Hervé Poirine

 

 

 

(France)

 

 

 

 

Monde de silence

 

Une chaise qu’on tire et qui grince sur le sol, des couverts qui cliquètent entre eux, un bruit d’eau qui coule, un bol qui se pose sur la table, des pas qui glissent sur le sol …

C’est le matin et je suis dans mon lit, j’ai huit ans, et je perçois les bruits de la maison.

Papa et maman sont levés, maman prépare le petit déjeuner et la gamelle de midi pour papa qui va partir à l’usine.

Dans une demi-heure, c’est moi qui me lève pour aller à l‘école mais je suis déjà réveillée.
Papa va passer dans ma chambre pour voir si je dors encore et me baiser le front et me donner une caresse sur mes cheveux blonds étrangers, sur mes cheveux blonds qui me viennent de ce pays, là-bas, que je ne connais pas mais qui a été la patrie de mes parents, jusqu’au moment où ils ont décidé, pour vivre, d’aller voir dans le monde s’il y avait plus de travail et plus de bonheur possible.

Lointaine Pologne, moi qui suis maintenant une ch’ti…

Pas si lointaine que ça, après tout : tous les jours, on me le rappelle que je suis une étrangère, même si ma couleur de peau ne diffère pas tellement de tous ces nordiques pur jus, mais parce que mon nom n’a pas la rondeur d’un bon nom français de souche, comme Durand ou Dupont, et qu’il comporte tellement de w et de x et de z que tout le monde l‘écorche soigneusement…

Papa vient de rentrer dans ma chambre et je ferme les yeux pour qu’il croie que je suis endormie et j’attends avec impatience son baiser sur mon front et sa caresse dans mes cheveux… Voilà, il s’approche, et il se baisse tout contre mon oreille, je peux sentir son souffle aux odeurs de café, et il m’embrasse, un baiser comme une plume, tout doux et tout léger, et il passe sa main délicatement dans mes cheveux, et je suis étonnée à chaque fois de voir que cette main qui me semble énorme, cette main de travailleur, peut aussi se faire douce et tendre. Et puis il se relève et il tire la porte derrière lui, et puis il s’en va…
J’ai envie de crier “encore !“, mais il ne m’entendra pas, alors j’ouvre de nouveau mes yeux et je regarde les ombres de ma chambre se dessiner avec le lever du jour…

J’entends ma mère laver des objets dans la cuisine…

J’entends…

Je suis la seule à entendre dans ma famille.

Mes parents m’ont donné la vie avec mes cinq sens et eux ont été privés de l’un des leurs. Alors je suis devenue leurs oreilles et leur voix.

Papa est trop fier pour montrer son handicap alors il trouve des stratagèmes pour ne pas parler et donner le change…

Maman tremble un peu : son oreille interne a été touchée et elle a perdu une partie de son sens de l’équilibre.

Je suis leurs oreilles et leurs voix, mais je suis aussi leurs révoltes sourdes : moi j’entends et les gens ont tendance à l’oublier quand ils nous voient tous les trois dans un lieu public nous faire des signes et des gestes pour nous comprendre.

Alors, parfois, les gens se rapprochent pour voir ces animaux curieux que nous sommes et des paroles fusent, comme du venin, moqueuses ou pleine d’une pitié que je ne supporte pas, les mots sont des armes que certains ne savent pas utiliser, il n’y a pas de sécurité et les balles de cruauté pleuvent sans même que qui que ce soit ait eu envie de tirer…

Alors parfois, je deviens une boule de colère et je leur crache ma haine au visage de ne pas nous voir comme de simples êtres humains ayant toutes leurs capacités mentales mais simplement légèrement différents : j’en vois un, là, qui a un gros nez, il est pas différent de son voisin qui a un tout petit nez ? Et celle-là avec ses varices qui nous regarde comme si on était une troupe de cirque ambulant, elle n’a pas de problèmes dans sa vie, ça ne la démange pas ses jambes emmaillotées dans des bas qui ressemblent à des bandages ? Et le petit con qui se marre tout seul en croyant voir un spectacle de mime ? Avec ses dents pourries, il croit qu’il est parfait ?

Et cette autre, là, qui ose dire que maman est une alcoolique parce qu’elle ne peut pas toujours bien coordonner ses mouvements ? Je lui crache ma hargne en pleine face du haut de mes huit ans et je lui explique de manière doctorale ce qu’est un handicap : en voilà une qui devrait être handicapée de la langue, ça lui éviterait de colporter des ragots…

Le monde me fait mal, je n’aime pas avoir mal ; le monde m’a fait mal, je ne veux plus avoir mal…

J’ai huit ans et je suis responsable de mes parents comme ils sont responsables de moi : on se partage les responsabilités, c’est tout : moi j’ai la voix et l’oreille, ils ont la maturité que je suis en train d’acquérir…

Et puis il y a ces moments où papa m’emmène avec lui, et on va se promener. Il me tient par la main et il me sourit parfois. On fait de longues balades ensemble sans rien se dire d’autre que ce que nos yeux peuvent comprendre, et je me laisse aller à sentir l’odeur du tabac brun qui s’exhale du mégot de papa, et je laisse mon corps jouer avec le vent, et je me bouche les oreilles pour être comme papa : je n’entends plus rien, mais je sais que c’est faux, que c’est comme quand on joue à colin-maillard et qu’on fait semblant de ne rien voir ; ça fait des lumières dans les yeux de toutes les couleurs mais on peut ouvrir les yeux quand on veut et l’impression s’estompe : là, c’est pareil, j’ai plein de bruits dans les oreilles mais je sais que je peux entendre quand je veux et que je ne partagerai jamais ce qu’il y a à l’intérieur de papa et maman, et que ça me fait si mal, que parfois, j’aurais envie d’être comme eux pour ne plus subir le monde et sa cruauté.

Mais voilà, avec papa, nous sommes déjà au PMU et il va jouer ses chevaux : parfois il gagne et il partage ses gains avec moi et moi ça me fait une jolie tirelire, plus le temps passe.
Au PMU, je prends une grenadine et papa son apéro et là, le monde autour de nous peut raconter ce qu’il veut, nous regarder comme il veut, il n’y a plus que lui et plus que moi, et je le vois dans son sourire, et je le vois dans son regard qu’il est fier d’avoir sa fille avec lui qui n’a pas honte, qui l’aime pour ce qu’il est.

Ca y est, mon réveil sonne, je vais partir à l’école, dans le monde bruyant de la cour où les cris se mêlent aux pleurs, où les bruits sont constants, où mon monde du silence n’existe plus…

Mon monde à trois…

 

 

 

 

Papa

 
J’avais six ans, peut-être sept, je ne m’en souviens plus exactement.

Je n’étais qu’un bambin parmi d’autres ne cherchant qu’à découvrir, ne cherchant qu’à explorer ces sentiers que nous laissait notre innocence pas encore galvaudée par la pré science ou l’adultisme.

J’habitais cette maison au bout de la rue, ou plutôt, la maison que mes parents avaient décidé d’acheter un beau jour : être propriétaires, ne plus être dépendants d’un quelconque receveur de loyer qui vous envoyait balader dès que vous faisiez la moindre remarque.

« Nous sommes chez nous » avaient l’habitude de dire mes parents, comme si cet énoncé les rassuraient, comme s’il faisait en sorte d’oublier les crédits, les heures passées au boulot, les heures où nous ne voyons pas notre père, sauf les soirs où il rentrait, après des jours d’absence, énervé, fatigué, en proie à tous les démons de la terre, en proie à ses propres démons que nous ne connaîtrions jamais, trop de son passé y étant mêlé.

Mon père était routier ; avant, il était boucher, un bon boucher à ce qu’il semble encore…

Pour moi, il était routier, je ne me rappelle pas qu’il ait été un autre.

 

 

 

 
J’ai de vagues souvenirs, comme ce poisson rouge au-dessus de la télé qui est mort un jour et que j’ai eu un chagrin tel que je m’en rappelle encore.

Ou comme ce presse-papier jeté du troisième étage que j’ai eu droit à toutes les peurs du monde de la part de mes géniteurs.

Je me rappelle de tout cela ou je m’en convaincs, je ne sais pas si cela fait parti de moi ou des choses que l’on m’a rapportées.

En tout cas, il semblerait qu’à cette époque de diableries de ma part, mon père exerçait la profession de boucher dans un centre commercial dont le nom rappellerait des souvenirs à des générations antérieures…

Non, pour moi, dans mes exacts souvenirs non corrompus par les histoires qu’on a pu me raconter sur ce que je fis à un moment ou à un autre, c’est que mon père était routier.

Un homme avec un camion incommensurable, pire qu’une station orbitale, plus grand que tout ce que je pouvais imaginer.

Parfois, mon père se garait derrière la maison, et c’était une joie que de monter dans la cabine, d’explorer ces leviers avec pleins de vitesses, le « Thelma » ou « Telma » me disait-il, avec l’explication technique qu’il s’agissait de demies vitesses très utiles pour accélérer en douceur ou rétrograder sans faire souffrir la remorque qui accompagnait la cabine du camion.

Je ne comprenais pas exactement de quoi il s’agissait, mais je m’en souviens encore aujourd’hui, et je sais encore à quoi sert ce truc, je t’écoutais, papa.

Oui, mon père était l’homme qui savait, celui qui ne pouvait pas se tromper, et ses absences me manquaient cruellement, comme si mon héros ne pouvait pas exister comme dans mes rêves, comme s’il ne pouvait pas être aussi celui qui me câline, qui me dorlote, qui me dise que, oui, je suis là…

Dans la cabine, c’était une fête : des rangées de boutons, de cadrans qu’on se serait cru dans un avion de ligne, et puis, surtout, la couchette.

La couchette était située derrière les sièges, cachée par des rideaux qu’avaient confectionnés maman, comme pour laisser à notre père nomade une marque d’un foyer trop lointain, une odeur et une saveur de nos chairs, de nos vies qui se développaient sans lui, malgré lui et toute sa volonté, et toutes ses envies de s’installer dans son foyer, celui qu’il avait choisi, mais qu’il ne pouvait acquérir à temps plein qu’en ayant remboursés les usuriers et les banques…

Cette couchette n’était pas très large ni très profonde, ni très impressionnante, mais c’était là que dormait mon papa quand il n’était pas chez nous, et j’aimais m’y lover et retrouver son odeur de Gauloises, de tabac brun et de transpiration, de senteurs viriles faîtes pour rouler et faire vivre sa famille, faîtes pour se gaver d’images, de soleil levant sur des montagnes, d’orages aux mille couleurs sur des plaines à ne plus savoir qu’en faire, de rosées matinales sur des vallons gorgés de chaleur, de brumes incandescentes prenant naissances à la cime de sommets enneigés, se gaver de senteur de lavande, de romarin, de potée, de cassoulet, de jasmin, se gaver d’accents, wallons, flamands, bourguignons, méditerranéens, gaver de vies qui nous paraissaient être des contes de fées, des histoires que nous écoutions, bouches bées, quand cela lui prenait de parler, lui qui parlait si mal mais si bien pour nos oreilles qui n’attendaient que lui et ses voyages par-dessus les temps et les choses que notre existence sédentaire ne nous laissait même pas présager.

Cette couchette, c’était un bout de son histoire à laquelle nous n’avions pas droit, un bout de sa mémoire qu’il nous donnait quand il en avait envie, quand il n’était pas trop fatigué pour nous la raconter et partager ces petits moments qui devenaient pour nous des aventures.

Et j’ai vécu une de ces aventures, une fois, mais je m’en rappellerai toujours, même si ma mémoire embellira les choses, même si mon adultisme voudra rendre ce moment moins éloquent qu’il ne le fut : je ne le laisserai jamais faire.

Ce jour là, mon père me demanda si je voulais venir avec lui dans sa tournée.

Pensez !!!

Deux jours rien que lui et moi, deux jours à ne parler que de choses « d’hommes », à n’avoir que mon papa pour moi tout seul, sans le partager avec mon frère ou ma sœur !!! Ce sont des choses qui ne se refusent pas !!!

On me réveilla tôt le matin, très tôt, il faisait encore nuit et j’eus du mal d’émerger.
Papa et moi prîmes un petit déjeuner à la sauvette et nous partîmes, chacun son sac avec les affaires de rechange, deux hommes côte à côte dont un pas plus haut que trois pommes.

Mon père me conseilla de m’allonger sur la couchette afin de dormir encore un peu, mais, bien que confortablement installé, je savais que je ne dormirais plus.
En sus, le bruit provoqué par le moteur du camion m’en aurait dissuadé s’il m’en avait pris l’envie.

Nous étions partis !

Pour moi commençait la folle aventure : j’allais vivre ce que vivait mon père tous les jours, et ça avait commencé !

En fait, ce ne fut pas aussi palpitant que je l’aurais cru…

Nous avalâmes des kilomètres de bitume avec nos phares trouant la nuit. Parfois nous croisions un autre véhicule et mes yeux se refermaient presque instantanément, ébloui par cette lumière immédiate.

Je me demandais comment mon père pouvait garder la tête droite et à peine plisser les yeux quand ce genre d’évènement se produisait.

Nous n’échangeâmes presque aucun mots : il faut dire que j’étais censé dormir et je suppose que papa respectait mon sommeil même si celui-ci était simulé.

Puis le moteur s’arrêta et je me rendis soudain compte que j’avais du m’assoupir avec le ronronnement du moteur. Il faisait toujours nuit et je ne savais pas quelle heure il pouvait être.

Nous descendîmes de la cabine et nous nous retrouvâmes devant la façade d’un établissement qui proclamait faire les meilleurs frites du monde.

Beaucoup d’autres camions étaient garés là, mastodontes inertes cliquetant encore de leur moteur se refroidissant, monstres venus d’un autre monde arborant chacun les couleurs d’une société ou les peintures de guerres qu’un patron routier s’était ingénié à étendre sur la cabine et la remorque afin de rendre son engin plus gracieux, rappelant étrangement les vikings et leurs drakkars.

Nous entrâmes dans l’établissement qui s’avérait être un café restaurant pour routier.

Du silence de la nuit, nous passâmes au brouhaha des conversations, des rires, des cris, des envolées lyriques :

« – Trois cent mille kilomètres cette année, non, mais, tu te rends compte ?…
– Et tu charges à Valence ?…
– Moi, j’en ai ma claque : jamais chez moi !…
– Tu nous remets un café ?… »

Tout à coup, certains laissèrent tomber leurs discussions pour nous regarder avancer vers le bar, papa et moi, comme si nous étions les mascottes attendues.

Mon père serra des mains, embrassa le visage d’une grosse dame derrière le bar sur les deux joues, claqua sa main sur le dos de l’un ou de l’autre : mon père était un héros, connu de tous, apprécié de tous.
Les visages se tournèrent vers moi, petite tête blonde endormie avec des sourires compatissants et pleins de sympathie.

Mon père expliqua qu’il avait une petite tournée et qu’il avait décidé d’emmener le « gamin », afin qu’il voit un peu comment c’était, qu’il ne fallait pas trop en parler parce qu’il n’était pas sûr que le patron apprécie.

La grosse dame se mit à me sourire de toutes ses dents et son cou se plissa tellement qu’on eut cru qu’elle avait plusieurs mentons. Elle m’ébouriffa les cheveux d’une main grasse et me servit d’office un chocolat chaud accompagné d’un croissant plus frais que la rosée du matin.

Mon père commanda un café et discuta de boulot avec l’un ou l’autre de ses collègues, m’oubliant pour un temps.

Mais j’étais bien, très bien : on me souriait de ci, de là, et je n’en demandais pas plus : je savais que papa était quelqu’un et ça me suffisait.

Au bout de vingt minutes, mon père me fit signe que nous devions repartir et salua à qui mieux mieux l’un ou l’autre, et je me fis décoiffer une bonne dizaine de fois par des grosses mains bourrues appartenant certainement à des pères loin de chez eux et leur famille.

Le camion redémarra et je m’endormis presque instantanément.

Quand je m’éveillai à nouveau, le soleil avait fait son apparition, une lueur orangée combattant une nuit qui ne voulait pas tout à fait partir.

Je fus émerveillé : c’était mon premier lever de soleil et sur quel paysage !!!

Des montagnes, pas très grandes, bordaient la route, et vers l’horizon, on distinguait des sommets un peu plus élevés baignés dans cette couleur entre chien et loup qui les faisaient ressembler à des dieux dominant le monde.

« Nous sommes bientôt à Besançon. » lâcha papa, bien que je n’eus aucune idée de ce qu’était Besançon.

Il continua :

« On va d’abord livrer des pâtes à cul (ainsi nommait-il dans son langage fleuri les serviettes périodiques) au Carrefour et puis après on ira chez Van Damme. »

Ce nom aux consonances hollandaises me rappelait vaguement quelque chose, mais je ne savais plus à quoi l’attribuer. Je verrais plus tard.

Une file de poids lourds attendait devant les quais de déchargement, et nous prîmes la queue après nous être fait connaître du responsable de l’entrepôt, autre personnage qui avait l’air de bien connaître mon père, mais je me rendais compte que le tutoiement que chacun employait faisait plus partie d’un code que d’une intimité profonde.

Nous patientâmes longtemps avant que notre tour arrive.

Quand mon père se mit « à cul » (autre expression symbolisant le fait d’accoster près des quais le plus près possible afin de faciliter le déchargement de la cargaison), je découvris cet immense lieu de vie grouillant de mille âmes toutes en effervescence, les lève charges se croisant dans un ballet improvisé et dans des bruits de klaxons, les uns et les autres courant dans des allées surchargées de palettes de victuailles, de boissons, de papier WC, de tout ce que l’on peut trouver dans un supermarché, mais entreposé en hauteur et dans des quantités que je n’aurais jamais pu imaginer.

J’avais un peu le tournis et je me mis dans un coin, histoire de ne pas gêner les manœuvres des uns et des autres, et, surtout, de ne pas avoir d’accident.

Notre camion fut déchargé en un tour de main et papa remis les bordereaux au réceptionniste qui recompta les colis remis avec une rapidité effarante, puis signa les bons.

Le salut d’usage « à la prochaine », fermeture des portes, et en route pour Van Damme…

Van Damme (ou Vandame) était une usine qui fabriquait du pain d’épices, des gâteaux et toute sorte d’autres choses agréables pour le palais d’un enfant, m’expliqua papa, et alors me revint en mémoire les pains d’épices, les pères Noëls, qu’il ramenait parfois de ses tournées, les « nonettes », petites brioches en pain d’épice fourrées à la pâte de fruit, au chocolat, que nous mangions au goûter.

J’allais voir l’usine où l’on fabriquait tout cela.

Je pensais, par devers moi, que je verrais peu de tout cela, mais je me trompais.

Nous arrivâmes dans un lieu qui n’avait rien à voir avec le dépôt que nous venions de quitter.
Papa gara son camion « à quai » et nous descendîmes nous présenter au responsable du chargement que nous allions reprendre.

Nous entrâmes par une petite porte située en haut d’un escalier métallique et soudain, des effluves sucrés me suffoquèrent, me montèrent aux narines comme si tout le miel du monde se déversait en ce seul endroit ; l’odeur en était presque écœurante tellement elle était forte et impitoyable pour mon nez d’enfant.

Mon père me sourit comme s’il s’attendait à un tel comportement.

Passé ce moment de surprise, nous allâmes rencontrer le chef de quai qui salua papa d’une manière plus courtoise que les autres personnes, s’inquiéta de moi, de toute la famille : on sentait une complicité entre lui et mon père, sans doute ancienne.

Ils parlèrent de tout, de rien, rirent concernant des choses que je ne comprenais pas, me lancèrent des sourires de travers de temps à autre sans jamais m’adresser directement la parole.

Je commençais à m’ennuyer et à me dire que notre grande aventure allait se terminer là.

J’en fus pour mes frais : non seulement l’aventure ne se terminait pas dans ces odeurs de miel écœurantes, mais elle commençait seulement.

Papa me dit seulement : « Viens ! ».

Je le suivis et nous commençâmes une visite inouïe de l’usine de pains d’épice accompagné par le chef de quai qui se voulut un guide incomparable, mais, le bruit étant tel, je ne pris que peu d’intérêt aux explications de l’homme qui, plus je le regardais et plus il s’avançait dans son cours, prenait un visage rubicond, les gestes amples comme pour me faire comprendre l’énormité du lieu où je me trouvais.

Je n’avais pas besoin de ses mouvements de bras, ses grimaces qui se voulaient sérieuses pour me rendre compte que j’étais dans un autre monde : le monde du pain d’épice.

En dessous de nous s’activaient des gens avec des chapeaux blancs en papiers qui ressemblaient tous aux marmitons des contes de fées que j’avais pu lire, comme s’ils préparaient un banquet pour la Reine de Cœur dans Alice aux Pays des Merveilles, un menu pour Gargantua, un repas de noce pour Cendrillon.

Ils couraient, portaient des sacs chargés de sucre, d’autres ingrédients que je ne pus déterminer, s’invectivaient parfois, mais ne restaient pas une seconde en place : c’était l’un, qui versait dans une marmite qui aurait fait pâlir l’ogre du Petit Poucet, des monceaux de sucre roux ; c’était l’autre qui apportait des sacs de farine à ne plus savoir qu’en faire ; c’était un tourbillon de toques blanches, de marmites dans lesquelles je me serais noyé, de cris, de bruits, tant et si bien que je ne savais plus où je me trouvais.

Mon père et le guide improvisé souriaient, semblaient heureux alors que je me sentais soul, ivre de tant d’images et de sons dans un même ensemble.

Nous arrivâmes enfin au bout de cette allée de décibels et de mouvements, et nous passâmes une petite porte métallique.

Tout à coup, ce fut comme si le silence me tombait dessus comme un poids immense.

Plus de bruits, ou alors, à peine des murmures, comme un gazouillis d’insectes.

Je me sentis tout petit, exténué.

Les voix de mon père et du guide devinrent d’un coup plus puissantes alors qu’ils ne parlaient pas très fort : le contraste.

Nous longeâmes un long couloir où, ici et là, à droite et à gauche, apparaissaient des vitres à l’intérieur desquelles des hommes et des femmes vêtus comme des médecins secouaient des éprouvettes, se penchaient sur des microscopes, écrivaient sur des blocs notes, l’air concentré.

« Nous sommes dans les labos… », lâcha le guide, presque dans un murmure, comme si la solennité du lieu l’obligeait à baisser le ton, respectueux, quelque part, de quelque chose qu’il ne comprenait pas.
« C’est là que je dois vous abandonner. » continua t’il en nous faisant passer par une porte lourde et munie de hublots tel un paquebot.

Nous entrâmes dans une pièce couverte de carrelages blancs, immaculée. On se serait cru dans un hôpital

C’était là que se situait le cœur de toutes les préparations culinaires que j’avais pu voir dans les ateliers.

Un homme en blanc, blouse, pantalon, chaussures, calottes, s’approcha de nous et retira son masque. Il nous salua chaleureusement et nous invita à revêtir des vêtements similaires aux siens.
Bien sûr, aucun n’était prévu pour ma petite taille et je dus retrousser les manches et les bas de pantalons.

Il nous invita à nous approcher des différentes expériences, en expliquant, ça et là, ce qui se passait dans ce lieu qu’il appelait lui-même le « Saint des saint ».

Dans ce laboratoire, on testait différentes pâtes, arômes, essences, cuissons afin de créer de nouvelles pâtisseries, de nouveaux goûts qui étaient ensuite essayés auprès de personnel spécialisé, de public représentatif, et, en fonction de ces essais et leurs résultats, on décidait si on mettait ou non sur le marché telle ou telle nouveauté.

Je fus exceptionnellement ce jour là, goûteur officiel et je me rassasiai des différentes pâtisseries qui m’étaient offertes, et je donnai mon avis sur chacune d’elle, avis qui fut soigneusement consigné sur des feuilles de test.

C’était une impression bizarre que de se retrouver servi par des hommes cosmonautes, comme s’il s’agissait d’un restaurant dans l’espace, un restaurant aseptisé.

Au bout d’un certain temps, je n’en puis plus de tous ces goûts différents, de ces odeurs, et on arrêta là l’expérience culinaire.

Mais les différentes personnes que j’avais rencontrées tenaient chacune à me laisser un souvenir, et c’est avec un sac plein de friandises que je sortis du laboratoire, retrouvant le brouhaha de l’usine, tellement différent de ce silence ouaté que nous quittions que la tête me tournait.

Je regardais mon père avec de grands yeux ébahis : il connaissait tous ces gens, et tous semblaient l’apprécier, je n’imaginais pas qu’on puisse connaître autant de monde.

Nous remontâmes dans le camion, j’étais étourdi, le moteur se mit à ronfler, mon père souriait. Le chargement était terminé, mais nous n’allâmes pas très loin, sur un parking de restaurant où nous dînâmes. Je n’avais pas très faim, étant donné ce que je venais d’ingurgiter, j’étais fatigué.

Du reste, mon père aussi. Nous remontâmes dans le camion et nous installâmes, lui, dans la couchette (il avait besoin de récupérer avant de reprendre la route tôt le matin), et moi, en travers des sièges.

J’eux, malgré ma fatigue, du mal à m’endormir, encore empli de ces images, de ces sons, de ces odeurs, de ces goûts.

Et surtout, je me posais beaucoup de questions en ce qui concernait mon père, ce grand homme que je ne connaissais pas et que je découvrais, cet homme si souvent absent, et je comprenais maintenant pourquoi, cet homme qui connaissait une foultitude de monde, qui semblait être apprécié partout où il passait. C’était un être nouveau pour moi, et je ressentais autant de respect pour lui que j’avais de questions.

Puis le sommeil m’envahit…

Le reste du voyage fut morne et terne, j’étais fatigué et je ne rêvais plus que d’une chose : retrouver mon lit. Mon père nous avait réveillé très tôt et je passai le reste du voyage allongé dans la couchette.

Au retour à la maison, après plusieurs chargements et déchargements sans grand intérêt étant donné ce que je venais de vivre, je fus accueilli par ma mère, mon frère et ma sœur. Je leur parlai confusément de ce que j’avais vu, senti, vécu, accablé par leurs questions. Mais les questions cessèrent une fois les friandises étalées sur la table et les bouches mastiquèrent avec des sons de contentement.

Lorsque je me souviens aujourd’hui de cette échappée en duettiste avec mon père, je sens encore l’odeur forte du pain d’épice me chatouiller les narines, et je me vois à côté de ce grand homme ; mais papa n’a pas de visage, je ne me rappelle pas ses traits de l’époque, comme ces héros masqué dans les bandes dessinées.

Et je pense qu’il a été cela pour moi, un héros qui m’a permis de rentrer un petit peu dans sa vie et m’a apporter une part de rêve dont je me souviens encore.

A mon père, ce grand petit héros : je t’aime papa, où que tu sois aujourd’hui.

 

 

 

 

Collectionneur

 

J’ai commencé avec les timbres. Rien de méchant, en somme, des petits bouts de papiers que l’on colle sur un album et que l’on est fier de posséder, par leur unicité ou par leur rareté.

Et puis il y eut les pièces de monnaie, la numismatique, pour les avertis. De toutes sortes, de toutes formes, de toutes époques : je regardais ces morceaux de métal comme des trésors et j’étais ébahi devant tant de volonté de la part des hommes de trouver à remplacer l‘échange de biens par un troc aussi absurde que l’argent.

Puis sont venus les femmes. Je les collectionnais aussi, blonde, rousse, brune, noire, blanche, de toutes les couleurs, de tous les pays, je les collectionnais dans ces vidéos où chacune d’elles apparaissait, comme un témoignage de ma débauche.

Et puis il a fallu que je les collectionne vraiment.

Il y eut tout d’abord, un morceau oublié d’elles-mêmes, un objet sans valeur, une pièce, un ticket de métro, n’importe quoi qui leur ait appartenu et que je puisse signaler par un nom, le nom de chacune d’entre elles.

Et je devins plus hardi : je voulus de chacune de mes maîtresses un objet qui leur ait appartenu et qu’elles avaient aimé : je me retrouvai ainsi avec une collection de culottes, de soutien-gorge et de bouteilles de parfum que mon appartement en devenait un musée pour pervers donnant dans l’anti-ensemble, dans les goûts douteux.

J’ai même eu quelques préservatifs usagés, des serviettes périodiques ou des tampons qui avaient reçu l’œuf non fécondé de nos amours sans lendemain.

Puis les choses devinrent plus sérieuses.

J’ai commencé à collectionner leur vie.

Par morceau tout d’abord. Un bout d’ongle, une mèche de cheveu, une goutte de sang…

Et puis, très vite, un doigt, un orteil, une main, un sein, une tête.

Il n’y avait plus de volontaires pour ce jeu-là et je suis vite devenu un ennemi public au même titre que Jack l’Eventreur ou tout autre criminel célèbre s’attaquant toujours aux mêmes types de personnes.

Que pouvais-je faire ?

Mon appétit de collection devenait insatiable et il me fallait en avoir plus, toujours plus.
Et comme mes prédécesseurs, c’est vers les prostituées que je me tournai, proies plus faciles et sans risque, et combien j’ai pu en mettre en bocaux, au congélateur, par bouts, par morceaux…

Et puis vint le jour où je me fis prendre.

Trop d’indices demeuraient derrière moi, on reconnaissait mon style.

Et il est vrai que la soixantaine de victimes dans un périmètre aussi peu large ne me laissait pas beaucoup de chances.

Alors, lors de mon procès, quand j’ai commencé à nier et qu’ils ont compris que je mentais, j’ai retourné cet élément à charge contre eux : comme collectionneur, j’avais gagné sur bien des tableaux, mais en tant que preneur de vie, je battais tout le monde, célèbre ou pas.

J’en vins donc à devenir moi-même célèbre et je collectionnai les articles de journaux me concernant. Certains étaient même envoyés à la prison par des fans, et ma pile augmentait de jours en jours.

Puis mon procès eut lieu.

Pas de surprise, j’écopai du maximum. Alors j’en vins à collectionner les années de prison : trois cent cinquante et un ans incompressibles, sans liberté, sans rien : je battais le record.

Et maintenant je collectionne encore les années qu’il me reste à tirer, année par année, mois par mois, semaine par semaine, jour par jour, minute par minute, seconde par seconde…

 

 

 

 

 

 

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Hervé Poirine est né le 09 janvier 1964 à Baccarat en Lorraine, cité du cristal et domaine de Bacchus. De cette fragilité et de cette ivresse, il ne pouvait qu’être sensible aux choses de l’art, c’est ainsi que tout petit, avec sa flûte et son calepin, il arpentait la forêt en solitaire et écrivait des poésies qui se sont vite transformée en chansons dès qu’il a su pincer les cordes d’une guitare. De fil en aiguille et au suivant le cours des années, il est devenu musicien professionnel en proposant ses compositions avec le groupe « hp’n’co. » qui s’est produit pendant une dizaine d’années. Parallèlement, sa soif de l’écriture n’a jamais fait défaut et il s’est commis dans des histoires courtes ou nouvelles. Il est aujourd’hui auteur, compositeur, interprète, joue dans le duo « Entre Parenthèses », professeur de guitare, travaille avec des enfants et des adolescents sur divers projets musicaux et d’écriture dans les collèges et lycée et vit à Lunéville, cité de la faïence et cité cavalière. Ainsi retrouve t’on la fragilité et l’envie de galoper plus loin…

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