Howard Scott

 

 

(Canada)

 

 

La traduction est la façon la plus intense de lire un texte

 

 

 

 

RD : – Cher Howard Scott, vous n’êtes pas seulement un très bon traducteur de littérature universelle mais aussi un traducteur rigoureux et exemplaire. Comment êtes-vous arrivé à cette passion dont vous avez fait un métier ?

 

HS : – J’ai toujours eu une passion pour les langues, même avant de commencer les cours de langue au secondaire. Et lorsque j’ai déménagé au Québec (je suis né en Ontario dans un milieu très unilingue), j’ai découvert l’importance de la traduction.

 

RD : – La traduction met en contact au moins deux langues, deux cultures, et très souvent deux époques. Traduire implique la maîtrise de la langue source mais aussi de la langue cible (le destinataire), qui est, généralement, la langue maternelle. Combien de langues maîtrisez-vous et quel est votre rapport personnel à ces langues?

 

HS : – Je ne maîtrise que deux langues vraiment, mais je suis un dilettante des langues. J’ai déjà étudié l’allemand, je me débrouille en espagnol après quelques voyages au Mexique. Au cours des années j’ai fait des cours d’italien, latin, japonais, chinois. J’ai des amis néerlandophones et j’essaie d’apprendre cette langue aussi, même de traduire un peu. J’ai « joué dans la cour » d’autres langues: portugais, grec, suédois, irlandais… Je traduis une jeune poète du Québec, Natasha Kanapé Fontaine. Elle écrit principalement en français, mais aussi avec que mots et phrases dans sa langue autochtone, l’innu. Donc je voulais comprendre davantage, je me suis même acheté (un cadeau d’anniversaire à moi-même) une grammaire de cette langue.

 

RD : – Y aurait-il des langues plus faciles à traduire les unes que les autres ? Plus demandées par le marché du livre, peut-être, aussi ?

 

HS : – Le Canada étant un pays officiellement bilingue, la plupart des traductions ici sont entre le français et l’anglais. Le gouvernement fédéral subventionne les traductions d’auteurs canadiens, qui sont surtout écrits dans une de ces deux langues. (Il y a aussi de l’aide pour les traductions « internationales », c’est-à-dire vers d’autres langues.)
Oui, je pense qu’il y a des langues plus faciles que d’autres à traduire. Il est plus facile de passer entre deux langues que sont proches dans leur vocabulaire, grammaire, culture (quoiqu’il faut se méfier des faux amis). Au Canada, les références culturelles, sociales et politiques sont en grande mesure partagées par les deux communautés linguistiques, donc dans un sens, la traduction est plus facile que, par exemple, la traduction d’une langue comme le japonais.

 

 

RD : –  Le bon traducteur possède des compétences linguistiques. À la fois, il doit être capable d’analyser le texte, de le « reformuler » en restant près et proche de l’auteur. Un bon traducteur aurait-il besoin également des qualités d’écriture ?

 

HS : – Oui. On dit souvent que la traduction est la façon la plus intense de lire un texte, mais il s’agit aussi de le réécrire dans la langue cible, il faut être un bon lecteur et en même temps il faut savoir écrire.

 

RD : – Quelles sont les autres qualités indispensables à un bon traducteur littéraire ?

 

HS : – En plus d’avoir d’excellentes capacités linguistiques, il faut se mettre dans la peau de l’auteur original, se dissimuler en quelque sort derrière la personnalité et la style de l’auteur. Les auteurs ne sont pas toujours les meilleurs traducteurs puisqu’ils ne sont pas toujours capables d’écrire dans la voix de l’autre. Je connais pourtant d’excellents traducteurs qui sont aussi écrivains.

 

 

RD- Quels genres littéraires (roman, poésie, théâtre etc.) traduisez-vous ?

 

HS : – Je traduis les romans et la poésie, ainsi que les essais. Je n’ai jamais fait du théâtre, qui est un domaine plutôt spécialisé. J’ai aussi, dans le passé, fait beaucoup de traduction commerciale et administrative, beaucoup moins passionnant, mais il fallait bien que je gagne ma vie.

 

RD : – Quel est votre premier auteur/livre traduit ?

 

HS : –  Ma première traduction littéraire était un petit livre de poésie, Antre, de la grande poète québécoise Madeleine Gagnon (en anglais Lair, Coach House Press, 1989). J’ai depuis traduit, parfois avec ma collègue Phyllis Aronoff, d’autres de ses œuvres, poésie, romans, essais.

 

RD : – Qu’est-ce qui vous intéresse chez un auteur ? Le style, les moyens d’expression ? le sujet traité ? La biographie de l’auteur ?

 

HS : – Je dirais surtout la personnalité et la style. Le sujet aussi est important, si les propos me touchent personnellement, c’est plus facile de me submerger dans le texte.

 

 

RD : – Concrètement, comment commencez-vous une traduction ? Comment travaillez vous avec vos éditeurs et auteurs, pour réussir un livre ?

 

HS : – Je commence généralement par un brouillon très vite, et après je travaille les difficultés, je fais de recherches, je peaufine. J’essaie toujours de travailler avec l’auteur si possible, pour demander des questions, des clarifications. Les auteurs canadiens comprennent souvent plus ou moins bien l’anglais, donc ils sont parfois en mesures de faire des commentaires. Il y a ensuite un stage de révision chez l’éditeur. Un bon réviseur va souvent faire de bons suggestions, repérer les « aspérités » dans le manuscrit.

 

RD : – Durant l’acte de traduire, vous sentez-vous des fois comme le jumeau de l’auteur ? L’ami ? Le juge ? L’avocat ? Quelle réactions et émotions éprouvez-vous, en traduisant tel ou tel écrivain?

 

HS : – Oui, « jumeau » est une excellente image. On rend vraiment dans la tête de l’auteur, on partage les réactions et émotions, et j’ai souvent l’impression de connaitre l’auteur davantage que je connais mes amis.

 

RD : – Qu’est-ce qui est le plus stimulant dans votre métier ?

 

 

 

 

HS : – Le fait de vivre de la tête de plusieurs auteurs brillants.

 

RD : – Quelles sont les difficultés que vous rencontrez le plus souvent dans votre travail ?

 

HS : – Souvent la plus grande difficulté est de trouver des éditeurs pour les projets qui me tiennent au cœur.

 

 

RD : – Howard, vous êtes l’un des plus importants traducteurs du Québec. Vous avez remporté plusieurs prix pour vos traductions, dont le fameux Prix littéraire du Gouverneur Général du Canada en 1997. Dites-nous un peu plus sur ce prix, s’il vous plaît.

 

HS : – J’ai l’honneur d’être parmi le grand nombre de traducteurs littéraires d’avoir mérité ce prix. Les Prix littéraires du Gouverneur Général du Canada récompensent chaque année des œuvres littéraire dans différents genres (7 catégories et 2 langues). Ce qui est formidable avec ces prix est que la traduction littéraire de reconnue comme un genre littéraire tout comme le roman, la poésie, etc.

 

 

RD : – Parlons sur le traducteur canadien. D’après vos informations, vit-il directement de sa « plume » ?

 

HS : – Très peu de traducteurs littéraires au Canada arrivent à vivre de leur plume. Nous avons la plupart de temps un autre métier, professeur, traducteur généraliste, etc.

 

RD : – En Europe, il y a de plus en plus, des « écoles de traducteurs »,  des cours de traduction, d’interprétariat et de traductologie, proposés par les institutions à profil culturel, surtout dans les pays de l’Est mais tout aussi bien en Allemagne, avec des programmes très utiles. Est-ce que la traduction littéraire s’enseigne-t-elle de la même façon au Canada?

 

HS : – La traduction littéraire est enseignée dans quelques universités au Canada, et il y a une Association canadienne de traductologie qui regroupe les profs qui travaillent dans ce domaine. Nous avons aussi le Centre international de traduction littéraire de Banff, une résidence de trois semaines tous les ans pour les traducteurs littéraires qui proviennent des Amériques et traduisent des œuvres de partout dans le monde ou qui proviennent d’ailleurs dans le monde et traduisent des œuvres des Amériques.

 

 

RD : – Quelle importance accordez-vous aux rencontres et aux évènements spécifiques au milieu de la traduction ?

 

HS : – La traduction littéraire se fait la plupart de temps en isolation, donc c’est important d’avoir contact avec d’autres traducteurs, dans les congrès, les festivals littéraires, des rencontres informels. De plus en plus de nos jours les échanges se font par les médias sociaux. Ainsi j’ai des amis traducteurs maintenant un peu partout dans le monde.

 

 

RD : – Participez-vous à la promotion de vos propres auteurs ? Faites-vous du lobbying pour eux ?

 

HS : – Oui, parfois avec des lectures publiques. Peut-être pas assez. La promotion se fait généralement par ou avec la collaboration de l’éditeur. Beaucoup de petits éditeurs littéraires font peu pour vendre leurs livres, mais d’autres font bien la promotion.

 

RD : – A quoi travaillez-vous en ce moment ? Si vous devez faire une recommandation à un des vos plus jeunes auteurs, en seulement 10 mots, pour convaincre un bon éditeur, que diriez-vous ?

 

HS : – Je viens de finir la traduction de Bleuets et abricots de Natasha Kanapé Fontaine. J’ai hâte de commencer à traduire son dernier recueil Nanimissuat. Île tonnerre. Présentement je travaille avec Phyllis Aronoff sur le livre un peu inusité, écrit par une pédiatre néonatolgiste qui a eu elle-même une enfant très prématurée, donc surtout un témoignage très personnel, avec des aspects médicaux.

 

 

RD : – Cher Howard, merci d’avoir répondu à mes questions.

 

 

 

Interviewé par Rodica Draghincescu

(France)

 

http://www.draghincescu.com

 

 

 

 

 

 

 

 

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Howard Scott traduit des poètes québécois et franco-ontariens : Madeleine Gagnon, Michel Pleau, José Acquelin, et la poète innue Natasha Kanapé Fontaine, entre autres. Il traduit également des romans et des essais, souvent en collaboration avec Phyllis Aronoff. En 1997, il a gagné le Prix littéraire du Gouverneur général en traduction pour The Euguelion de Louky Bersianik. Lui et sa co-traductrice, Phyllis Aronoff, ont remporté le Quebec Writers’ Federation Translation Award en 2001. En 2017, il a été finaliste pour le Prix littéraire du Gouverneur général en traduction pour Social Myths and Collective Imaginaries de Gérard Bouchard.

 

https://www.asymptotejournal.com/special-feature/natasha-kanape-fontaine-gathering/

 

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