bibliothèque ? Même cette célèbre bibliothèque dont nous a parlé Borges ? Et avec quel sérieux ou quel désespoir – ou avec quelle nostalgie – pouvons-nous parler des bibliothèques si nous ne mentionnons même pas l’amour aveugle de Borges pour Buenos Aires ? Comment parler des bibliothèques si l’on oublie de parler de l’amour et de l’abandon d’un aveugle, qui touchait de ses doigts tous les murs de sa ville comme il touchait les visages des gens qu’il aimait, aussi, avec les doigts. N’est-ce pas ainsi qu’il faut parler des bibliothèques ?

 

 

 

 

RD : – Tout à fait…

 

IK : – Alors, comment voulez-vous qu’un homme vous parle de ses « origines » à Odessa, dans un pays qu’il a perdu ? Avec ses doigts ?

 

RD : – Ilya, écrivez-vous pour trouver un seul thème et une unité stylistique, ou écrivez-vous comme ça vient, sans vous poser trop de questions ?

 

IK : – En fait, la poésie réside dans les questions. Les questions sont des chants, le sortilège des questions.

 

Les réponses, si elles viennent, ne sont pas des directives, n’appartiennent pas à la logique, ce sont des surprises, elles sont — si on a de la chance — des révélations.

 

J’écris par images, comme en peignant la page. Et la musique est ce chef d’orchestre solitaire, dans les rues vides de la ville, qui lève les mains vers une musique que seul il entend, et les pigeons volent vers lui et se posent sur ses mains, ses épaules et ses cheveux.

 

Et s’il existe une vraie poésie, il y a aussi un gamin qui pisse contre l’arbre, et un vendeur de journaux criant le dernier scandale, et une fille flirtant avec un policier tandis que derrière son dos une autre fille vole sa voiture.

 

La poésie est la vie qui (quand le poète regarde ailleurs) visite la page.

 

RD : – Quelle est pour vous l’importance des mots et des malheurs quotidiens ?

 

IK : – Chaque jour est un miracle. Et c’est, franchement, tout ce que nous avons.

 

Ces détails de tous les jours, dans ma vie, prennent la forme de vivre dans une ville frontalière (San Diego, Californie), où j’enseigne à quelques kilomètres de la frontière américano-mexicaine, avec toute sa beauté et toute sa douleur, avec le mur qui menace d’aller encore plus haut, avec la politique de l’empire qui est laide, avec les visages humains, les rires et la sagesse de mes étudiants, dont beaucoup sont immigrés et bilingues et qui ont franchi ces frontières, parfois illégalement, pour protéger leurs familles de la pauvreté et de l’injustice.

 

Il y a des mots de malheur, oui, mais aussi de gentillesse. Et, parfois – souvent – ce sont les mêmes mots.

 

Bien que j’enseigne la poésie pour vivre maintenant, j’ai été éduqué à l’université de droit, et j’ai travaillé pour l’aide juridique (Legal Law) et le National Immigration Law Center. Bien que j’enseigne aujourd’hui, je continue aussi à travailler bénévolement en tant que défenseur nommé par la Cour pour des enfants orphelins à la frontière de la Californie et du Mexique. J’aime faire ce genre de chose.

 

Est-ce que cette réalité quotidienne m’influence en tant que poète ? Sûrement : échouer alors que les prestations de santé de quelqu’un en dépendent m’a appris à propos de de la nécessité du langage. Mais toutes nos activités quotidiennes et nos intéractions influencent notre vocabulaire ; si nous devons croire Yeats, un poète devrait toujours être en train de réviser pour obtenir une syntaxe plus passionnée.

 

Mais les poètes ne voient-ils / n’entendent-ils / ne touchent-ils pas le langage partout ? Aller à la plage avec mes neveux remplit l’après-midi de langage. Embrasser ma femme est un moment où les noms comprennent leur passion pour les verbes et les adjectifs observent timidement. Les noms commencent à voler autour de la pièce quand je m’engage dans un match de cris avec mon frère, et les chats se cachent. Et y a-t-il une meilleure leçon de coupure de vers pour un poète que de louper la chute d’une blague ?

 

J’aime les êtres humains. Le temps nous presse des deux côtés comme un accordéon, et j’aime cette musique que nous faisons. On pourrait choisir de la voir de loin. Je préfère la voir de l’intérieur, au milieu de ces intéractions de personne à personne. Si je ne suis pas avant tout un être humain, j’échoue en tant que poète.

 

RD : – Et les mots de malheur dans vos poèmes ? Sont-ils simples et mélodieux, ou complexes, douloureux, dérangeants et subversifs ?

 

IK : – Votre question me fait penser à Walt Whitman, qui a fit une liste de 80 mots ayant le son du chagrin.

Bien sûr, tous les poètes font cela. Mais pour moi, le mot malheur est suspect. Si pour l’un, les mots résonnent tel un malheur, pour une autre personne ils chantent le mariage. Et la poésie réside dans cette similitude. À mon avis, en tout cas. Ou, en trouvant un nouveau son pour le malheur. Pour le rire.

 

RD : – Les mots des maux. Les maux des mots.

 

IK : – La poésie n’est pas juste une chose, elle est différente chaque matin. Cela dépend donc du matin où vous posez la question ! Mais pour avoir un regard plus large – pour moi, la poésie a toujours été extatique dans la définition grecque de l’ekstasis : se tenir en dehors de soi-même. À mon sens, la poésie nous permet de nous tenir en dehors de nous-mêmes car c’est un médium à travers lequel on peut transporter le silence, la crainte révérentielle, la clarté, l’ahurissement, l’émotion – d’un corps humain à un autre.

 

Et pour donner l’exemple de ce matin : j’ai entendu dire qu’au moment de ma naissance en 1977, Elizabeth Bishop était déjà une vieille dame grincheuse. Christopher Smart, déjà mort depuis longtemps, était un fou qui, dans les rues de Londres, arrêtait des étrangers et les priait de s’agenouiller à terre et de prier avec lui. Pourquoi devrais-je prendre la peine de lire leur œuvre ?

 

Et pourtant, comme beaucoup d’autres, je veux réciter par cœur ce matin :

« Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître; / tant de choses semblent si pleines de l’envie / d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre. » de Bishop, ou le poème lumineux de Smart à son chat Jeoffry. Leurs mots vivent dans mon corps, ils remuent mes lèvres, ils organisent des silences dans ma bouche. Pour moi, cela est magique, c’est une ekstasis.

 

 

 

 

RD : – Vos poèmes ont toujours un fil narratif que nous devons suivre pour comprendre où vos émotions nous mènent. D’où vient ce fil ? Et où conduit-il ? Parlez-nous du parcours émotionnel qui a mené à tout ce qui vous inspire dans votre travail …

 

IK : – Ce qui m’intéresse, c’est quand l’épopée (par exemple l’histoire) et les paroles (par exemple la chanson) se rencontrent. Peut-on écrire une épopée par des moyens lyriques ?

En russe, nous avons un genre de poème, qui n’est ni un poème narratif ou épique, ni une chanson lyrique. C’est une combinaison de ce qui précède. En anglais, il n’existe pas de tel genre. Pourquoi pas ?

 

Mais même lorsque j’essaie de rationaliser cette réponse, je comprends que vous parlez de bien plus que du genre. Vous parlez de ce moment où l’émotion et la forme se rejoignent, se croisent, si bien que les étincelles s’élèvent.

 

RD : – Oui.

 

IK : – Et avec cela, je me retrouve à penser à cet espace intérieur, ce duende de Lorca, un espace qui chante même au sein d’un feu sombre. Je pense à l’expérience d’une poète comme Akhmatova, qui a commencé comme merveilleuse poète érotique et est devenue l’une des voix les plus sages du 20ème siècle à travers son engagement dans le désespoir de l’histoire. Je pense à Frost : « la meilleure façon de s’en sortir est de passer à travers. »

 

Un poète est une personne très privée. Comment une personne privée peut-elle vivre dans l’histoire ? Un poète se retire dans un espace intérieur, loin de la réalité, aussi violente ou aussi déconcertante et surprenante soit-elle – et dans cet espace on est vivant, on est au centre de la terre, on tient un livre dans ses mains et on le lit à voix haute, et la terre tourne sur son axe, la terre se balance sur son axe, doucement, juste pour vous.

 

Et les pigeons chient sur le balcon, sans hésitation, sur les voitures de luxe des capitalistes, rien que pour vous.

 

Et les chiens dans l’appartement du voisin aboient, au milieu de la nuit, rien que pour vous.

 

Et puis, le mois de mars est de retour, et le monde est encore vivant, pour vous aussi.

 

Parce que vous en faites partie et que vous ne pouvez pas y échapper, à ce monde qui nous entoure.

 

Et qui voudrait y échapper de toute façon, à cette merveille, à cet étonnement?

 

Nous savons tous qu’un poète lyrique est une personne très privée. Mais de cet espace privé, le poète émerge, avec (si on a de la chance) un poème. Et le poème (si on a de la chance) trouve le moyen de donner la parole aux autres dans ce moment de l’histoire qui est – qu’on le veuille ou non – tout autour de nous.

 

 

 

 

RD : – Quels sont les modèles philosophiques ou lyriques qui forment la base de votre évolution en tant que poète ? Disciples ? Enseignants ? Écoles ? Livres ?

 

IK : – L’ « école d’Odessa » ou « l’école russe du sud de la littérature russe » (comme l’appelait Shklovski) était la seule véritable école littéraire en dehors de Moscou et de Saint-Pétersbourg à être généralement acceptée par les critiques de ce pays. Même ainsi, être un poète d’Odessa est déjà une sorte de traduction pour un russe. Cela signifie – pour beaucoup – être immergé dans une langue très éloignée du russe littéraire « propre » ou « civilisé ».

 

Ce moment littéraire particulier fut important pour moi, quand j’ai commencé à écrire, parce que je me sens proche de cette écorchure couplée à la musique, de cette combinaison de styles hauts et bas que l’école d’Odessa tend à apporter à la vie. Je m’y sens proche car souvent je vois que les gens rient aux enterrements et pleurent aux mariages ; cette contradiction des tonalités humaines n’est pas seulement une formule littéraire, c’est une réalité de la vie.

 

Mais, bien sûr, les écrivains de l’école d’Odessa (par exemple Babel, Olesha etc.) ne l’ont pas inventé. Cela remonte à Shakespeare (un roi enterre sa fille alors que quelques pages plus loin un imbécile fait une blague) et à la Bible, où l’érotique et le métaphysique vont de paire, de page en page. Et, bien sûr, il existe chez tout vrai poète, comme Akhmatova, qui a dit une fois, en plaisantant,  “ je ne vis que pour deux choses dans la vie : le commérage et la métaphysique.”

 

RD : – Êtes-vous un poète engagé ou un poète libre ? Ou un danseur métaphysique ?

 

IK : – Je crois en la nécessité de la métaphysique, bien que je considère qu’adhérer à une seule notion métaphysique est ridicule. Un homme a besoin de métaphysique mais ne peut n’en avoir qu’une. Alors il danse.

 

RD : – Comment avez-vous vécu votre poésie en Ukraine ? Politiquement ? Poétiquement ?

 

IK : – Mes poèmes de langue anglaise ont été traduits en russe et en ukrainien. J’aime ces traductions. En général, les poètes de différentes langues de ce pays sont très amicaux entre eux. Malheureusement, ce n’est pas le cas pour les politiciens. Ou plutôt, les poètes quittent la scène du théâtre et vont à la vie en se tenant par la main. Alors que les politiciens continuent à prétendre que la vie est cette scène de théâtre. Vous regardez un tel imbécile et vous vous demandez si c’est simplement du vent qui tourne autour du podium, tenant un micro. Aujourd’hui c’est cet imbécile politique, demain c’en est un autre. Seuls les podiums vieillissants semblent rester en place.

 

 

 

 

RD : – Y a-t-il une proximité linguistique entre la politique et la poétique dans votre vie ?

 

IK : – En Amérique, il y a cette notion idiote que la politique et la poésie sont en quelque sorte séparées. Il y a des conférences entières consacrées à ces sujets ; il y a beaucoup de panels, beaucoup de livres critiques. C’est idiot. Ou plutôt, c’est simplement un sous-produit du capitalisme dans le monde occidental. Les intellectuels sont tellement éloignés de la réalité de la rue qu’ils pensent que la politique et l’art sont séparés. Pouvez-vous dire à Akhmatova ou à Neruda ou à Dante ou à Marvel ou à Césaire que la politique et la poésie sont séparées ? Bien sûr que non. La poésie de Paul Celan existerait-elle sans la politique terrible de son temps ? L’œuvre d’Homère existerait-elle sans les guerres ? Les poètes qui ne prêtent pas attention au monde qui les entoure sont destinés à écrire l’équivalent intellectuel du papier peint.

 

Bien sûr, la question se pose alors : qu’est-ce que la politique ? Comment le poème érotique n’est-il pas politique ? Comment le corps humain n’est-il pas politique ? Comment le silence humain n’est-il pas le produit d’un conflit ? Ces questions sont infinies et merveilleuses. Si elles sont posées correctement, elles peuvent mener à toutes sortes de poésies. Si on les pose de façon ennuyeuse (par exemple, la rhétorique politique), elles deviennent vite ennuyeuses. L’enjeu, en réalité, c’est quand le langage et l’émotion se croisent, quand et à quelle hauteur les étincelles volent. C’est une question de talent avec les mots et la passion. Quand les deux se réunissent, la poésie naît.

 

 

 

 

RD :- Comment s’écrit votre poésie en Amérique ? Quels changements a-t-elle traversés ? Qu’a-t-elle reçu? Qu’a-t-elle perdu ou gagné ?

 

IK : – Je n’ai pas commencé avec le dessein spécifique d’écrire en anglais.

 

Mon père est mort en 1994, moins d’un an après notre arrivée aux États-Unis. J’ai tout de suite compris qu’il me serait impossible d’écrire sur sa mort en langue russe, comme le dit un auteur de son défunt père quelque part : « Ah, ne devenez pas de simples vers de belle poésie ! » J’ai choisis l’anglais car personne dans ma famille ou parmi mes amis ne le parlait – personne à qui je parlais ne pouvait lire ce que j’avais écrit. Moi-même je ne connaissais pas la langue. C’était une réalité parallèle, oui, une liberté incroyablement belle ; ça l’est toujours.

 

Comment ? Il y a une beauté à tomber amoureux d’une langue – l’étrangeté de ses sons, l’émerveillement de voir les vagues déferlantes d’une nouvelle syntaxe battre encore et encore le ciment de votre inconscient. Apprendre à parler à nouveau peut être érotique – le tour inconnu de la langue, l’angle de la bouche, le mouvement des lèvres.

 

D’un autre côté, vous êtes si impuissant, si humble, si perdu, égaré, entouré de rien d’autre que votre propre confusion. Cela aussi. Vous ne connaissez pas le mot, que faire ?

 

Et puis : le miracle de la métaphore. Tu connais d’autres mots, ils viennent redéfinir ce que tu voulais dire en premier lieu, tu vois le monde un peu différemment de là où tu as commencé, ta bouche rend des sons que tu ne savais pas possibles.

 

RD : – Altruiste, dynamique et polyvalent, vous faites campagne pour la noble cause de la poésie, pour la traduction des meilleures voix de la poésie contemporaine universelle. Vous êtes dans les comités de rédaction de nombreux magazines et revues littéraires. Vous avez une vie pleine. Que pourraient encore signfier les mots « plénitude », « plein » et « plein de signification » pour vous ?

 

IK : – Je ne sais pas ce que signifie une vie remplie surtout quand elle est liée aux comités de rédaction des magazines littéraires. C’est plutôt une vie vide, pour moi. La vie remplie a à voir avec des visages humains, avec des émotions humaines, avec des histoires qui sont écrites dans les yeux, dans les rides, dans les sons que fait un chat quand il est perché trop haut dans l’arbre et ne peut pas redescendre, et que vous devez appeler un pompier, et tandis que le pompier grimpe à l’échelle, les grand-mères préparent rapidement des biscuits qu’elles présentent à ce grand homme qui descend maintenant des branches, un chat endormi dans ses bras. Et, la vie remplie est dans le parfum de ces biscuits.

 

Quant à mes activités – eh bien je crois simplement en quelque chose. Ce « quelque chose » a à voir avec mon aversion pour les frontières de toute sorte. Avec mon profond désir de tendre les mains à ceux qui se tiennent de l’autre côté de la clôture. C’est pourquoi je traduis et édite des livres d’auteurs qui viennent d’ailleurs. C’est pourquoi je recherche d’autres voix.

 

Nous travaillons tous à partir de nos obsessions les plus profondes. Ce désir – d’un sourd, d’un immigrant – d’entendre la voix d’un autre, est l’une des choses qui me pousse à aller de l’avant.

 

RD : – Et le vide ? Le silence ? La mélancolie ? Vous les connaissez ? Sous quelles formes ?

 

 

 

 

IK : – Eh bien, nous parlons tous contre le silence. Mais c’est le silence qui nous pousse à parler.

 

Quelque chose de sacré existe à l’intérieur du langage (sans le silence, toute musique n’est que du bruit).

 

Quelque chose de sacré existe à l’extérieur de tout langage. Comment ?

 

Je vais vous raconter une histoire : des scientifiques ont mis quatre hommes entendants venant de différentes parties du monde (disons la Chine, le Mexique, l’Angleterre et l’Allemagne) dans la même pièce. Ils les ont laissés là pendant 8 heures. Ils sont revenus. Qu’ont-ils trouvé à leur retour ?

Les quatre hommes étaient assis, effrayés, se regardant de leurs quatre coins.

Les mêmes scientifiques ont placé quatre hommes sourds, provenant de ces différentes parties du monde (et qui ne parlaient pas les autres langages des signes) dans la même pièce. Ils les ont laissés là pendant 8 heures. Qu’ont-ils trouvé à leur retour ?

Les quatre hommes sourds composaient un nouveau langage avec leurs mains.

 

Cela vous en dit beaucoup sur les différentes significations du mot silence.

 

Et, cela vous en dit beaucoup sur les limites de la parole. Du poids du silence que le discours nous impose.

 

RD : – Qu’avez-vous trouvé/découvert quand vous êtes venu en Amérique et que vous avez commencé à écrire dans une autre langue ?

 

IK : – Même la forme de mon visage a changé quand j’ai commencé à vivre à l’intérieur de la langue anglaise.

 

Mais je ne vais pas ici en dire plus à propos d’écrire dans une langue qui n’est pas la sienne. C’est l’expérience de tant de personnes dans le monde ; ceux qui ont quitté leur foyer à cause des guerres, des famines, des catastrophes environnementales et ainsi de suite. Le fait que je sois bilingue n’est pas une grande affaire ; tant d’êtres humains migrent tout le temps, et cela depuis des milliers d’années.

 

L’expérience migratoire et bilingue est plutôt courante parmi les écrivains aussi. Voici une liste d’exemples. La langue maternelle de Gertrude Stein n’était pas l’anglais. La langue maternelle de Mandelstam n’était pas le russe. Le français n’était pas la langue maternelle d’Edmont Jabès. Venus Khoury-Ghata avoue avoue que l’arabe est présent quand elle écrit en français. Li-Young Lee est né en Indonésie de parents chinois qui ont fui de l’Indonésie à Hong Kong puis au Japon avant de s’installer aux États-Unis. Milosz était un homme de Lituanie écrivant en polonais (ce qui le hantait, et il l’a admis maintes fois ; il avait l’impression de ne pas pouvoir faire des choses que les poètes polonais de Varsovie pouvaient faire ; mais peut-être que ce qu’il ne pouvait pas faire lui donna quelque chose de plus grand ?). Enfin, le russe n’était pas la langue maternelle de Pouchkine –  et c’est lui le fondateur de la tradition littéraire russe dont nous parlons ici.

 

Ce qui est important, ce sont ces petits vols entre les langues, ces étranges angles de regard sur une autre littérature, les moments « obliques » du discours, les bizarreries, la musique des bizarreries.

 

RD : – Selon vous, la poésie peut-elle être institutionnalisée et transformée en une institution pour la paix et des accords de paix ?

 

IK : – La poésie est déjà une institution pour la paix et pour les accords de paix. Ce n’est pas le genre d’institution qui a besoin de parlements et d’élections. C’est le genre de voix qui vit dans la cage thoracique. Tout le monde a besoin d’un peu de poésie dans sa vie avant de mourir. Personne ne peut quitter ce monde sans y goûter un peu.

 

La poésie n’arrête pas les guerres, mais elle nous dit ce qui arrive à la condition humaine à un tel moment. C’est une sorte de baromètre, comme le dit un autre poète quelque part, une sorte de baromètre pour nous dire à quoi ressemble notre temps humain.

 

 

 

 

RD : – En reculant, émotionnellement, qu’est-ce qui vous fascine encore dans votre pays d’origine ? Qu’est-ce qui vous dégoûte ?

 

IK : – L’Ukraine – et l’Europe de l’Est, en général – est un endroit où les gens aiment les valeurs européennes, ont un véritable espoir pour ces idées humanistes européennes, ces philosophies, ces penseurs – bien plus que ceux que nous connaissons comme les « Européens » du monde occidental. En un sens, les Ukrainiens sont beaucoup plus idéalistes et passionnés par l’Europe que l’Europe ne l’est par elle-même.

 

Ce qui me dégoûte, c’est la corruption et le mépris total de l’autre, de la valeur, de la valeur sacrée de la vie d’une autre personne.

 

RD : – Et si on regarde de loin ou de près l’Amérique ?

 

IK : – Ce qui me dégoûte en Amérique, c’est son empire, qui est laid, comme n’importe quel empire.

 

Mais ce que j’aime, c’est le grand et incroyable mélange d’humanité dans les lieux où l’empire – même si ce n’est que pour quelques instants – s’arrête. Je veux dire des endroits comme un métro à New York, ou une lecture de poésie à San Francisco, où les humains se rassemblent et vous oubliez, pour un moment que vous êtes de telle ou telle nationalité et / ou religion et vous vous voyez tels que vous êtes, une personne dans le temps, sur cette planète, qui est ici pour quelques décennies, et vous allez ainsi dans les rues, et vous achetez un sandwitch et vous êtes assis sur le banc d’un parc et vous êtes plein d’amour pour tous ces humains qui vous croisent dans les rues.

 

 

 

 

RD : – Posez-vous une question que personne ne vous a jamais posée et que vous attendiez depuis longtemps.

 

IK : – Qu’est-ce que l’imagination, si ce n’est se souvenir depuis l’autre côté  / sinon le souvenir, de l’autre côté, bien sûr ?

 

RD: – Un dernier mot sur votre passé, un mot sur votre avenir.

 

IK : – La joie. Mon écriture vient peut-être d’un endroit empreint d’une histoire sombre. Mais le moteur de ma vie c’est la joie. La joie.

 

 

Traduction de l’anglais: Hélène Cardona
 

 

 

 

 

 

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BIO

 
Ilya Kaminsky est né à Odessa en Ukraine et vit actuellement en Californie. Il est l’auteur de Dancing in Odessa, qui a été traduit dans une douzaine de langues et publié dans de nombreux pays. En 2019, Graywolf Press aux États-Unis publiera son nouveau recueil de poésie, Deaf Republic. Il est le traducteur et l’éditeur de nombreux livres, y compris Ecco Anthology of International Poetry et Dark Elderberry Branch: Poems of Marina Tsvetaeva. Il est professeur à San Diego State University.

 

 

 

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Hélène Cardona est l’auteure des recueils bilingues de poésie Life in Suspension / La Vie Suspendue (Salmon Poetry, 2016) et Dreaming My Animal Selves / Le Songe de mes Âmes Animales (Salmon Poetry, 2013), Best USA Book Award in Poetry, Pinnacle Book Award in Poetry, 2014 Readers’ Favorite Award in Poetry, finalistes pour le International Book Award in Poetry et le Julie Suk Award ; et L’Univers Stupéfait (Red Hen Press, 2006).

Beyond Elsewhere, sa traduction de Plus loin qu’ailleurs de Gabriel Arnou-Laujeac, a reçu le Prix Hemingway et a paru chez Whine Pine Press en 2016. Ce que nous portons, sa traduction de What We Carry de Dorianne Laux, est parue aux Éditions du Cygne en 2014.

Elle a traduit, avec Yves Lambrecht, La Guerre de Sécession de Walt Whitman pour le WhitmanWeb du International Writing Program de Iowa.

 

Diplômée d’une Maîtrise de littérature américaine de la Sorbonne, elle a enseigné à Hamilton College, New York, et à Loyola Marymount University, Los Angeles. Elle a reçu des bourses du Goethe-Institut et de la Universidad Internacional de Andalucía, et a été nominée plusieurs fois pour le Pushcart Prize et le Best of the Net.

 

Elle a aussi traduit des œuvres de Rimbaud, Baudelaire, René Depestre, Ernest Pépin, Aloysius Bertrand, Maram Al-Masri, Eric Sarner, Jean-Claude Renard, Jacques Crickillon, Nicolas Grenier, et Christiane Singer en anglais.

 

 

Elle est co-rédactrice de Fulcrum: An Anthology of Poetry and Aesthetics, co-rédactrice internationale de Plume, et collabore au The London Magazine.

 

Elle est aussi actrice (Chocolat, Dawn of the Planet of the Apes, Jurassic World, The Hundred-Foot Journey, X-Men Days of Future Past, Muppets Most Wanted, Happy Feet 2, The Muppets, etc). Pour Serendipity elle a co-écrit (avec le metteur en scène Peter Chelsom et le compositeur Alan Silvestri) la chanson Lucienne, qu’elle chante aussi.

Elle prête sa voix à l’Ordinateur dans la série Heroes Reborn.

 

Née à Paris, elle a grandi à travers toute l’Europe et a vécu en Suisse, France, Angleterre, Allemagne, Espagne au Pays de Galles, à Monaco, et aux États-Unis.

 

 

http://helenecardona.com

 

http://www.imdb.me/helenecardona

 

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