Hervé Poirine

 

 

(France)

Je le jure

 

 

 

Prologue


Etre juré à la cour d’assises, qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Quel est notre rôle ? Qu’est-ce qu’on doit faire ou ne pas faire ?

Cette réponse est dans de nombreux dictionnaires ou sur des sites Internet qui sont en libre consultation.

 

Mon propos, dans cet ouvrage, n’est pas d’expliquer le rôle de juré, même si je le fais par certains côtés qui permettent une meilleure compréhension.

Mon envie est plutôt de faire ressortir tout le ressenti, les émotions, les pensées qu’un juré peut éprouver ou évoquer lors d’un ou de plusieurs procès qu’il sera amené à juger, voir avant et après ces procès.

 

Ce parti pris est totalement subjectif et complètement inhérent à mes propres expériences, car je peux dire « mes », sachant que j’ai été amené en vingt-cinq ans de temps de ma vie à juger sept personnes sur deux sessions différentes, une session, lorsque j’étais à peine âgé de vingt trois ans, l’autre, à l’aube de mes cinquante ans.

 

Ces expériences et les procès auxquels j’ai pris part ne sont pas relatés dans cet ouvrage pour deux raisons : d’une part, parce que la loi me l’interdit, notamment en ce qui concerne les délibérations, d’autre part, parce que je désirais me pencher plutôt sur le côté émotionnel du rôle du juré que sur le déroulement d’un procès précis, à proprement parler.

 

Cet ouvrage est donc un ouvrage de fiction dans lequel j’ai essaimé, ici ou là, ma part de réalité, mais qui ne peut en aucun cas porter atteinte à des acteurs que j’ai pu croiser lors de ces séances plus ou moins douloureuses, et il ne s’agit en rien du déroulement d’un ou plusieurs procès vécus : c’est un mélange de l’ensemble de mes expériences avec un parti pris romancé.

Mon but est surtout de faire prendre conscience, qu’en dehors de « l’honneur » que vous fait la société de vous tirer au sort pour devenir le juge de vos pairs, il y a tout un tas d’émotions et de questionnements pendant et suite au rôle que vous avez pu jouer, et c’est cela que j’ai désiré mettre en exergue.

 

J’ai tenté aussi d’éviter l’hypocrisie de la bonne conscience pour me rappeler mes propres défaillances et être au plus près de la réalité de ce que j’ai pu vivre, que ce soit dans mes rapports avec les autres lors des procès, avec mes proches, avec mon milieu professionnel.

Il n’y a pas de doute qu’être juré à la cour d’assises vous change. Mais comment ?

 

Le tout est de savoir dans quelle mesure vous pouvez affronter, après cette expérience, le monde qui vous entoure.

 

Afin d’avoir d’autres visions de cette ou ces expériences, j’ai demandé à d’anciens jurés de m’apporter leurs témoignages, que vous pourrez découvrir en deuxième partie de ce livre, en leur posant trois questions qui sont les suivantes qu’ils ont abordé comme ils le désiraient :

 

Qu’avez vous ressenti quand vous avez reçu le courrier vous indiquant que vous étiez juré ?

 

Qu’avez vous ressenti lors de la session de procès, et le cas, échéant, lors des procès ?

 

Comment vous êtes vous senti après, dans votre environnement professionnel et familial ? 

Je remercie les personnes qui ont bien voulu répondre à ces trois questions, ce qui est un exercice difficile, car il faut bien se rendre compte que la première pensée d’un juré de cour d’assises,  après qu’il ait participé à une session, est d’oublier et de repartir de l’avant, dans son monde, dans sa rassurante vie faite de certaines habitudes.

J’écris cela sans moquerie, sans ironie, car c’est ce vers quoi je me suis réfugié moi-même : le monde de tous les jours, avec ses horaires plus ou moins fixes, ses obligations journalières qui ont un côté rassurant voire reposant après une telle épreuve.

 

L’anonymat a été gardé pour ceux qui le voulaient. J’ai désiré ces témoignages sans rien en changer dans le fond (parfois la forme a été réécrite en fonction des besoins de compréhension mais avec l’accord des intéressés), de  manière à apporter un autre regard sur ma propre écriture qui, comme je le rappelle, est totalement subjective. C’est donc une contrebalance que je désirais mettre en valeur, rappelant ainsi la différence des êtres qui partagent ce type d’expérience, leurs sentiments, leurs façons de percevoir les choses qui ne sont pas similaires aux miennes.

 

Je remercie aussi ceux qui m’avaient donné leur accord pour ces témoignages, mais qui, par trop de rappels d’un passé douloureux, n’ont pas pu le faire, ce qui prouve à quel point il est difficile de sortir indemne d’une telle épreuve. Ceux qui peuvent écrire, dans la plupart des témoignages qu’on trouvera sur internet ou dans divers ouvrages, sont souvent des personnes qui n’ont pas ressenti cette épreuve de la même manière et qui ont réussi à passer outre leurs difficultés ou encore leurs propres sentiments. Je désire donc, sans devenir un porte-parole, faire parler les « sans voix », ceux qui ne s’exprimeront jamais sur ce sujet.

 

Ce qui m’a donné aussi l’envie d’écrire cet ouvrage est la singularité d’avoir été tiré au sort deux fois à vingt-cinq ans d’intervalle, et que je me suis senti aussi désemparé, malgré l’âge, l’expérience acquise dans ma vie, entre la première et la dernière affaire que j’ai eu à juger : malgré mes années passées, lorsque j’ai été amené à participer à ma deuxième session de cour d’assises, je me suis rendu compte que j’étais aussi neuf et aussi peu préparé que vingt cinq ans auparavant.

 

Cela ne concerne peut-être que moi, mais à cause de cela, je me suis senti le besoin « d’exorciser » mes « démons » afin de mieux les appréhender, et, peut-être, de transmettre un peu d’un vécu aussi peu objectif soit-il.

 

Je vous souhaite bonne lecture, que votre regard s’ouvre sur un inconnu, que vous vous reconnaissiez dans ce que vous avez connu ou pas, en tout cas, que les émotions restent votre référence, malgré la dureté de ce que vous avez ou aurez à vivre, malgré les mots ou les regards et que votre cœur ne devienne jamais une pierre.

Que vous ne soyez plus, par la même occasion, aussi prompt à juger ce que vous lisez dans un résumé journalistique mais que vous vous posiez au moins une question : comment peut-on résumer des vies étudiées lors d’un procès de quarante-huit heures ou plus dans vingt lignes laconiques d’un quotidien régional ?

 

Je ne remets pas en cause les journalistes participant aux débats des cours d’assises, mais peut être le manque de place qu’on peut leur accorder dans leur journal à ce qu’on appelle la « rubrique des faits divers » ne leur permet pas toujours d’être aussi prolixes qu’ils le désireraient.

 

Je dédie donc cet ouvrage à tous ceux que j’ai croisés, jurés, juges, accusés, familles, avocats, tous ceux qui se sont retrouvés, par hasard, au même endroit, au même moment…

 

 

I/ Le début

 

Tu commences par recevoir un courrier aux armoiries du ministère de la justice, un beau jour, par hasard, et tu te mets à flipper, te sentant soudain coupable d’avoir oublié de payer un P.V. ou une pension alimentaire, ou toute autre chose dont tu ne te rappelles même plus, et tu imagines les pires scénarios, alors, qu’en réalité,  tu sais que tu n’as pas eu de contredanse, que tu n’as pas commis de méfaits, même sous l’emprise de stupéfiants ou d’alcool : d’ailleurs, ça tombe bien, tu ne te drogues pas et tu bois modérément (sauf en soirée avec des potes, mais tu t’arranges pour ne pas prendre ton véhicule, et tu ne crois pas te souvenir d’un coma éthylique quelconque qui t’aurait emporté, dans les années passées, à ne plus savoir qui tu étais ni où tu étais).

 

Mais c’est comme ça, les trucs officiels, t’aimes pas trop ça, comme les impôts, la Mairie, la CAF ou un autre truc du même acabit : tu balises toujours et tu te sens coupable avant même d’avoir déchiré l’enveloppe… Coupable de quoi, on ne le sait pas, mais c’est ainsi : comme quand un gendarme vient te demander tes papiers lors d’un contrôle de routine, et que tu commences à te poser des questions sur l’état de tes pneus, si tu as bien ton triangle de signalisation devenu inutile (le législateur s’étant quand même rendu compte que tu risquais de te faire tuer dix fois pour le poser à cinquante mètres de ton véhicule par un autre gugusse arrivant à pleine vitesse), ton gilet jaune ou orange à bandes réfléchissantes, tes tests d’alcoolémie et ta remorque de trucs que tu penses avoir oubliés….

Mais non, le gendarme veut juste voir tes papiers.

Et pourtant, rien qu’à la vue de son uniforme, tu te sens coupable, une forme de paranoïa sociétale instillée par un réflexe pavlovien…

 

Alors tu déchires l’enveloppe et tu lis le courrier qui t’indique que tu risques d’être juré pour participer à une session de la cour d’assises de ton département dans l’année à venir, que tu as été tiré au sort sur les listes électorales et que tu seras contacté si ton nom est de nouveau tiré au sort pour une de ces sessions.

D’abord, tu tentes de te rappeler de quoi on te parle, mais, en même temps, ne te sentant pas accusé de quoi que ce soit, tu soupires d’aise en te disant que tu n’as rien fait de mal et qu’on te propose un genre de loto pour lequel tu aurais déjà un numéro et que, peut-être, tu finiras par avoir la grille complète, mais c’est pas sûr.

Tu vas quand même sur ton ordinateur, ton I-phone ou, plus prosaïquement, ton dictionnaire,  pour vérifier ce que ça veut dire « cour d’assises », parce que tu vois vaguement ce que c’est, grâce aux films et feuilletons, ta culture générale ; tu sais qu’il s’agit de trucs graves, genre meurtres, etc. mais quand à avoir une idée absolue du rôle qu’on veut te faire jouer, c’est une autre paire de manches…

 

En prenant tes renseignements, tu te dis que ça peut être une expérience intéressante, un calvaire, une emmerde de plus, le moment dont tu as toujours rêvé (rayez les mentions inutiles en fonction de votre cas), mais tu ne restes pas insensible, un vieux reliquat de curiosité, un peu de voyeurisme.

Et puis, le temps faisant, tu continues ta vie en oubliant complètement ce courrier, ne te rappelant même pas l’avoir reçu.

 

Pendant presque un an.

 

Jusqu’au moment où tu reçois un deuxième courrier avec le même type d’enveloppe, avec les mêmes angoisses avant de déchirer l’enveloppe, courrier qui t’indique cette fois-ci, avec nombre de documents annexes, que tu viens d’être tiré au sort en tant que juré titulaire pour la session de procès qui se déroulera du tant au tant (les dates peuvent être variables, en général, une quinzaine de jours), et que si tu ne viens pas ou si tu n’as pas de raison valable de venir, tu seras passible d’une amende d’un montant de 3750 euros, qu’on te rappelle que c’est un devoir de citoyen avec force textes de loi.

Tu as même ton numéro de juré : ça y est, maintenant, tu as la grille complète, il ne te manque plus que le numéro complémentaire. Mais tu as du mal à y croire quand même.

 

Tu reviens sur la pile de papiers annexes et tu commences à éplucher tout ça.

Dans ces différents papiers, il y en a un qui te parle d’indemnisation, de perte de salaire, alors, froidement, tu commences à calculer si tu es gagnant ou perdant, si ça vaut le coup ou pas « d’y être » ou de « te faire porter pâle », ton civisme de départ et ta curiosité étant quand même un peu motivés, non pas par l’appât du gain, mais par le calcul entre tes pertes et profits et voir si tu y trouves ton compte.

En fonction de ces calculs, tu estimes si ton civisme est rentable ou pas et tu envisages peut-être de trouver des solutions pour ne pas assister aux séances proposées ou y assister tout de même, le but étant de ne pas perdre ton confort financier de départ ou de l’agrémenter d’une « prime » exceptionnelle pour service rendu au pays…

Un peu de cynisme, un mélange de civisme, du voyeurisme, tous les sentiments, tellement humains, y vont de leurs petites touches de pinceau dans ce qui forge la personnalité des uns et des autres pour faire ce que tu es : ce tableau vivant avec tellement de couleurs différentes, de contradictions et de certitudes….

 

D’autres papiers retiennent ton attention : il y a la liste des procès que tu risques peut-être de juger avec les noms des accusés, celui des avocats des parties civiles, des avocats de la défense, etc.

Comme tu es un accro aux nouvelles technologies et culturellement dans le domaine de la réponse immédiate, tu t’empresses d’aller sur ton moteur de recherche préféré afin de savoir s’il y a quelque chose concernant les affaires nommées, et tu tombes sur de laconiques articles de journaux, quelques photos indignes d’intérêt qui ne te permettent pas de te faire quelque opinion que ce soit : encore cette curiosité malsaine, ce besoin d’être « informé » par la désinformation ambiante.

Et toi qui ne t’intéresses jamais aux faits divers, tu en deviens le premier client : un nouveau lecteur de Voici, de Gala dans la presse locale.

Tu te dégoûterais presque si tu n’étais pas pris dans ce jeu qu’on veut te faire jouer, et que tu veux jouer toi-même, mais qu’hypocritement tu en rejettes la responsabilité à d’autres : mais voilà, c’est toi qui es dedans maintenant, toi qui vas peut-être monter sur la scène et donner ton avis, et ça te semble important d’en savoir plus, même si tu n’en sauras pas grand-chose.

 

Et puis tu en parles autour de toi, comme un besoin d’exorciser ton rôle futur, et les réactions sont diverses qui vont du « j’aimerais bien être à ta place » au « je n’aimerais vraiment pas être à ta place », avec  toutes les nuances intermédiaires, et tu sais, en fin de compte, que tu seras seul jusqu’au bout.

Tu tentes d’avoir des témoignages de « ceux » qui y sont allés, mais là aussi, tu déchantes et tu es incapable de te faire une opinion : c’est un peu comme la femme enceinte qui veut prendre des renseignements sur la grossesse et qui se rend compte qu’aucune réponse ne convient à sa satiété de questions. Certaines, c’est « Oh ! J’ai souffert le martyr ! », D’autres « Ca a été le plus beau moment de ma vie ! », Enfin, toutes les réponses possibles et imaginables qui entraîne la pauvre créature couvant une existence nouvelle à un questionnement encore plus intense.

Pendant ce temps, tu continues à vivre ta destinée, avec ces petits malheurs quotidiens, ces petites joies, tout ce qui fait ta vie sociale et familiale et tu mets en suspens pendant un mois ce qui t’attends, tu l’enfouis au plus profond de nulle part : il sera bien temps d’y penser.

 

Alors vient la veille au soir de ta première journée, et tu te rends compte que, mine de rien, tu n’as jamais cessé de penser à ce moment : tu prépares tes affaires, choisis tes vêtements soigneusement en te posant la question quand même de savoir si ça passera ou pas, si tu es assez neutre, trop original, et puis à la fin, tu t’en fous, tu fais comme il te plaît.

Tu prépares un sac avec les différents papiers que tu dois rendre pour te faire indemniser, un bouquin ou une revue ou un ordinateur, au cas où tu te ferais chier, mais c’est plus dans l’espoir de ne pas être tiré au sort que dans un esprit de prévoyance. Tu vérifies dix fois si tu n’as rien oublié.

Tu prépares tes affaires comme d’autres leur paquetage avant de partir à l’aventure.

C’est d’ailleurs dans une certaine mesure une aventure que tu vas vivre, hors de ton quotidien, hors de tes habitudes, hors de ton monde pas toujours brillant, mais rassurant dans de nombreux domaines.

 

Et tu vas te coucher.

Et là commencent les angoisses nocturnes, les questions insidieuses, les doutes, et tu dors mal, jusqu’au moment où ton réveil sonne.

Ton réveil, tu l’as mis de manière à avoir une marge de temps d’au moins une demi-heure avant d’entrer dans le saint des saints et tu vaques à tes occupations matinales classiques, entre ton petit déjeuner, tes clopes, ta douche, l’eau de toilette qui va bien (faut quand même que tu sentes bon), vérifier si ton portable est assez chargé, penser à le mettre en mode silencieux, revérifier les vêtements : malgré tout, tu as un doute sur ce qui se fait ou pas dans de telles circonstances, et tu retournes dans ta garde robe choisir de nouveau ce qui semble convenir le mieux tout en restant toi-même.

Bizarrement, tu as mis la station radio sur la fréquence locale alors que tu n’écoutes habituellement que les infos nationales.

On parle d’ailleurs du premier procès qui va débuter cette session de quinze jours et tu prêtes attentivement l’oreille en sachant que tu seras là.

C’est un peu comme quand tu as acheté ta place de concert de ton groupe préféré et que tu en entends parler sur les ondes en te disant « j’y serai »…

 

Puis vient le temps du départ.

Tu montes dans ta voiture, toujours branché sur la même station de radio, des fois que tu en apprennes plus, et tu roules, bercé par les voix des chansons désuètes, des commentaires qui se veulent humoristiques, des jingles publicitaires : en fait, tu n’écoutes plus grand-chose, tu es déjà ailleurs, et plus tu avances vers ton but, plus une boule se forme dans ton ventre.

 

Arrivé à destination, ticket de parking, tout le monde descend, point de non-retour. C’est là que tu prends conscience que tu n’en auras peut-être que pour une demi-journée ou beaucoup plus.

Fermeture des portières

 


II/ Première journée partie 1

 

Il fait froid, tu es largement en avance, les illuminations de décembre viennent juste de s’éteindre, tu as pu admirer quelques instants la magnificence de cette préparation à la fête, tu fumes une cigarette, tu marches un peu, tu es devant le tribunal.

Mais c’est trop tôt, alors tu vas boire un café hors de prix en te disant que tu vas attendre sagement là.

Pourtant tu n’y arrives pas, les nerfs en pelote.

Alors tu retournes devant la porte du tribunal qui est close mais devant laquelle un petit attroupement s’est formé : des vieux, des jeunes, des hommes, des femmes, de tous âges et de tous formats, certains qui discutent ensemble, d’autres à l’écart, perdus dans leurs pensées.

Tu rejoins ce groupe et vient le gonfler de ta présence, tu salues les gens en leur demandant s’ils viennent pour (les mots sont susurrés) la même chose que toi, et il s’avère que c’est le cas.

Tous différents, mais tous se reconnaissent comme les heureux ou malheureux élus, une sorte de secte. Et que feraient tous ces badauds là alors que le premier procès n’est prévu que l’après midi ? Ils forment ce qui va devenir sous peu le jury populaire voulu après la révolution française, une sorte de garant des libertés et de la démocratie.

Tu refumes avec d’autres de tes comparses et tu attends, tu attends.

En attendant, on se jauge, on s’inspecte, on se juge déjà, on se demande comment sera l’un ou l’autre, on fait des plans sur la personnalité de celui-ci ou de celle-là, on se dit qu’untel sera récusé avec son profil, on se joue le jeu de la rencontre somme dans toute rencontre avec l’évaluation de ses comparses, même si c’est involontaire.

 

Enfin, la porte s’ouvre et chacun se dirige vers elle et là, première surprise : on est reçu par un fonctionnaire en uniforme qui nous fait passer sous un portique de détection de métal qui retentit presque à chaque passage.

Tu ne comprends plus très bien si tu fais parti de ceux qui sont du bon côté de la barrière ou si tu vas te retrouver avec les menottes et passage à tabac.

Tu dois poser tes clefs, ton portefeuille, ton portable dans un petit récipient, ton sac est fouillé, tu passes sous le portique et ça sonne à nouveau : tu as oublié d’enlever ta ceinture.

Enfin, tu entres : on te rend tes effets personnels et on t’indique où tu dois te rendre et là, deuxième surprise.

 

La salle dans laquelle tu entres est vaste et ressemble à ce que tu as pu voir dans des films. Des boiseries partout, du sol au plafond, décorées ou lisses, qui donnent une impression majestueuse autant que pesante, ta boule dans le ventre augmente un peu plus.

Devant toi, de part et d’autre de la salle, des bancs en bois sont disposés, c’est là que tu dois aller t’asseoir.

Ils sont très inconfortables et tu te demandes comment des gens peuvent suivre des débats sur ces objets de torture pendant quarante-huit heures ou plus sans en souffrir physiquement. Néanmoins, tu te tais et tu attends.

 

Tu en profites pour observer les lieux.

Devant toi, à ta droite, il y a un endroit un peu surélevé avec une vitre qui le protège, sans doute blindée, et tu sais que c’est là que va s’installer le (la, les) accusé (e, s, es), sûrement entouré (e, s, es) de deux pandores.

En dessous, il y a ce qui ressemblerait à un bureau : c’est là que va ou vont s’installer l’avocat ou les avocats de la défense (rajoutez les féminins et pluriel).

 

Puis, face à toi, une ribambelle de sièges avec accoudoirs, pas tout à fait récents : c’est là que siègera, pour employer le vocabulaire judiciaire, « La Cour ».

C’est drôle ce mot, d’ailleurs, qui désigne une instance officielle, alors qu’en langage courant, la cour correspond plus, dans l’imaginaire, à se faire la cour, la cour d’école.

Et quand on y réfléchit, c’est un peu pareil : cette cour officielle est constituée d’un président et de deux magistrats assesseurs (des magistrats, comme des juges d’instruction, des « professionnels » du monde judiciaire, pour faire rapide), de l’avocat général qui n’a d’avocat que le nom : un magistrat qu’on peut aussi nommer procureur dont le rôle, et lui seul peut le faire, est de requérir une peine contre l’accusé (parfois, il peut même laisser tomber les charges, c’est selon les procès).

En gros, tu as le directeur d’école et les instituteurs devant  toi et les élèves sur les bancs incommodes qu’on va punir s’ils ne se tiennent pas correctement : pas de doigts dans le nez, arrêtez de remuer et cessez vos bavardages.

 

Dans cette cour viendront se greffer des jurés, six au total par procès et des suppléants si on estime que c’est nécessaire.

C’est là que tu imagines que tu peux être, aux côtés du président, pas loin de la vitre.

La boule durcit encore un peu.

 

A ta gauche, un autre endroit surélevé, c’est là que se tiendront l’avocat général et le greffier. Encore un nom marrant qui ferait plus penser à un chat de gouttière qu’à une personne en robe noire.

Le greffier est une sorte de secrétaire chargé de mettre tout bien en place, tout dans l’ordre, de s’assurer que le spectacle puisse avoir lieu et de retranscrire l’ensemble des débats.

En dessous, tu as la place de l’huissier, pas celui qui vient frapper à ta porte le jour où tu as tout perdu grâce à des crédits Cetelem et Cofinoga, mais un type qui viendra apporter des éléments au cours du procès, comme des photos, des armes, tout ce que lui demandera le Président.

Il sera aussi celui qui fera entrer la cour et qui introduira les témoins dans la salle d’audience.

 

A côté de lui, au même niveau, tu as le ou les avocats de la partie civile, c’est-à-dire la même chose qu’en face, mais qui défendent les intérêts de la victime.

Il peut ne pas y en avoir si personne ne se porte partie civile (en gros, des gens qui vont demander des réparations à l’accusé pour préjudices subis).

Et puis, face à la place du président, tu as ce truc en bois sur lequel vont monter les témoins, les experts, enfin, toute personne susceptible d’être appelée à la « barre ».

Ca aussi, c’est un terme amusant, on voit plutôt un capitaine de bateau à la barre de son navire.

Mais la justice peut parfois être houleuse, alors, il vaut mieux pouvoir s’accrocher quelque part…

 

Maintenant que tu as tout passé en revu, tu attends, encore.

Tu vois des gens aller et venir dans les allées, en robes noires, en uniformes de police, tout le monde se salue, un peu comme toi quand tu vas au boulot le matin et que tu rencontres tes collègues : en fait, c’est exactement ça, ce sont des collègues qui travaillent ensemble toute l’année et tu te sens en décalage complet entre la solennité des lieux et ces échanges d’une banalité effrayante.

 

Puis une dame s’adresse à l’ensemble de la salle, à priori, c’est une greffière, pour demander à chacun de nous de venir déposer les différents documents demandés  afin de pouvoir nous faire rembourser, de pouvoir participer de plein droit à cette session.

Ce sont alors deux files de personnes qui se mettent en place, toujours comme à l’école, et qui apportent leurs dossiers.

La greffière est souriante, compréhensive, et on ressent un peu d’humain qui revient, la boule diminue un peu, mais pas trop : on n’est pas encore passé aux choses sérieuses.

 

Ensuite, la greffière explique à toute la salle comment on doit se tenir devant le Président, quand la cour arrive : on doit se mettre debout et attendre que le président nous demande de nous asseoir : oui, madame, bien madame.

Il y a un petit côté infantilisant à se retrouver ainsi, un vieux relent de souvenirs enfouis où, quand un adulte rentrait dans la salle de classe, tu devais te lever pour marquer ton respect. Infantilisant, certes, mais correspondant tellement aux lieux et à la gravité de ton rôle que tu peux le comprendre : tu n’es pas venu en récréation, t’amuser avec tes potes, tu es là pour juger des affaires graves, des homicides, des viols, et il est de bon ton de te rappeler que c’est sérieux, que tu as la vie de personnes entre tes mains.

 

Puis une sonnerie retentit et l’huissier annonce avec une voix forte « La Cour ! ».

Tout le monde se lève et on voit entrer un monsieur grisonnant vêtu d’une robe rouge accompagné de deux personnes en robe noire et d’un autre monsieur en robe rouge également, mais pas tout à fait la même.

Pour le premier, tu sais, parce qu’il s’installe au centre, devant toi, qu’il s’agit du président, que les deux en noir sont ses assesseurs et que le deuxième en rouge, à la place qu’il choisit, ne peut être autre que l’avocat général.

Presque marrantes, ces robes rouges en cette période de fin d’année qui rappelleraient les Pères Noël disséminés à travers toute la ville.

Mais ceux là, on sent bien qu’ils n’ont pas la bonhomie des autres et qu’ils ne sont pas là pour t’apporter un cadeau.

 

Le président prend la parole, et déclare la session ouverte : ça y est, c’est parti mon kiki, y’a plus qu’à bien se tenir et attendre ce qui va se passer.

Ce qui va suivre est long et fastidieux : c’est l’appel des jurés, comme l’appel dans la classe ou ton identité, ton adresse et ton statut social sont déclinés.

Tu as la sensation de te retrouver à poil devant tout le monde, et tu te dis en regardant les visages de tes comparses qu’ils doivent ressentir la même chose que toi.

Ca te permet aussi de cerner un peu plus tes voisins d’infortune en les listant selon leur classe sociale, leur appartenance à tel ou tel emploi et tu te fais une image plus précise des uns et des autres.

Le but est également d’apporter des corrections sur certains éléments (adresse qui a changé, noms mal orthographiés, etc.), et tu te rends compte au fur et à mesure, qu’il manque un certain nombre de jurés dans l’assistance, soit pour des raisons de déménagement dans un autre département, soit pour des raisons médicales ou familiales.

A chaque fois qu’un nom est prononcé, tu dois te lever, dire « présent » et confirmer ou infirmer les informations qui te concernent, ce qui s’avère être souvent le cas.

 

Puis le président étudie les demandes de dispenses de certains jurés.

Chacun d’eux, comme un témoin, doit venir à la barre, le truc en bois, et expliquer à la salle entière ses motivations, ses problèmes médicaux, familiaux, de travail.

Tu te sens gêné de voir la vie des uns et des autres étalées comme ça, comme si les personnes étaient des accusés de quelque chose, comme si elles devaient se sentir coupables d’avoir un mari à l’hôpital avec un cancer en phase terminale, d’être plombier chauffagiste et seul pour gérer sa boutique, d’avoir des problèmes d’incontinence et de ne pas pouvoir rester assis très longtemps au risque d’embaumer le tribunal.

 

Le président à l’air sympathique, comme ça, mais quand un juré se fait porter pâle pour des raisons plus ou moins oiseuses, il tape du poing sur la table, il engueule la personne devant toi, devant tout le monde, lui demande de « se tenir droit », d’être correct.

Tu es choqué par ce retour dans ton enfance, ce côté où tu dois dire « oui, monsieur, bien monsieur », mais tu comprends en même temps les raisons : l’acte de civisme qui t’est demandé ne tolère aucun laisser aller, aucun sourire narquois, tu es dans quelque chose de grave et il faut que tu en prennes conscience.

C’est très scolaire, mais en même temps, très éducatif et de heurté, tu en viens presque à comprendre la réaction du président.

 

Pour chaque personne demandant une dispense, celle-ci doit être approuvée par l’avocat général, c’est ce que tu saisis quand le président s’adresse à lui pour en confirmer ou en infirmer le bien fondé.

Une fois tout cela passé en revue, la cour se retire pour délibérer sur les demandes de dispenses : en gros, on va estimer que les raisons sont valables ou non, et dans le dernier cas, si la personne devra payer l’amende de 3750 euros ou repartir tranquille chez elle.

 

Pendant ce temps, tu vas te taper un petit film sur le rôle de juré, comment fonctionne un procès, etc.…

Tu y irais bien fumer une clope ou prendre un café, mais voilà, tu ne peux pas…

Alors tu regardes le film (que la greffière a eu du mal à mettre en route, un peu paumée avec les télécommandes).

C’est instructif en même temps que vieillissant, mais bon, on connaît les déboires de la justice avec ses budgets…

 

Et puis la cour revient après la petite sonnette d’usage et l’huissier qui t’en fait part : de nouveau debout, c’est le rituel, et assis quand on te le demande. C’est presque comme à l’église que tu fréquentais enfant, sans l’odeur d’encens.

Le président rend son verdict quand aux demandes de dispenses, car, oui, c’est un verdict, un jugement, au même titre que l’accusé qui comparaîtra l’après midi.

Ca fait drôle de savoir que des comparses vont être jugés alors que certains d’entre nous vont devenir juges.

La plupart des demandes sont acceptées et tu te dis que le type qui ne veut pas venir pour des raisons fallacieuses, autant qu’il reste chez lui, il risque de ne pas se « sentir investi de sa charge ».

Tu subodores que c’est ce qu’ont dû penser le président et ses assesseurs.

 

Puis une fois les jugements rendus, la cour se retire encore.

Ceux dont les dispenses ont été acceptées peuvent partir.

La salle se désemplie et tu te rends compte qu’au lieu des 35 jurés prévus au départ, il n’en reste plus que 22, ce qui, après un rapide calcul mental, te laisse environ une chance sur trois d’être tiré au sort…

La boule revient…

 

Ensuite, le président apparaît à nouveau, habillé en civil cette fois-ci, ainsi que l’avocat général, et on te propose un petit exposé en réel des fonctions de chacun.

Une avocate vient te parler de son métier, de son rôle, l’avocat général y va de son petit laïus, le président, bonhomme, t’explique que c’est génial d’être là pour toi, que tu as un grand rôle à jouer, que ça va changer ta vie, que tu ne seras plus le même après cette expérience.

Il ne croit pas si bien dire…

 

Et puis, après les questions d’usage, te voilà libéré pour aller te restaurer.

Certains sortent en groupe, toi, tu te retrouves avec un des fumeurs (trop heureux, comme toi, de pouvoir s’en griller une) avec lequel tu décides d’aller manger un truc quelque part.

C’est agréable de ne pas être seul avec son fardeau à porter, d’être en communion, même si cette communion est temporaire, avec quelqu’un qui peut comprendre ce que tu vis et qui appréhende les mêmes choses que toi.

On parle un peu de nos vies, de qui on est, de ce qu’on fait : parce que c’est important d’identifier l’autre dans sa fonction et pas simplement dans ce qu’il vit. Tu travailles dans tel domaine, donc, je te reconnais comme appartenant à tel monde, avec tels codes et tel niveau de salaire.

C’est une règle implicite à laquelle chacun se conforme de manière plus ou moins instinctive.

Un petit café, une autre clope, et c’est reparti vers la porte du tribunal.

 

 

III/ Première journée partie 2

 

Là, ce qui te frappe tout de suite, c’est qu’il y a beaucoup plus de monde devant la porte : des curieux, peut-être, des témoins, de la famille de l’accusé ou des parties civiles, des étudiants en Droit venant se rendre compte comment fonctionne un procès de Cour d’Assises, bref, une foule bigarrée, un mélange de tas de gens différents qui parlent entre eux ou non.

Tu t’apprêtes à entrer avec déjà la petite expérience du portique, et tu as déjà prévu d’enlever toutes les parties métalliques risquant de le faire sonner, tu deviens un pro.

Sauf que tu as oublié ta ceinture.

Pas encore pro…

 

Une jeune dame, derrière toi, s’interroge de voir autant de monde, tu lui réponds machinalement que les audiences sont ouvertes à tous et qu’il est possible que des gens soient là pour leurs études ou par curiosité, et puis tu montes les marches menant à la salle d’audience avec elle et d’autres, n’y pensant plus, tu t’assieds sur un banc en attendant que le procès à proprement parler commence.

La jeune dame est assise devant toi avec d’autres personnes qu’elle semble connaître et discute joyeusement avec ses comparses.

L’huissier, pas le même que le matin, fait le tour des bancs pour vérifier la présence des jurés et écorche ton nom, mais tu as l’habitude.

 

Puis vient l’heure où la sonnerie retentit et que l’huissier annonce la venue de la cour.

Tout le monde se lève dans un même élan.

Le président du matin est entouré de deux autres assesseurs que ceux que tu as pu voir et d’un nouvel avocat général, de nouveaux avocats de la défense et de la partie civile : il ne reste plus que lui comme visage connu.

 

Tu regardes ton voisin avec lequel tu as déjeuné il y a un instant et tu te rends compte qu’il est tendu et blême, certainement comme tu dois l’être toi-même : tu y es, mais tu ne veux pas y être, sentiment paradoxal, une tension monte, tu le sens.

Le président fait asseoir toute cette foule et embraye directement.

Il fait entrer l’accusé et la boule n’est plus une boule mais un ballon de baudruche qui se contracte au milieu de tes intestins.

Tu ne peux pas t’empêcher d’observer la personne qui vient de s’asseoir dans le box vitré à laquelle on vient d’enlever les menottes, tu l’observes avec un peu de honte, cependant, comme si tu te reprochais de voir, ce qui t’est impossible. Qui est-il ? Pourquoi a-t’il commis cet acte ? Il est un peu comme animal sauvage dans un zoo, et nous sommes les spectateurs, le lion de la savane qu’on vient voir, admirer, mais qu’on préfère savoir à l’abri derrière ses barreaux, des fois que…

La jeune femme devant toi éclate en sanglot, avec d’autres, à la vue de l’accusé, et tu comprends qu’elle est soit une victime, soit une parente, mais quelqu’un de proche dans tous les cas, et tu te sens bizarre d’avoir parlé avec elle quelques minutes auparavant. Tu la regardes un peu plus, tu te sens proche et loin d’elle, parce que tu sais que, si tu es tiré au sort, tu n’auras plus jamais le loisir de la revoir. Dommage, elle est jolie, et on aurait peut être pu discuter de tout et de rien derrière une café. Mais les aléas de la vie en ont décidé autrement…

Et commence le tirage au sort…

 

Le président a comme des cailloux devant lui et une boîte en bois, et il fait l’appel de chaque juré avec son nom et le numéro qui lui a été attribué indiqué sur les cailloux.

A chaque nom cité, il en lance un dans la boîte : avec les micros, ça résonne de manière brutale, sans doute un effet voulu, pour donner une impression encore plus grande de solennité dans ce cérémonial qui commence.

A ton nom, tu dois répondre « présent ». Quand vient le tien, tu te plies à la règle et tu vois la jeune femme se retourner brièvement, ainsi que d’autres.

Elle a, ils ont compris pour quelles raisons tu étais là. Peut-être se fait-elle les mêmes réflexions que toi à propos du café…

 

A la fin de ce fastidieux et tendu exercice, le président remue toutes les boules et commence à en tirer une.

Le premier juré est nommé et s’avance au milieu de la travée pour prendre place sur son siège, devant l’assistance, guidé par l’huissier.

Tous les regards sont rivés sur lui, les avocats et l’avocat général le scrutent comme pour être bien sûr de l’individu qui va venir juger ce procès.

Jusqu’à ce que le juré soit assis, ils peuvent le récuser (c’est-à-dire, refuser qu’il participe au procès sans avoir besoin d’argumenter cette décision), mais une fois ce dernier sur son siège, c’est fini.

C’est long, ces quelques secondes parcourues, ça paraît éternel, et puis, à un moment, ça s’arrête.

Le juré est assis : il est temps de passer au second.

Et c’est ton numéro qui sort : tu récupères tes affaires, et tu sens le regard de ton voisin et de la jeune femme sur toi.

Tu peux encore être récusé, c’est possible.

Tu t’avances vers le siège que te présente l’huissier, tu t’assieds.

C’est fini.

Tu y es.

Tu seras juge.

Ça y est, tu as la grille complète plus le numéro complémentaire !

Le reste du tirage au sort se déroule comme dans un rêve.

Tu n’entends plus les noms et tu regardes plutôt, de ton nouvel espace, ce qui est en face de toi, sur les côtés. Tu en oublies presque l’arrivée des autres jurés.

Tu es en hauteur, la place de ceux qui savent, de ceux qui vont prendre des décisions, ou, en tout cas, qui vont tenter de le faire.

 

A ta gauche, l’accusé qui renifle dans son mouchoir ou se tient droit, impassible, ou observe attentivement les jurés qui viennent prendre place, ou semble indifférent à ce qui se passe, avec de chaque côté un policier au visage placide, presque indifférent, habitué sans doutes à ce type de procédures.

Devant toi, la famille de la ou des victimes, de l’accusé, tes compères jurés qui n’ont pas encore été tirés au sort ou qui ne le seront pas et ceux qui vont venir te rejoindre, les journalistes au premier rang qui se saluent, les curieux et curieuses…

Tu te sens perdu, mais tu ne souffres plus de ne pas savoir, maintenant que tu es assis là : la boule se transforme en autre chose, une sensation de plonger vers l’inconnu.

Une petite excitation aussi, due au fait que tu te lances dans une aventure que tu n’aurais jamais pensé pouvoir vivre un jour, et qu’en fait, tu en attends beaucoup, mais avec de la crainte mêlée, ne sachant pas quel est le chemin qu’on va te faire parcourir et par quelles épreuves tu vas passer.

 

Les noms tombent, les jurés s’avancent, certains seront récusés, sous le regard toujours scrutateur des avocats et de l’avocat général, et ainsi, longuement, jusqu’à former définitivement ce jury populaire qui va être amené à rendre un verdict pour ou contre l’accusé dans son box.

Six jurés titulaires et un juré suppléant (ç’aurait pu être plus) au cas où un des jurés titulaires viendrait à manquer, avoir un accident, tomber malade, passer de vie à trépas, enfin, tout ce que la vie peut joyeusement nous réserver…

 

Le jury formé, le président rappelle nos noms et prénoms, au cas où on ne serait déjà pas assez stressé comme ça, que tout le monde sache que nous allons juger un type qui a commis un crime, un viol ou un braquage à main armée et que ça ne va peut-être pas trop lui plaire ou à sa famille ou à la famille de la victime ou des victimes, que tu es dans l’annuaire, si besoin est, et que tu n’as pas d’alarme, entrez, c’est ouvert, c’est pourquoi ?

Une petite vengeance en bonne et due forme ?

Pas de problèmes, prenez place, installez vous et bastonnez moi !

C’est sûr que ce n’est pas rassurant, mais la loi l’impose : nous ne sommes pas anonymes, nous sommes des noms, des prénoms, des identités et c’est aussi cette responsabilité qu’on nous demande de prendre, un peu à nos risques et périls, sachant que nous ne profitons d’aucune protection particulière.

C’est un peu ça la justice : tu aimes bien quand tu peux en bénéficier, dans tes droits, mais comme d’habitude, tu ne connais pas tes devoirs. Celui d’être juré en est un, et, comme la tradition le veut : nul n’est censé ignorer la loi, mais peu la connaissent…

 

A l’appel de nos noms et prénoms, on nous demande de jurer, debout devant l’assistance après que le président ait prononcé cette phrase :  « Vous jurez et promettez d’examiner avec l’attention la plus scrupuleuse les charges qui seront portées contre X, de ne trahir ni les intérêts de l’accusé, ni ceux de la société qui l’accuse, ni ceux de la victime ; de ne communiquer avec personne jusqu’après votre déclaration ; de n’écouter ni la haine ou la méchanceté, ni la crainte ou l’affection ; de vous rappeler que l’accusé est présumé innocent et que le doute doit lui profiter ; de vous décider d’après les charges et les moyens de défense, suivant votre conscience et votre intime conviction avec l’impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme probe et libre, et de conserver le secret des délibérations, même après la cessation de vos fonctions. »*

Debout, la main droite levée, tu jures et tu sais que ce n’est plus de la rigolade.

D’ailleurs, ça n’en a jamais été.

 

Il se peut que le procès, dans le cadre de viols ou d’agressions sur mineurs, se passe à huis clos, c’est-à-dire sans public autre que les parties civiles ou les personnes qui doivent assister au procès.

On évacue donc la salle, la porte est fermée à clef et un policier est de garde devant.

Elle ne sera ouverte de nouveau qu’au moment ou le verdict sera prononcé.

 

Pour toi, le huis clos est déjà commencé, tu te sens enfermé dans ce monde oppressant et tu y resteras au minimum pour quarante huit heures, avec cette impression sourde que c’est toi qu’on enferme, que c’est toi qui est en train de payer une faute commise.

Et cette impression, par le fait où tu n’auras pas le droit de t’exprimer en dehors auprès de ceux que tu aimes, de tes amis, de ta famille, se verra renforcée tout au long de ton parcours sur cette session de procès.

 

* (Articles 304 du code de procédure pénale)

Ensuite, on demande à l’accusé de se lever et de décliner ses noms et prénoms et on l’informe de quoi il est accusé.

On lui donne la parole : certains ne la prennent pas ou peu, pour exprimer des regrets, des larmes dans la voix, d’autres se montrent très prolixes et c’est un flot de mots qui est déversé.

C’est la première fois que tu entends le son de sa voix, ses intonations, sa manière de s’exprimer, et l’impression qui s’en dégagera te donnera une idée de la personne qui parle, de sa gestuelle, en bien ou en mal, te laissant perplexe, parfois, te surprenant, entre le physique et la tonalité, parfois t’interpellant, par la facilité d’expression ou bien tout à fait l’inverse.

C’est un exercice difficile que prendre la parole devant un public.

C’est sûrement encore plus difficile quand tu sais que ce public va te juger.

Tu examines cet accusé sous toutes ses coutures, écoutes le moindre de ses mots, de ses reniflements, tu essaies de te mettre à sa place sans y arriver, tu es de l’autre côté, tu es du bon côté, mais tu sais aussi que si tu ne fais pas attention à un détail, tu risques de te planter plus tard dans tes choix.

 

Et, paradoxalement, tu oses à peine le regarder, à quelques mètres de toi, comme si cela pouvait te faire du mal, alors que le gars est là, avec ses deux sbires qui le surveillent, tu ne risques rien : peut-être une forme de honte, de timidité face à la sauvagerie des actes, que tu te dis que ce type là, qui parait si normal, a tué ou violé quelqu’un, a braqué un magasin ou une banque avec un flingue, qu’il a pas l’air à l’aise, pas plus que toi ou alors autant que toi.

 

Tu as du mal de voir dans cette normalité l’énormité, encore plus de mal à envisager la souffrance de cette personne, car il s’agit bien d’une personne, d’un être humain qui a pris la vie d’un autre ou l’a détruit physiquement et moralement, et que, malgré tout, il souffre peut-être lui aussi, comme ses victimes ou les familles des victimes.

Impossible de ne pas te dire que tu croises certainement des tas de gens comme lui tous les jours, qu’il n’y a rien qui différencie physiquement le tueur ou le violeur du commun des mortels.

Tu t’en doutais, mais de voir ce type dans le box des prévenus renforce un peu le sentiment désagréable d’avoir été certainement en contact avec un futur grand délinquant.

Et, égoïstement, que tu aurais pu être une de ses victimes.

Mais en réalité, tu as plus de chance d’être une victime de la route que d’un tueur.

 

Tu te rappelles néanmoins que tout accusé est présumé innocent et que c’est à la cour de prouver ou non sa culpabilité.

Certains plaident coupable dès le début, d’autres non, et ce sont les débats qui vont permettre d’entrevoir la « vérité », l’écoute des témoins, des victimes, réelles ou présumées, toutes ces discussions qui vont être longues et fastidieuses, mais qui vont aussi t’amener à avoir une « intime conviction »…

Ou douter jusqu’au bout…

 

Le président fait venir les témoins à la barre avec à chaque fois les mêmes questions : à savoir, décliner ses noms, prénoms, âge et situation sociale, si le témoin est affilié à l’accusé et s’il est « au service de l’accusé ou des parties civiles, ou s’il est à votre service ».

Cette dernière phrase alambiquée est généralement mal comprise par les témoins qui se demandent ce que veut dire le président et, plus d’une fois, il sera obligé de la traduire en langage courant, à savoir si le témoin travaille pour l’accusé ou les parties civiles ou si l’accusé travaille pour lui.

Une fois ces questions d’usage posées, le témoin doit jurer de dire toute la vérité sans haine etc. sauf si le témoin fait partie de la famille de la ou des victimes ou de l’accusé, en quoi il comparaîtra sans prêter serment.

 

Et vient un grand blanc pour la plupart des personnes n’ayant jamais eu maille à partir avec la justice, le président demandant à l’individu à la barre de s’exprimer.

Le témoin novice ne comprend pas, se réfère sûrement aux films qu’il a vus et attend les questions… Qui ne viennent pas…

Le président est obligé de reformuler et enfin le témoin, ayant assimilé ce qu’on lui demandait, dit ce qu’il sait de l’affaire, librement, sans être interrompu.

Les témoins peuvent être les victimes (s’il ne s’agit pas de meurtre, bien évidemment), des personnes faisant parti de la famille, des amis, des collègues de travail, des experts psychiatriques, des gendarmes ou policiers, des enquêteurs de personnalité, etc.

Ils peuvent être demandés à la barre par le président, par les avocats de la défense ou de la partie civile (à condition que le président ait donné son accord : c’est lui l’arbitre de ce match, il ne faudra jamais l’oublier).

Cette liste de témoins va défiler pendant les deux jours ou plus qui vont suivre, afin de faire éclater la vérité, de permettre de savoir si l’accusé est coupable ou non du crime pour lequel il comparaît et si, le cas échéant il s’avère qu’il soit coupable, de quelle peine d’emprisonnement il écopera.

 

Parce qu’à part le président et l’avocat général, ainsi que les avocats des deux parties, il faut rappeler que personne n’a lu le dossier qui est étudié et que tout ce jugement se passe à l’oral, et dans ce cas, t’as plutôt intérêt à prendre des notes pour tenter de te rappeler ce qu’à dit untel ou untel. Et des notes, tu vas en prendre, des dizaines, des centaines, pour essayer de de comprendre et d’être le plus « juste » possible.

 

En dehors des professionnels, souvent froids (mais c’est à moduler en ce qui concerne les avocats), et c’est ce qu’on leur demande, certains témoins te feraient presque chialer tellement les sentiments qui se dégagent d’eux sont dramatiques, et il n’est pas rare de voir l’un d’eux pleurer et ne pouvant continuer à parler, par une vague trop importante d’émotions, se remettant, tant bien que mal, à relater les « faits », ou d’autres, encore, se mettre en colère contre l’accusé, aussitôt réprimandés par le président.

Parfois, certains témoignages peuvent entraîner l’hilarité générale, ce qui peut surprendre, d’autres fois, certains sont tellement incohérents qu’on ne sait plus ce qui s’est dit entre le départ et la fin.

Pour d’autres, encore, c’est le mutisme le plus total qui prévaut, impressionnés par le grandiloquent du tribunal, ou parlent fort, murmurent, n’emploient que des onomatopées, tiennent la barre crispée entre leurs mains, les jointures devenant blanches, le corps lui-même agité de soubresauts.

Certains témoignages peuvent être demandés par vidéoconférence via un autre tribunal. Toujours l’humain, rien que l’humain avec ses personnalités disparates, ses éducations différentes, ses milieux sociaux aussi divers que l’est notre société.

 

Toi, pendant ce temps et tout le long du procès, tu dois garder un visage impassible, ne pas montrer ton trouble, et tu as parfois du mal, alors, tu griffonnes sur les papiers devant toi pour te donner une contenance, regardes un instant ailleurs pour ne pas croiser les yeux de celui ou celle qui est en face de toi, et tu emmagasines toute cette pression, qu’elle te fait mal à en crever, ce que tu vis à ce moment là est tellement particulier : tout est mis sur la table, y plus qu’à disséquer !

Tu sais comment vivait la famille, si il y avait ou non de la violence, qui faisait l’amour avec qui, jusqu’à certains détails scabreux, parfois, des domaines plus réjouissants, tout est étalé devant toi et tu te prends la vie de plusieurs personnes dans la gueule, des gens dont tu n’aurais certainement jamais entendu parlé si tu n’avais pas été là à ce moment là, et tu regrettes, parfois, de te trouver à cette place, comme un voyeur cynique, comme le type qui regarde avec des jumelles sa voisine se déshabiller.

 

Sauf que là, tu n’as pas le choix et c’est même ce voyeurisme profond qui va te permettre de comprendre tous les arcanes qui ont conduit à un accusé à être à cette place, d’envisager sa personnalité, ses motivations, le pourquoi et le comment, et sans ces témoignages déroutants, tu ne pourrais pas te forger une opinion, ou du moins un sentiment sur ce qui se passe.

 

Après son laïus en solitaire, le témoin est interrogé par le président sur des points qu’il désire éclaircir, parfois sur des contradictions d’heures, de dates, de lieux.

Les faits ayant été commis de longs mois auparavant, voir des années, les témoins ne sont plus sûrs exactement de ce dont ils se rappellent, et on peut les comprendre : qui ne désirerait pas tenter d’oublier l’ignoble, l’horreur, le préjudice moral ou physique ?

Un besoin de se reconstruire évident entraîne une forme d’oubli, un besoin de mettre un mouchoir sur ce passé trop douloureux.

Ou alors de cacher un mensonge, une abominable autre vérité, rien n’est exclu, tout est possible.

La vérité est à ce prix : l’étalage sans concession et la précision dans les interrogations.

Le président, à la fin de chaque témoignage, demande aux différents participants s’ils ont des questions à poser au témoin, ce qui peut arriver, et, en dernier recours, si l’accusé lui-même désire poser une question. Toi aussi, en tant que juré, tu peux poser des questions que tu transmets via un papier au président qui la posera à ta place ou pas, selon qu’il estime ta question fondée et permettant d’avancer dans les débats ou pas.

 

Dans ces interrogatoires, les avocats ou l’avocat général peuvent parfois paraître brutaux, sans humanité, ils malmènent les témoins, les font douter, font douter le jury des réponses qu’ils ont pu donner, utilisent leurs contradictions pour ou contre l’accusé, rappellent, dans certains cas, le passé judiciaire d’un témoin ou d’une victime.

Des témoins craquent.

Parfois, tu entends un cri dans le public, des insultes et le président est obligé d’intervenir pour faire évacuer l’importun par les forces de l’ordre.

Les avocats eux-mêmes en viennent aussi à des échanges assez vifs sur tel ou tel point, sur la contradiction qu’ils estiment non fondée, comme des gosses qui se chamaillent, la cour de récré : « non c’est pas vrai, t’as pas le droit, nanananèreuhh ! C’est c’lui qui dit qui y est ! »

Et le président, comme le bon directeur d’école, obligé d’intervenir pour faire cesser ces querelles…

 

Enfin, vient la première suspension de séance, bienvenue.

La cour sort par une petite porte et les jurés, qui en font désormais partie, suivent.

On les conduit dans une salle qui sera dans le futur, la salle des délibérations.

Tu as là une cafetière, un réfrigérateur, des bouteilles d’eau, des gâteaux à disposition.

Tu ne sais pas trop quoi dire à ceux avec lesquels tu es, pas intimidé, mais tellement dans ce que tu viens de vivre que tu as du mal de partager, encore sous le coup des mots, des visages, des pleurs, des attitudes.

 

Le président et les deux assesseurs enlèvent leurs robes et se mettent à l’aise, habitués des lieux, ils se lancent des plaisanteries, et toi, tu les écoutes, incrédule : tu as l’impression de ne plus être sur la même planète qu’eux.

Tu demandes quand même, afin de pouvoir t’adonner à ton vice favori, s’il est autorisé d’aller fumer une cigarette.

On te l’accorde, et avec trois de tes comparses, tu allumes avec une certaine délectation ce bout de cancer dans un lieu où le public n’est pas admis.

Les langues commencent à se délier, les premiers mots pour exprimer surtout les émotions, dans le style « c’est dur », « j’avais pas vu ça comme ça », et puis ça enchaîne sur ce qu’on a entendu, on compare, on se rend compte de détails qu’à pu percevoir l’un que l’autre n’a pas discerné de la même manière : on est déjà dans les débats.

 

On remonte dans la salle et on rend compte que là aussi, les choses ont évoluées, la parole a fait place au silence, le président rassure l’un, les assesseurs discutent avec l’autre, de son métier, de sa famille, d’où  vient son accent qui n’est pas du coin, comme une bande de gens qui ne se connaissait pas et qui, parce qu’un repas est organisé, se retrouve dans une convivialité où on s’intéresse poliment à ce qu’est son semblable.

 

On parle aussi de « l’affaire », mais pas trop encore, trop groggy tout de suite pour aborder les choses graves.

En fait, tu fais la connaissance de tous ces gens qui vont partager ton univers pendant quarante-huit heures, des personnes que tu n’aurais certainement jamais rencontrées si les circonstances ne les avaient pas mises sur ton chemin, et, comme dans toutes les relations humaines, tu sais déjà, à priori, desquelles tu te sentiras plus proche ou plus éloigné.

Tu vas découvrir les personnalités, certains plus extravertis, d’autres introvertis, certains désireux de partager, d’autres restant dans leur bulle, tu vas sentir de la générosité ou de la défiance, toutes les représentations humaines sont là, le jury populaire dans toute sa splendeur sa richesse, sa lâcheté ou son courage, sa peur ou sa détermination, et tu vas échanger avec toutes ces personnes, tu vas « devoir » le faire, même si tu n’en as pas envie, parce qu’elles sont comme toi, avec le même poids que toi qui pèsera dans la balance du verdict final, et, contrairement à ce qui pourrait se passer dans la vie courante où tu coupes cours avec certains qui ne te correspondent pas, là, tu vas aller au-delà de tes préjugés, parce que justement, c’est avec eux que tu vas juger, et que tu comprends l’importance de cette tâche.

 

L’huissier vient frapper à la porte pour nous prévenir que tout le monde est installé dans la salle.

On emprunte de nouveau les couloirs et, cette fois ci, on est de l’autre côté de la porte quand la sonnette retentit et que l’huissier annonce « La Cour ».

Chacun reprend sa place, le visage impassible, et les débats reprennent.

De nouveaux témoins, certains émouvants, d’autres plus techniques, certains, dans un langage tellement abscond qu’il t’est impossible d’en comprendre le traître mot, des interventions des avocats, de l’avocat général.

Lors des débats, parfois, des photos sont présentées, des objets, des « pièces à conviction » qui peuvent permettre d’envisager la vérité, tout ce qui peut paraître nécessaire pour l’une ou l’autre partie, certaines de ces photos ou pièces pouvant soulever le cœur de n’importe quelle personne : nous ne sommes jamais préparés au pire, et pourtant, nous devons faire le « meilleur ».

Ces présentations ne se font jamais sans l’assentiment du président, grand coordonnateur des débats, qui va trancher sur leur nécessité ou non.

 

Parfois, des mimiques des avocats concernant des témoignages en disent longs…

Ou paraissent calculées, peut-être à seule fin d’influencer les jurés.

Peut être pas…

 

Tu es hyper concentré, des fois que tu louperais quelque chose qui compromettrait ton jugement, et les heures passent.  Les suspensions te permettent de respirer un peu, de sortir de cette ambiance étouffante : tu as l’impression que les murs suintent la douleur et les larmes, qu’ils sont l’écho des âmes en souffrance, que ce lieu est à jamais fermé aux rires et à la joie, à la vie qui s’écoule dans le bonheur.

Tout ici est malheur et tourment et tu le ressens au plus profond de ta chair.

 

Pendant les suspensions, les débats s’accentuent, les questions se posent entre les « heureux » élus, les cafés coulent et les cigarettes se consument, on commence à se connaître un peu plus, peut-être même en viendrions-nous à devenir proches.

On en vient à échanger des plaisanteries, à rire, ce qui peut paraître incongru, mais il y a ce besoin de relâcher la pression quelques instants, et on se laisse parfois aller, comme de vieux amis.

De toute façon, nous le sommes, proches, de par la tâche qui nous incombe.

 

La journée prend fin, la nuit est tombée.

Le président décide de suspendre la séance jusqu’au lendemain.

Les séances peuvent durer jusqu’à très tard dans la nuit en fonction de l’avancée des débats.

Il peut même y avoir peu de suspensions de séances.

Ces choix sont à la discrétion du président, au grand dam des jurés et, parfois, des assesseurs.

Mais lors des débats, il se peut qu’une petite ou grosse envie te vienne et, plutôt que de te tortiller sur ton siège ou d’émettre un vent des plus inconséquent, tu fais passer un petit bout de papier au « Chef » qui demandera une suspension de séance exceptionnelle.

Parce qu’il faut savoir que tu ne peux pas aller seul vaquer à tes besoins primitifs : tout le monde s’arrête en même temps que toi car tout le monde, sans dérogation, doit assister aux débats dans leur intégralité. Ce qui laisse peu de chances de passer inaperçu…

 

Chacun rassemble ses affaires et tout le monde sort.

 

Ce qui fait bizarre, après être resté toute une journée sur ce perchoir surplombant le public de la salle, c’est de descendre le même escalier que la famille de la ou des victimes ou de l’accusé ou des curieux, on retourne dans l’anonymat duquel on nous a sorti : plus personne n’ose te parler et tu n’oses pas parler avec qui que ce soit qui ne fait pas parti des six personnes qui composent désormais ton entourage proche pour les vingt quatre heures encore à venir, ou plus, tu as même une certaine appréhension à croiser le regard de ceux que tu as identifié comme étant des familiers de la victime ou de l’accusé.

Tu vois la jeune femme que tu as croisée tout au début de ta montée des marches lors de ce procès : son regard se détourne, tu en éprouverais presque une sorte d’amertume, mais c’est comme ça. Peut-être dans une autre vie…

Certains des jurés restent ensemble pour parler encore un peu, dégager ce trop plein d’émotions et de sentiments contradictoires, se rassurer l’un l’autre, et enfin, se quitter en évitant de se souhaiter une bonne soirée, ce que chacun, implicitement, sait qu’il ne faut pas faire, comme un code.

 

Tu vas payer ton parking en n’omettant pas de prendre le ticket justificatif afin de te faire rembourser…

Tu remontes dans ta voiture, tu branches la radio et puis tu l’éteins.

Tu n’aspires qu’à une chose : au silence, au calme, à ce rien.

Ca n’empêche pas tes pensées de continuer à foisonner comme des petits lutins qui piqueraient ton cerveau de milles aiguilles de questions, ça n’empêche pas la boule que tu as dans la gorge de ne pas diminuer de volume : tu te sens mal comme peut-être tu ne t’es jamais senti, tu te sens sale et tu rêves d’une douche bienfaisante qui pourrait te laver de toute cette crasse que tu viens de découvrir, même si tu as bien conscience que ça ne changera rien.

 

Tu as parcouru le trajet qui te mène à ton domicile comme dans un rêve, par automatisme et en entrant chez toi, il va te falloir subir le joug des questions auxquelles tu n’as pas le droit de répondre et pourtant, c’est ce que tu aimerais pouvoir faire : laisser tomber toute cette pression que tu as accumulée en si peu de temps, laisser s’épancher ta logorrhée jusqu’à ce que tu sois vide, délesté de ce fardeau  qui pèse sur tes épaules.

 

Mais tu n’es qu’épuisé, fatigué et incapable de te reposer, trop d’interrogations tournant en boucle dans ton esprit qui bouillonne, trop d’images qui se superposent les unes aux autres, toutes emplies d’émotions et de peines, toutes les peines de ces gens qui étaient face à toi, toutes ces familles détruites et qui ne se reconstruiront peut-être jamais.

Tu sens déjà la peine alors qu’aucune n’a été prononcée, ce mot qui revient sans cesse, latent, une encre indélébile du drame qui se joue.

Tu vois tous les visages apparaître devant tes yeux ouverts, tu vois leur douleur ou leur apparente impassibilité, tu reconstruits toute la journée que tu viens de passer, morceau par morceau, sans arriver vraiment à restituer le puzzle.

Alors tu racontes ce que tu as le droit de raconter, que la presse retransmettra de toute façon le lendemain sur les ondes de la radio locale ou dans le quotidien régional, résumant en dix lignes une journée de débat.

Tes proches sont un peu dépités que tu ne sois pas plus loquace.

Ou alors que tu l’es trop.

Parce que, pendant ce temps, leurs vies ont continué leur petit bonhomme de chemin, et nous sommes à des années lumières du quotidien de l’un et de l’extraordinaire de l’autre, deux mondes séparés pour une durée déterminée, deux mondes qui ne peuvent trouver un écho l’un vers l’autre…

 

Tu tentes de manger quelque chose, mais ça ne passe pas trop bien.

 

Tu te prends une bonne rasade de whisky en espérant que les effets de l’alcool vont un peu annihiler le cours de tes pensées. Mais les pensées continuent de courir et les questions sans réponses creusent leur trou au sein de ta cervelle qui n’en peut plus mais qui n’arrive pas à se détacher.

 

Comme ça ne marche pas, tu t’en prends un deuxième.

Mais ça ne marche pas non plus.

 

Tu testes la télé, comme soporifique, ce qu’elle est souvent.

Puis tu l’éteints.

Rien à faire, tu n’arrives pas à te séparer de ce que tu viens d’endurer.

 

Il ne te reste plus qu’à aller te coucher, tenter de t’endormir, d’évacuer dans le sommeil ce qui grouille dans ta tête.

 

Bonne nuit à toi, fermeture du rideau, passage du marchand de sable, on éteint tout.

 

 

IV Deuxième journée


Tu te réveilles avec l’impression de ne pas avoir dormi, comme si tu avais passé la nuit avec un boxeur, groggy, sonné, épuisé, et il faut pourtant te lever pour y retourner, pour reprendre ta place et conclure ce que tu as commencé. Des rêves ? Tu n’as fait que des cauchemars, des redites de la veille, des imaginaires plus affreux les uns que les autres et dont tu te rappelles à peine ou avec peine.

 

Tu t’octroies un petit déjeuner frugal, une douche rapide et tu t’habilles : tu n’as plus les mêmes impératifs que la veille et ta tenue t’importe peu, ton image n’a plus d’importance : ce qui importe, c’est d’en finir.

 

Tu montes dans ton véhicule, refais le trajet vers le tribunal, tu allumes la radio qui relate les débats de la veille de manière succincte et qui rappelle que les délibérations auront lieu dans la journée.

 

Tu éteins la radio et tu vas garer ton véhicule.

En approchant du tribunal, tu te rends compte qu’il y a déjà beaucoup de monde qui attend. Pour beaucoup, des visages qui deviennent familiers : familles ou amis présents la veille, journalistes ou curieux, témoins…

 

Tu te mets un peu à l’écart de cette foule aussitôt rejoint par d’autres jurés qui, comme toi, n’osent pas s’approcher, n’osent pas ouvrir la bouche devant des personnes qui pourraient entendre des bribes de conversations.

 

Une conversation plutôt laconique, d’ailleurs, uniquement constituée de « bonjours », même pas la question rituelle « vous allez bien ? », parce qu’on sait de manière presque instinctive qu’on ne va pas bien.

La question qui revient c’est : « Vous avez bien dormi ? ».

Il s’avère que c’est très différent pour chacun de nous : certains se sont effondrés, se réfugiant dans le sommeil, d’autres n’ont pas réussi, comme toi, à fermer véritablement l’œil, se repassant les éléments de la journée en boucle. Cette pause avant la grande finale est bienvenue, on en viendrait presque à se serrer les uns contre les autres pour se sentir mieux. Mais on sait qu’on sera seul à la fin.

 

Il est temps d’y aller, la porte vient de s’ouvrir : tu rentres avec tout le monde et tu sens le poids des regards sur tes épaules.

La jeune femme est là et tu fais semblant de ne pas la voir.

Tu te diriges vers la salle des délibérés, tu n’as plus à entrer dans la salle d’audience, tu as désormais ton laisser passer pour tes nouvelles fonctions. Ca ne te rend pas plus fier ou plus important, ça te permet simplement d’échapper aux regards et aux questions.

 

Tous les jurés sont là, silencieux, on ne sait pas trop quoi se dire, on reste perdus dans nos pensées.

Puis les magistrats arrivent, plus en forme que nous, dirait-on, sans doute l’habitude.

On ne peut pas laisser ce silence demeurer indéfiniment, alors une voix s’élève, puis une autre.

On discute, on échange, l’un de nous demande quelle est la différence entre les robes noires qu’on peut croiser et on apprend que des détails permettent de savoir quel est le rôle de la personne, avocat, greffier ou magistrat.

On prend un café, on se détend un peu.

Et puis l’heure des débats arrivant, le silence revient, comme par enchantement.

Tout le monde est là.

L’huissier vient nous prévenir que la salle est prête et c’est avec une nouvelle boule dans le ventre, le pas un peu traînant que nous nous rendons dans les couloirs qui mènent à nos sièges.

 

La sonnette, « La Cour », et nous revoilà prenant nos places de la veille, devant nos notes qui s’étalent, l’accusé présent dans son box entouré de deux nouveaux vigiles.

Les débats reprennent avec l’audition des témoins, les questions qui se succèdent, quelques pauses bienvenues et la suspension de séance pour se sustenter.

Des sept jurés que nous sommes, deux habitent sur place et vont se restaurer chez eux, les cinq autres décident d’un commun accord de déjeuner ensemble, on se trouve un petit resto, on s’accorde un apéritif, ce serait presque convivial.

On décide de parler d’autre chose pendant le repas et chacun raconte sa vie, ou du moins, ce qu’il veut bien en dire : « Et vous avez des enfants ? », des photos sont exhibées et on s’émeut de la bonne tête des rejetons, « Ca consiste en quoi, votre métier ? » et voilà qu’on t’explique les arcanes d’une profession, on disserte, on discute, on fait semblant de vivre une vie normale, on en rajoute même une peu, histoire de mettre dans la distance entre notre réalité actuelle et celle de notre quotidien habituel.

Mais immanquablement, on va finir par parler de nouveau du sujet qui nous préoccupe tous et qui nous a réunis pendant quarante-huit heures.

On ne se vouvoie plus, au bout d’un moment, tous âges confondus, on se tutoie comme de vieilles connaissances, peu importe les différences, on les accepte, on fait parti intégrante du même groupe, ça facilite l’échange et la proximité de notre charge, ça permet de se dire des choses que le vouvoiement ne permettrait pas, sans s’invectiver, non, mais en laissant une plus grande liberté à l’échange.

 

Un café, on divise l’addition, on sort, une cigarette pour les fumeurs, on marche d’un pas lent, on discute encore, mais, trop rapidement, on se retrouve devant le tribunal où sont réunis les autres acteurs de cette scène, ceux qu’on verra, attentifs, qui nous scrutent parce qu’ils savent qu’on détient leur souffrance ou leur délivrance entre nos mains. Alors nos voix s’estompent pour devenir murmures, pour finir par se taire.

La jeune femme est là, me jette un bref coup d’œil et se détourne aussi promptement…

Alors on se met à l’écart, on chuchote, on sent les regards sur nous, une dernière cigarette (tu ne sais pas quand tu pourras fumer la prochaine) et la porte s’ouvre.

On se joint à la foule avec le même sentiment que le matin de ces yeux sur soi.

On rejoint notre désormais habituelle salle des délibérations et on attend les magistrats qui ne tardent pas à arriver et c’est reparti.

C’est fou comme tu prends vite des « habitudes » alors que vingt quatre heures auparavant, tu ne connaissais rien à ce monde : tu en as besoin, ça te rassure, ça te permet de te resituer dans un univers différent mais dans lequel tu as la nécessité de trouver des repères, comme le tutoiement entre les jurés, tu reconstruis une autre forme de société, et c’est à cause de cela aussi que tu vas pouvoir aller jusqu’au bout, que tu vas pouvoir « tenir ».

 

L’après midi est consacrée à l’interrogatoire de l’accusé, au réquisitoire et aux plaidoiries, ce moment qui paraît si important dans les films, quand on voit les effets de manches, et effectivement, il y en a.

 

L’interrogatoire de l’accusé permet d’avoir sa version des faits, et certains, très prolixes, vont te dévoiler ce qui s’est passé, en fonction d’eux-mêmes, bien sûr, d’autres, froidement, vont expliquer leur acte sans paraître en ressentir quoi que ce soit, et d’autres encore, vont être incapable de parler et de répondre au feu des questions du président ou des différents acteurs, d’autres, enfin, ont refusé de prendre part à leur procès et ne seront, dans ce cas là, pas entendus.

 

Cette partie du procès te donne une autre idée de l’accusé que celle que tu pouvais avoir au départ ou la conforte.

C’est un moment fort, dur, empli de sentiments ou de répulsion, c’est le moment où certains craquent, ou des contradictions voient le jour, où l’innocence revendiquée se détériore, où la culpabilité s’effondre, c’est le moment de tous les dangers pour la personne qui est dans le box des accusés, qui a entendu l’intégralité des débats, qui a vu à la barre ses contradicteurs et ses témoins de moralité, c’est le moment où l’accusé est seul à donner sa version des faits, questionné, bombardé de remarques, et son intervention sera peut être ou non suivie d’effets dans la chambre des délibérations, qui n’a de chambre que le nom.

Celui qui était, au départ, un monstre, tu le regardes, non pas avec de la sympathie, mais simplement comme un être humain qui s’exprime et que tu écoutes avec une attention extrêmement importante, comme l’ensemble des débats, tu vas prendre en compte ce qu’il dit ou ce qu’il ne dit pas.

Ca n’empêche pas ta subjectivité de jouer, en fonction de ses intonations, de sa voix, de sa manière de s’exprimer, de sa présence physique, de tes propres codes moraux, et tu sais qu’il faut pourtant les écarter pour lui permettre, ou plutôt, pour permettre de prendre en compte avec une véritable objectivité, sa version des faits. C’est quasiment impossible de faire abstraction de ce que nous sommes, remplis de nos propres histoires, de nos propres codes, de nos ruptures et de nos joies, c’est une abstraction totale de croire que nous pouvons être objectifs. Et pourtant.

 

Ensuite, l’avocat ou les avocats de la partie civile prennent la parole en premier, revenant sur des points déjà énoncés lors des débats, appuyant encore plus sur la culpabilité de l’accusé, insistants sur des contradictions et  sur le danger qu’il peut représenter , interpellant les jurés, rappelant, en l’arrangeant à leur sauce, ce qu’à pu dire tel ou tel témoin, l’accommodant, en fonction de ce qu’ils désirent mettre en exergue, des dates ou des lieux, revenant sur des détails glauques.

Il est coupable et il faut que les jurés soient intraitables.

Les effets sont là, du ton caressant jusqu’à la colère feinte ou non, de l’apitoiement à la douleur, on veut te faire ressentir et comprendre toute l’horreur du drame qui vient de se jouer.

 

L’avocat général vient dans la foulée pour son réquisitoire.

Il appuie ses mots de pauses choisies, il assène ses arguments, il élève la voix et la durcit quand il veut démontrer l’épouvante de l’affaire et se radoucit quand il aborde la douleur des victimes.

Les détails sont différents ou corroborent ceux déjà énoncés, le style est distinct, la prestance physique aussi, une mèche remontée sur le crâne et qui redescend en dépit de la volonté de l’avocat général, un tic de langage, un accent particulier, un jeu de manche : jeu volontaire ou non, nul ne le saura, mais ces petits détails physiques ou verbaux ne peuvent passer inaperçus.

Puis il en vient à réclamer une peine d’emprisonnement contre l’accusé, voir des peines de suivi après sa sortie de prison.

 

Le public et les jurés retiennent leur souffle et digèrent ce qui vient d’être dit.

 

Ensuite viennent la ou les plaidoiries, selon que l’accusé est représenté par un ou plusieurs avocats.

Et c’est un peu la même chose que précédemment, mais dans le sens inverse, chacun y allant de son vocabulaire, appuyant ou retenant tel ou tel détail, prenant à partie les jurés.

 

Entre deux interventions, le silence est palpable, la tension intense.

Les plaidoiries peuvent être longues et parfois fastidieuses, les éclats de voix sonnent quelquefois faux : tu es au théâtre et chaque acteur donne de son rôle, empreint d’un réalisme saisissant, tu as presque envie d’applaudir la prestation, à la fin.

Sauf que ce théâtre est le théâtre de la vie et que plusieurs vies en seront l’épilogue.

 

Ce qui surprend dans ces moments d’envolées lyriques, c’est que tout ou presque dans les discours est basé sur les sentiments, les émotions, ce qui fait qu’un homme est un homme, et qu’on te demande, à toi, le novice, le non professionnel, quand tu seras dans la chambre des délibérées, de ne pas te baser sur tes émotions, tes sentiments, mais uniquement sur les faits et rien que sur les faits.

Tu te demandes, par certains côtés, à quoi sert ce grand guignol si tu ne peux pas en tenir compte.

Sans doute un paradoxe de la justice où les spécialistes peuvent se permettre ce qu’ils désirent et les apprentis, rester sur une ligne fixe…

 

Enfin, la parole est donnée à l’accusé : soit il regrette les actes commis, soit, il les nie, c’est selon, généralement, peu de paroles : qu’y a-t-il encore à dire qui n’ai pas été déballé ici ?

Et le président, à l’issu de cet ultime échange, clôt les débats.

Il annonce que le jury va se rendre dans la chambre des délibérations et qu’il ne pourra en sortir qu’après avoir pris une décision.

Il nous rappelle notre rôle.

 

Et ainsi, tu suis les autres d’un pas lourd, vers cette pièce qui sera gardée par un vigile pour des heures de débats, de décisions cruciales qui vont faire basculer le destin de tant de personnes.

Ce qui se passe là est secret et ne peut être dévoilé auprès de tes proches, de tes amis, de personne, c’est un poids que tu devras garder pour toi, un de plus, pour le restant de tes jours, que tu aies ou non été d’accord avec la décision du jury, celui-ci devant délibérer sur la culpabilité de l’accusé (ce qui est plus simple quand lui-même reconnaît les faits), et sur la peine d’emprisonnement, s’il s’avère qu’il soit coupable.

Ces deux questions posées (il peut y en avoir plusieurs sur la culpabilité, notamment en ce qui concerne les viols (déterminer, par exemple, s’il y avait violence ou non, etc.), les jurés doivent prendre leur décision à la majorité de six voix sur neuf ainsi que pour la peine d’emprisonnement.

 

La peine… Celle-ci est palpable avant qu’elle soit rendue, elle suinte déjà pour les acteurs de cette pièce : on va infliger une peine, on va faire de la peine, on s’inflige la peine de la décision, et c’est à peine si le monde extérieur le remarque…

 

Déjà que quand tu punis un de tes gosses suite à une bêtise qu’il a pu commettre, tu n’es jamais trop sûr de la justesse de la sanction, si elle est adaptée ou pas, trop faible, trop forte, avec parfois la culpabilité d’avoir donné cette punition (qui se résume souvent à une interdiction de certains jeux ou de certaines sorties) ; tu prends conscience ici de la différence de proportion entre ton quotidien et ce moment où tu vas peut-être envoyer quelqu’un en prison pour de longues années…

 

Tu imagines le cas de conscience que tu peux vivre : est-ce que je suis sûr ou non de mon choix ?

Est-ce que je ne suis pas en train de commettre une erreur judiciaire ?

 

Heureusement, les débats vont permettre d’éclairer ces choix, de mettre en lumière tout ce que tu as vu et entendu, de répondre à certaines de tes interrogations.

Il est primordial de dire aussi que tu ne peux pas juger de la culpabilité de quelqu’un seulement sur le fait que tu le « sens » coupable : tu dois étayer ton raisonnement de faits et rien que de faits.

Qu’il ait une tête qui ne te revient pas, que tu aies senti tellement d’émotions  te submerger, qu’un témoignage te « paraisse » sonner faux, ce ne sont pas des faits, ce sont des impressions, des sensations qui ne peuvent pas être prises en compte.

 

Tu dois te baser uniquement sur les éléments du dossier regroupant l’ensemble des témoignages, des interventions des experts.

C’est le puzzle que tu dois reconstituer jusqu’à ce que toutes les pièces s’emboîtent.

Pas évident quand tu as la sensation, parfois, qu’il manque des pièces ou que tu as deux fois la même pièce mais un peu différente.

 

Tu as quand même le choix de douter, et si c’est le cas, ton doute bénéficie à l’accusé : c’est aussi difficile de douter que d’être sûr de soi, parce que ça veut dire que tu vas peut-être remettre en liberté un être qui va récidiver ou un véritable coupable qui t’aurais berné.

Bien sûr, cette dernière phrase ne fait pas parti d’un raisonnement, mais d’un sentiment, mais tu ne peux pas t’empêcher d’y penser, et, bien qu’on te demande d’enlever toutes émotions, il t’est presque impossible, en ton for intérieur, de faire autrement.

 

Tu ne dois pas non plus te référer à ton expérience personnelle ou professionnelle, et là aussi, ce n’est pas évident, parce que dans certains cas, ou à l’écoute de certains témoignages, tu te dis que ce n’est pas possible, que ça ne marche pas comme ça dans la vraie vie.

Mais on te rappelle que ton expérience n’est qu’une expérience et qu’il existe certainement d’autres façons de penser ou de faire et que tu ne peux remettre en cause un témoignage sur ces allégations qui te sont propres.

 

C’est difficile, les échanges vont bon train, peuvent être houleux, ce sont neuf personnes qui débattent et chaque personne représente une voix, magistrats comme jurés.

La différence entre les deux, c’est qu’il y a les bleus, qui privilégient plus leurs émotions, et les techniciens, leur raison.

On peut parfois en douter sachant qu’en chaque professionnel, il y a aussi un homme qui sommeille avec ses propres schémas de vie, de certitudes, de moralité, au même titre que les apprentis.

De quelle manière le professionnel est-il capable d’évacuer tout son vécu lors d’un jugement ? N’est-il pas l’égal de l’autre, malgré son expérience ?

 

Quoi qu’il en soit, novices comme professionnels, nous sommes neufs personnalités avec des vécus différents et des parcours différents qui joueront, même en étayant nos arguments, dans la balance de la justice.

A la fin, une décision est prise qui laisse un goût amer aux uns et aux autres, n’ayant obtenus que partiellement satisfaction, mais ainsi est faite la loi, et cette décision, nous devrons la porter de manière collégiale devant l’accusé, sa famille, les victimes et les familles des victimes.

Devant cette jeune femme si jolie…

Le premier juré signe avec le président le procès verbal des décisions.

Le premier juré n’a pas plus de pouvoir que les autres, c’est simplement celui qui a été tiré au sort en premier.

 

Les magistrats sortent de la pièce afin d’entériner par écrit l’ensemble des décisions, les jurés sont laissés seuls dans la salle pendant ce temps là.

Certains en profitent, accompagnés d’un policier, pour aller satisfaire une envie impérieuse.

D’autres se précipitent sur leur téléphone portable pour vérifier l’importance des messages loupés, s’il y en a, rassurer la famille, reprendre avant l’heure une vie normale par ce lien ténu qu’est la communication avec « l’extérieur ».

Ce sentiment d’enfermement qui revient au galop.

Tout le monde est pressé que ça se termine et quand on vient te chercher pour aller rendre le verdict, ta boule dans le ventre est encore plus importante, et en même temps, tu sais que va prendre fin cette douloureuse expérience.

 

La sonnette. « La Cour ».

Pour la dernière fois de la journée.

 

Tu n’oses plus regarder personne, tu es maintenant celui qui a décidé avec d’autres.

Tu remarques que des policiers se sont déployés dans la salle et près de l’accusé, certainement en prévision des réactions négatives possibles.

 

Le verdict est lu du même ton que les débats ont été menés.

L’accusé se met debout et écoute la sentence.

Une mouche pourrait voler qu’on entendrait le battement de ses ailes.

 

A la question de la culpabilité, si l’accusé avait plaidé coupable, il n’y a aucune surprise dans la salle.

A l’inverse, si le jury, malgré la négation de la culpabilité de l’accusé en a décidé autrement, tu entends des pleurs ou des soupirs, en fonction des proches de l’accusé ou des parties civiles, parfois des cris, des mouvements de colère, et là encore, les forces de l’ordre sont obligées d’intervenir.

L’accusé aussi peut réagir ou rester stoïque, chaque personne est différente, et c’est toujours ce côté tellement humain qui ressort.

 

La culpabilité ayant été énoncée, il faut maintenant annoncer la peine.

Là aussi, chacun retient son souffle : en fonction de ce que tout le monde peut ressentir, va-t-on l’estimer trop faible ?

Trop forte ?

Là, de manière identique, il y a des réactions, des insultes qui pleuvent, des pleurs, des cris. Parfois, simplement le silence accueillant la décision.

Le président lit les droits de l’accusé, s’il désire se pourvoir en appel, et le fait emmener par les policiers en annonçant la fin du procès.

 

Toi, pendant tout ce temps qui n’a duré que quelques minutes, tu étais tendu comme un arc sur ta chaise et quand on te fait comprendre, que, ça y est, c’est fini, tu te précipiterais presque vers la petite porte pour aller chercher tes affaires et rentrer au plus vite chez toi.

Un dernier coup d’œil vers l’accusé, le coupable, maintenant, les familles, les amis : c’en est trop.

Partir.

 

Mais tu ne sors pas aussi vite que tu l’aurais voulu.

Tu passes toujours par la même porte que les familles, sans aucune protection particulière.

Tu vois les gens pleurer, s’étreindre, et en passant devant eux, tu te dis que tu as de la chance que personne ne s’en prenne à toi.

Tu la vois, elle, en pleurs, et tu ne sais pas si ce sont des pleurs de joies ou de tristesse : de toute façon, c’est la dernière fois que tu la vois. Nos vies se sont croisées au moment où il ne fallait pas.

 

Tu te diriges vers le parking avec d’autres en te disant que tu vas reprendre tout de suite ton véhicule, mais tu restes avec quelques uns des jurés à fumer une dernière cigarette en essayant mutuellement de se remonter le moral.

Mais ce n’est pas possible et chacun part avec son propre poids de douleur et de questions.

 

Pas facile de monter dans ta voiture et de te retrouver face à toi-même.

Le trajet est tendu, mais malgré tout, tu sens une pointe de soulagement.

Tu essaies de te rassurer en te disant que le verdict rendu, si l’accusé n’a pas trop réagi, peut lui permettre à lui aussi d’enfin respirer : il sait à quelle sauce il va être mangé.

Il peut, bien sûr, faire appel, mais ce ne sera plus toi qui le jugeras.

 

Judas jusqu’au bout : s’en laver les mains.

Pas aussi facile, pourtant.

Mais ce besoin de se rassurer est irrémédiablement humain.

 

Tu arrives chez toi et la première question qui vient est : « Alors, il a pris combien ? ».

Tu as envie de hurler que ce n’est pas là le problème, qu’on ne résume pas la vie d’un homme à la peine qui a été prononcée à son encontre, que d’ailleurs, peut être, il a été déclaré non coupable, ça te la coupe, hein ?

Que tu as envie qu’on te demande simplement comment, « toi », tu vas.

 

Mais tu ne dis rien de tout cela, parce que c’est comme ça que tu aurais aussi réagi si tu n’avais pas vécu cette expérience qui te laissera pendant longtemps ce goût amer quand tu viendras à en parler dans le futur, et qu’on écoutera à peine ce que tu vas dire, parce que le sordide n’intéresse personne quand il est aussi proche : on préfère les fictions qui paraissent lointaines  et on continuera à pleurer sur des individus qu’on ne connaît pas.

C’est plus facile de vivre l’horreur à distance qu’en face de quelqu’un qui l’a côtoyée, c’est plus facile de vivre par la fiction que par la réalité, parce que la fiction, ça ne peut pas exister.

 

Alors tu restes avec la masse des mots que tu ne peux exprimer, des sensations que tu ne peux pas transmettre, des émotions qui resteront enfouies à jamais en toi.

 

… Tu manges un morceau vite fait.

Tu prends ta serviette et tu la ranges dans son rond en bois, gravé maladroitement par un de tes enfants en pyrogravure pour un de tes anniversaires, et tu penses à eux : difficile de leur parler de ta nouvelle vie, tu dois faire bonne figure, rester le même alors que tu es devenu différent.

Ton adolescente de fille est une rebelle qui ne comprend pas qu’on puisse juger les gens, qui monte au créneau en parlant de complot, d’erreur judiciaire.

Elle n’a pas forcément tort, mais elle n’est pas non plus totalement objective et tu ne sais pas comment la rassurer, ayant du mal toi-même à avoir une pensée cohérente.

Les plus petits vivent en se rendant compte simplement que ton mode de vie a changé et que tu n’es pas là aux mêmes heures que d’habitude, mais c’est tout, et c’est tant mieux.

Tu n’as tellement pas envie de t’expliquer ou d’expliquer, que ça te fait du bien, cette forme d’indifférence…

 

… Ou tu es seul, célibataire, séparé, divorcé, seul par choix ou par les hasards de la vie, et tu n’as personne avec qui parler, tu te retrouves face à ton assiette avec tes interrogations, dans ton appartement sans rires qui résonnent, juste ta télé qui répond à l’écho des murs, et tu rumines, encore et encore…

 

… Ou tu es retraité, avec le temps qui s’étale et tu partages avec ton conjoint qui te rassure, qui te cajole, qui te connaît tellement bien qu’il n’y a plus besoin de mots pour se comprendre…

 

Tu vas te coucher.

 

C’est fini.

 

Pour aujourd’hui…


V/ Troisième journée


Tu te réveilles et tu ne te rappelles plus comment tu t’es endormi : comme une masse, certainement, et tu te sens un peu plus reposé, presque frais, presque dispos, si ce n’était ta tête qui se mettait à fonctionner de nouveau avec les pensées de la veille qui s’y mêlaient avec celles de ta peur d’aujourd’hui.

 

Car tu y retournes : Eh ! Oui ! Ce n’est pas fini !

La session à laquelle tu participes comporte quatre procès !

Et à chaque fois, en tant que juré titulaire, tu dois t’y présenter pour le tirage au sort.

 

Tu viens de vivre quelque chose d’éprouvant, de complètement différent de ce qui peut se passer dans ta vie courante, de déstabilisant, mais tu dois y retourner : ce n’est pas comme le loto, tu as beau avoir eu tous les numéros et le numéro complémentaire, tu ne peux pas t’arrêter là, ce serait trop beau, tu as une deuxième grille qui est déjà en place, y’a plus qu’à attendre le tirage.

 

Et tu repars : même si tu n’es pas croyant, tu pries pour ne pas être tiré au sort pour le prochain procès, tu l’espères au plus profond de toi-même.

 

Le rituel recommence, le petit déjeuner, monter dans la voiture, arrivée au parking.

 

Tous les jurés sont là, devant le tribunal, ainsi que les acteurs du procès qui va avoir lieu.

 

Tu prends ton temps dehors, tu vas boire un café avec quelques têtes connues, tu recules le moment d’entrer dans le saint des saints.

 

Ceux qui n’ont pas participé au procès te demandent comment ça s’est passé, et il t’est difficile de répondre par une phrase, par quelques mots : ils aimeraient bien avoir un peu ton opinion, parce que c’est peut être eux qui seront les futurs juges et tu les laisses dans leur frustration, incapable de résumer les deux jours que tu viens de vivre.

 

On se dirige vers le tribunal et on vient s’asseoir sur les bancs inconfortables.

 

Involontairement, la plupart de ceux qui ont participé au premier procès se regroupent ensemble, comme pour se rassurer : il y a ceux « qui l’ont fait », et ceux qui sont encore des stagiaires.

Ceux « qui l’ont fait » se regardent et savent qu’ils n’ont pas envie d’y aller, mais pourtant, quelques uns d’entre nous seront peut-être de nouveau tirés au sort.

 

La sonnette. La cour.

 

Tu es de nouveau de l’autre côté.

 

L’accusé.

 

Les larmes.

 

Le tirage au sort.

 

Les boules qui claquent dans l’urne, l’appel de ton nom.

 

La boule dans le ventre.

 

Les boules remuées.

 

Premier juré : récusé.

 

Deuxième juré : il monte, pas de bol, c’est un de ceux qui était avec toi lors du premier procès.

Tu l’entends soupirer un « Eh ! Merde. ». Tu sais qu’il espère être récusé jusqu’au dernier moment.

Ce ne sera pas le cas.

 

Troisième Juré : récusé.

 

Quatrième : il y va.

 

Cinquième : il y va.

 

Sixième : récusé.

 

Encore quatre chances que ce ne soit pas toi.

 

Septième juré : il y va.

 

Huitième juré : récusé.

 

Merde.

 

Encore trois chances.

 

Neuvième juré : il y va.

 

Les autres aussi et ton nom n’a pas été tiré au sort.

 

Un autre qui était avec toi y est de nouveau et tu peux ressentir dans ton corps et dans ta tête dans quel état d’esprit il peut être.

Tu souffles discrètement, mais tu sens la boule à l’intérieur qui disparaît : tu vas être tranquille pendant deux jours, tu vas pouvoir retourner au boulot.

 

Le président propose aux jurés qui n’ont pas été tirés au sort de sortir, ce que chacun se précipite de faire.

 

Tu es dehors : enfin.

 

Tu ressens comme un sentiment de liberté : on t’a laissé sortir et tu ne seras pas enfermé pendant les jours suivants entre ces murs opaques de la justice. Tu es libre pour le moment.

 

Au lieu de te rendre à ton travail immédiatement, tu éprouves le besoin d’aller prendre un café quelque part avec quelqu’un : de toute façon, ta matinée est foutue.

Et ça fait du bien, parce que tu sens de manière insidieuse qu’il va t’être difficile de revenir dans le monde « normal » : c’est pareil pour la personne qui t’accompagne. On discute, on échange de la joie de ne pas y être et on revient sur le procès auquel on a participé, sur notre mal être, sur notre vision des autres jurés, puis on se quitte : de toute façon, on va se retrouver bientôt, trop tôt.

Une petite demie heure et tu y vas, pas le choix, tu n’es pas en vacances et ta conscience professionnelle est toujours présente, tu n’estimes pas normal de laisser ton boulot à tes collègues.

Sans compter que les heures perdues seront décomptées de ton salaire, alors, si tu peux éviter de perdre trop.

Encore ce côté calculateur qui te rapproche bien des considérations bassement matérielles et humaines.

Tu as beau avoir vécu un drame, le naturel de ta condition revient au galop…

 

Sur le trajet, c’est une autre boule qui vient remplacer la précédente, le sentiment de planer, de ne pas être sur la même planète, un état un peu comateux.

Tu arrives.

Tu croises des collègues qui sont dans leurs habitudes et qui te saluent machinalement avec, pour certains, un petit regard presque de reproche, dans le style : « pendant que toi, tu t’amuses, nous, on bosse. »

C’est sûr, tu viens de passer quarante huit heures de ta vie à t’amuser, tu as rigolé comme un fou, tu as dormi sur tes deux oreilles du sommeil du juste, bien évidemment.

 

Tu ravales ta rancœur, avec un mouchoir par-dessus, tu vas voir ton chef qui a lu les dernières infos et qui te dit « Alors, il n’a pris que ça, le salaud ? Moi à votre place, j’aurais pas été aussi laxiste ! ».

Sauf qu’il n’y était pas à ta place et que c’est impossible de lui expliquer.

Tu tentes de le faire, mais il est tellement empli de ses certitudes que tu te rends compte que ça ne sert à rien.

Alors tu retournes à ton poste avec l’impression de flotter, de ne pas être tout à fait là, certains collègues qui te comprennent et qui ne t’ennuient pas avec leurs questions auxquelles tu ne saurais pas répondre, d’autres, qui te cuisinent afin d’avoir le maximum de détails sordides, et tu flottes toujours, pas vraiment sur ton petit nuage, mais plutôt un nuage gris et empli d’une pluie qui ne veut pas s’accorder la peine de s’évacuer, un peu comme ces orages d’été qui te donnent l’impression qu’ils vont rafraîchir l’atmosphère et qui s’éloignent sans avoir déversé la moindre goutte bénéfique.

 

Et ta journée se déroule comme d’autres que tu as pu vivre, mais avec toujours à l’intérieur de toi, ce profond changement qui s’est opéré et que nul ne peut comprendre ni entrevoir.

Tu rentres chez toi, ton quotidien a repris avec sa machine bien huilée, ses habitudes bien acquises, mais tu sais que tu n’en a pas encore fini avec cette histoire : il te reste deux tirages au sort et tu les redoutes autant que tu les attends.

Même si ta vie a repris les couleurs de l’ordinaire, à l’intérieur de toi, il reste un poids qui ne s’évacuera qu’à l’issue finale, quand tout sera terminé, quand tu seras sûr que cette session sera achevée.

 

Tu rentres chez toi.

Ta vie reprend, comme avant, mais plus tout à fait pareille.

 

 

V/ Quatrième journée et week-end


Retour dans les habitudes, retour dans la « vraie vie ».

C’est presque parfait.

Tu vis, comme tous les autres.

 

Dans ton boulot, ça y est, tu es reparti comme avant, tu es de nouveau dedans et le sentiment de flottement s’est évacué, tu as repris ces mécanismes nécessaires à ta survie, ces petits rien qui font que tu es rassuré sur ce que tu es et ce que tu représentes, même si ce n’est pas vrai, même si  c’est artificiel, mais ça fait du bien, ces choses programmées, ces horaires immuables, ces relations préenregistrées, ces petites phrases connues, ces vannes pourries répétées des dizaines de fois et qui te font rire, malgré tout, et auxquelles tu ries encore plus de peur de les avoir perdues, mais elles sont toujours là.

 

Chez toi aussi, tout s’est apaisé, et tout le monde reprend le cours de sa vie comme si rien ne s’était passé, comme si rien ne devait se passer.

 

Mais au fond de toi, tu sais que ce n’est pas fini et que ce que tu as vécu restera à jamais gravé dans tes tripes et dans ta tête.

 

Tes rêves se passent dans ce lieu clos avec les autres, tu n’arrives pas à t’endormir comme avant et il te faudra du temps pour y arriver, les images et les sons seront ton quotidien nocturne pendant encore longtemps avant de s’évacuer doucement, vers une porte de sortie que tu es actuellement incapable de prendre, tes rêves vont s’estomper pour passer de l’eau forte au pastel, pour passer de l’hyper réalisme au surréalisme : ils vont perdre de leur intensité, doucement, précautionneusement, lentement, trop lentement. Pour le moment, ils sont là, et tu te réveilles en sursaut, baignant dans ta sueur, ne te rappelant pas exactement quelle image t’a réveillée. Tu tentes de t’endormir à nouveau, mais les images du souvenir continuent de passer devant tes yeux fermés, les visages, les yeux, les attitudes, les voix. Tu finis par t’endormir mais tu sais que ce sommeil n’est pas réparateur.

Tu vas vivre avec cette forme de culpabilité du juge, avec ce mal être qui sied si mal au besoin de te reconstruire : tu voudrais oublier et faire en sorte que tout soit comme avant, mais ce n’est pas si facile, et il reste encore des jours avant que tu ne retournes dans l’arène avec, peut-être, la chance ou la malchance de devoir de nouveau faire ton « devoir ».

 

La semaine se termine, le week-end commence.

 

Tu avais accepté une invitation chez des amis et tu sais que tu ne peux pas t’y soustraire, et, d’un autre côté, tu te dis que ça fera du bien, que ça te changera les idées.

Mais quand tu arrives, tu sais déjà que la soirée va être  gâchée, parce que tu ne vas pas pouvoir faire autrement que de parler de ton « expérience », après qu’on t’ai questionné, et que ça va gonfler largement les autres, parce que, merde, c’est le week-end et on n’a pas envie de se faire chier avec des histoires glauques : un peu, ça va, mais trop, non, là tu dépasses les bornes de l’acceptable.

Alors tu fermes ta gueule et tu fais semblant de t’intéresser à la dernière dent qui vient de pousser dans la bouche d’un des rejetons de tes amis, au dernier film que tu n’as pas vu mais qui a l’air sympa, et, que tu comprends, l’acteur est absolument génial, le scénario extra sans parler des effets spéciaux.

 

Toi, sans effets spéciaux, mais avec des vrais effets de la vie, tu as plein de films dans ta tête qui, mine de rien, continuent de tourner en boucle en changeant continuellement.

Tu restes poli, gentil, mais on sent bien que tu n’es pas dans le coup, alors on te propose un verre, histoire de te mettre au diapason, mais tu sais que les verres auront beau s’accumuler, ils ne te donneront au plus qu’une bonne envie de vomir ou t’entraîner dans un coma bienfaisant.

 

Tu deviens le trublion de la soirée, l’ours mal léché, l’empêcheur de tourner en rond, alors, tu vas t’isoler quelque part où c’est possible afin de poser tes valises.

Le fait d’être fumeur te le permet et tu te dis que grâce à cet état, tu ne vas jamais arrêter la cigarette : c’est si bien de pouvoir s’évader d’un groupe en ayant un prétexte, même si ce n’est pas le véritable.

 

La soirée se termine : bises, bises, on se revoie bientôt, faites bonne route et faites attention, il gèle, ça risque de glisser…

 

On rentre, on va se coucher, il est tard et ton taux normal de sommeil semble avoir diminué ces derniers jours, au point que tu ne te sens pas fatigué, mais épuisé, malgré des nuits à tomber comme une masse mais qui n’ont pas été réparatrices.

 

Le dimanche est plus sobre.

Rien de prévu, tu peux vaquer à des occupations plus terre à terre, comme faire ton ménage, ton repassage, bricoler le bout de tuyau cassé dans ton atelier, regarder un film, ne rien faire.

 

Non, surtout pas ne rien faire, rester occupé, l’esprit attentif à n’importe quoi mais pas ne rien faire.

Ce serait la possibilité à tes pensées de ressurgir et de t’entraîner de nouveau « là bas » alors que tu n’en as pas spécialement envie et que, de toute façon, tu y retournes demain, parce que c’est lundi, parce que c’est reparti.

Continuer à t’occuper les mains, l’esprit, tout ce qui est possible pour ne pas y penser.

 

Fin du week-end, bonsoir, bonne nuit.

 

Demain c’est lundi.

 

D’habitude, ça ne te fait rien.

 

Mais là, le lundi.

 

C’est pourri.

 

 

VI/ Septième journée

 

Retour devant tribunal.

 

Café.

 

Bonjour à ceux que tu connais.

 

Entrée Tribunal.

 

Les bancs.

 

Les boules (dans tous les sens).

 

Le tirage au sort.

 

Les gens.

 

Les regards.

 

Pas tiré au sort.

 

Retour vie normale.

 

Fin de la journée et de la suivante.

 

 

VII/ Neuvième et dixième journée


Idem.

 

Tirage au sort.

 

Tu avais presque oublié que tu pouvais encore faire parti du procès suivant, et tu te disais qu’il y en avait tant qui n’avaient jamais participé que ça ne pouvait tomber que sur eux.

 

Pas de chance, ça tombe sur toi et sur quatre autres personnes qui ont déjà participé à une affaire.

 

Tu prends ta place.

 

Tu n’en as pas envie.

 

C’est comme ça.

 

C’est reparti.

 

La boule dans le ventre.

 

Tu avais vainement espéré, mais tu y es et tu dis que tu vas faire de ton mieux.

Tu pensais pouvoir t’habituer, et bien, c’est le contraire, parce que chaque procès est différent, chaque accusé, chaque témoin, chaque avocat, chaque assesseur, chaque juré ou presque, puisque tu te retrouves avec deux jurés de connaissance, mais différents eux-aussi, puisque l’affaire n’est pas la même.

 

Les seules habitudes qui te restent sont la connaissance des lieux et les endroits  où fumer.

 

Il n’y a que le président qui soit la même personne.

 

Tu vas de nouveaux être obligé d’être concentré et d’écouter tout de A jusqu’à Z, de faire en sorte d’être le plus objectif possible, même si ce sont les journées de trop.

 

Tu penses à ceux, en ces jours avant Noël, qui vont tranquillement faire du lèche-vitrine afin de trouver un cadeau pour leurs proches, et toi, tu vas regarder ces gens qui sont victimes ou proches de l’accusé, familles, amis, qui ne fêteront plus jamais Noël de la même manière : drôle d’anniversaire qui tombe trois jours après l’issu du procès.

 

La joie et la magie n’irradieront pas ces âmes à jamais blessées et brisées.

 

Et, comme la première fois, il faudra te sentir proche de tes collègues, le tutoiement viendra, les échanges vifs, les restos ensemble, les petits cafés et les cigarettes qui se consumeront, les rires libérateurs, les silences, les retours à la maison avec tes angoisses et tes impossibilités de partager tout.

 

Pendant quarante huit heures.

 

Débats.

Témoins.

 

Suspensions. (Un peu comme ta vie).

 

Avocats.

 

Plaidoiries.

 

Délibérés.

 

Verdict.

 

Mal.

 

Oublier.

 

Très mal.

 

Oublier. Oublier.

 

Besoin d’un câlin.

 

Oublier, oublier, oublier.

 

Dormir.

 

Oublier, oublier, oublier, oublier.

 

Sonnerie de fin des cours : les vacances, ouais !

 

Oublier, oublier, oublier, oublier, oublier, oublier, oublier, oublier, oublier…

 

 

Dernière journée


C’est Noël.

Je me rends compte que je n’ai même pas pensé aux cadeaux, alors je me précipite dans les boutiques encore ouvertes afin de pallier à ce manque.

 

Il fait trop chaud pour une veille de Noël, mais la météo l’a voulu ainsi : Noël au balcon, Pâques aux tisons, dit l’adage.

 

On verra bien.

 

Je gravite de boutiques en boutiques, je marche au milieu de la foule compacte et aussi retardataire que moi, je choisis, je souris à une vendeuse, à mon voisin.

 

C’est la fête, c’est le moment où tout le monde aime tout le monde, sauf les grincheux, mais il y en a peu.

 

Je m’arrête au coin d’un chalet spécifiquement dédié à ce petit (voir misérable) marché de Noël, tradition séculaire des régions de l’est de la France et des pays avoisinants,  qui s’étend désormais de l’Allemagne jusqu’au Sud de la France : il n’y a pas de petits profits et quand quelque chose fonctionne, autant profiter de la manne…

 

Je prends un vin chaud que je sirote tranquillement.

 

Ce soir, ce sera jour de fête.

 

Deux jours, à peine, que le dernier procès auquel j’ai pu assister s’est terminé.

Deux jours seulement.

 

Et je suis dehors, à respirer pleinement les odeurs de marrons chauds, de chichis, de churros, de friture de toute sorte.

 

Et je m’emplis de ces odeurs, je m’en délecte : je suis « libre ».

 

Je récupère mes paquets et je rentre « à la maison ».

 

Je m’apprête à emballer tous les cadeaux prévus pour les uns ou les autres.

 

Je laisse tout tomber.

 

Je m’effondre.

 

Et, comme un gosse, je vais me mettre à chialer, seul dans mon coin, le cœur empli de l’insatisfaction totale de ce que j’ai pu vivre.

 

C’est Noël.

 

Et moi, je pense aux victimes, aux familles, qu’elles soient de l’accusé ou des accusés, je pense à ceux qui sont en prison, je pense à moi, si j’avais été sur le banc des accusés, sentiment bien égoïste, en me demandant combien de personnes auraient pu témoigner contre moi ou pour moi, je pense à tout ce théâtre dans lequel je fus un acteur majeur, bien que n’ayant qu’une voix, mais une voix qui a modifié le destin de tant de personnes.

 

Je n’arrive plus à m’arrêter de pleurer : sur moi-même ?

 

Certainement.

 

Difficile d’assumer.

 

Ca prendra le temps, mais je retournerai dans mon quotidien, comme tant d’autres.

 

Je continuerai à vivre, malgré tout.

 

Dans la rue, j’entends des chants de Noël et je vois, de ma fenêtre, des visages joyeux, heureux de fêter ce moment.

 

J’ouvre ma fenêtre et je laisse le flot de ces chansons désuètes m’imprégner.

 

C’est Noël.

 

Je vis.

 

Je suis libre.

 

J’ai mal.

 

 

 Paroles de jurés


Juré                                                                          Micheline Mortagne

 

J’ignore pourquoi cette année là je ne participai pas au tirage au sort des jurés d’assise.

Cette réunion se tient chaque année dans l’un des villages de mon canton où un élu de chaque commune concernée se présente avec sa liste électorale.

Cela se fait dans les règles imposées par le protocole avec un sérieux exemplaire. On tire au sort la commune, puis l’élu de la commune tirée au sort désigne avec des jetons de loto le numéro de la page puis celui de la ligne dans le listing officiel aboutissant sur le nom d’un électeur.

Seules les personnes trop jeunes ou trop âgées ou ayant une quelconque incompatibilité connue avec la qualité de juré ne sont pas retenues à ce niveau. Usuellement, la presse quotidienne locale publie dans les jours qui suivent les noms des personnes désignées.

C’est ainsi que j’ai appris que mon collègue adjoint était tombé sur mon nom. A ce loto, j’avais eu une chance sur 420 pour que le sort me désigne. 100 % des « gagnants » ont participé. J’avais participé à celui-ci sans le vouloir, sans le savoir et, pour une fois, j’avais « gagné » ! Confus sans doute par le hasard qui lui avait fait me désigner, mon collègue n’avait pas osé me prévenir lui même.

Sachant que normalement, un tiers seulement des personnes désignées par ce premier tirage au sort sont susceptibles de siéger aux assises l’année suivante, cette nouvelle ne me préoccupa pas particulièrement. Je l’oubliai même.

C’est par courrier que j’appris en début avril que je faisais partie du jury de la session du second trimestre.

Une autre lettre très officielle me parvint quelques jours plus tard, m’expliquant les modalités pratiques. Je la lue et relue, un peu septique et incrédule. Je ne savais trop qu’en penser mais quand je réalisais ce qui m’arrivait, je pris vite conscience de l’importance de la tâche qui m’incombait et du sérieux qu’elle nécessiterait. J’en parlai discrètement autour de moi, et, de la même manière que lorsqu’un cancer vous atteint, vous apprenez que de nombreuses personnes proches sont victimes du même mal que vous, j’appris que plusieurs personnes de mon entourage avaient déjà été désignées juré d’assise.

Alors, pourquoi pas moi ?

Hormis mes fonctions d’élue et ma qualité de « mère de famille », je n’avais pas d’activité professionnelle.

J’allais donc pouvoir être utile à la société, avec un grand S. Je me sentais prête à assumer le rôle que le sort m’avait assigné, tout en me demandant bien, non sans appréhension, comment cela allait se passer.

J’allais avoir pour la première fois en face de moi des acteurs de viol, d’attaque à main armée, de crime…

 

J’arrivai bien en avance au tribunal le vendredi de la convocation.

Je n’aurais pas voulu qu’un quelconque obstacle sur la route ou la difficulté de trouver une place de stationnement me fassent arriver en retard au palais de justice.

Nous nous retrouvâmes ainsi à plusieurs, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes, installés dans la grande salle d’un majestueux bâtiment situé à l’ombre de l’Arche Héré, assis sur les bancs de bois semblables à ceux de nos églises.

On fit l’appel et ceux qui ne pouvaient assumer leur rôle durent se justifier.

De rares prétextes graves (santé, profession) sont seuls admis pour être exempté. Un court film nous fut projeté, un juge d’application des peines nous expliqua le système pénitentiaire, en quoi consistait le fait de purger une peine, les remises de peine, le rôle de la Justice.

Une greffière distribua à chacun un ticket d’accès au parking voisin valable pour la durée de la session, et, après quelques dernières consignes, nous fit visiter les lieux et surtout, la salle des délibérations et comment y accéder dans le dédale des couloirs. Je me sentais comme une collégienne de sixième un jour de rentrée : attentive et disciplinée, pleine de bonnes résolutions.

 

La session

 

Les choses sérieuses commencèrent le lundi.

 

Nous avions rendez-vous à 9 heures.

C’est une bonne demi-heure à l’avance que je garai ma petite voiture sur le parking voisin encore presque désert.

Un peu anxieuse, je guettai la venue d’un collègue pour ne pas pénétrer seule dans le palais de justice et pouvoir m’installer à côté d’un visage connu sur les bancs devenus déjà presque familiers.

Les deux ou trois premières rangées nous étaient réservées sur la droite. De l’autre côté de la large allée centrale se tenaient la partie civile et les témoins. Le public occupait les places plus à l’arrière.

Jurés potentiels, nous n’étions plus que des numéros et un dernier tirage au sort allait désigner ceux d’entre nous qui siègeraient pour la première affaire.

Mon cœur se mit à battre très fort quand mon numéro sortit « du chapeau ».

Je me levai avec un calme très apparent, avançai sans hâte vers l’endroit où la cour dont j’allais peut-être faire partie siégerait, fixant droit devant moi un point fictif situé au delà du mur en face, n’osant jeter un regard ni à droite vers l’accusé et devant lui son avocat, ni à gauche où se tenait l’avocat de la partie civile avec, derrière lui, l’avocat général.

Je sentais le regard pesant des uns et des autres qui me jaugeaient.

Je ne fus pas récusée.

Je grimpai les deux ou trois marches de l’estrade pour aller m’asseoir sur un des fauteuils de velours rouge situé à la gauche du président, à la place qui m’était attribuée.

Je n’avais plus de nom, j’étais un pion anonyme, le Nième juré.

Tous les jurés et suppléants furent désignés ainsi l’un après l’autre dans un silence religieux.

 

Vint l’instant solennel de prêter serment :

Le président de la Cour :

Vous jurez et promettez d’examiner avec l’attention la plus scrupuleuse les charges qui seront portées contre X, de ne trahir ni les intérêts de l’accusé, ni ceux de la société qui l’accuse, ni ceux de la victime ; de ne communiquer avec personne jusqu’après votre déclaration; de n’écouter ni la haine ou la méchanceté, ni la crainte ou l’affection; de vous rappelez que l’accusé est présumé innocent et que le doute doit lui profiter; de vous décider d’après les charges et les moyens de défense, suivant votre conscience et votre intime conviction avec l’impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme probe et libre, et de conserver le secret des délibérations, même après la cessation de vos fonctions.

Chaque juré l’un après l’autre :

Je le jure !

Nous nous retirâmes dans la salle des délibérations pour quelques dernières consignes données par le président avant le retour protocolaire dans la salle d’audience.

Courte attente derrière la porte des neuf jurés et des deux suppléants derrière le président et ses deux assesseurs, vêtus de leur longue robe noire de magistrat avec rabat blanc plissé.

La sonnette vibra…

Entrée.

-La cour !

Le procès commença après que nous eûmes pris place et que nous fûmes autorisés à nous asseoir.

Diverses lectures, auditions puis plaidoiries se succédèrent.

Je vivais un film !

Il me trottait dans la tête tout un tas de réflexions et d’appréciations qu’il ne fallait pas extérioriser.

Nous devions rester neutres, les questions que nous étions autorisés à poser ne devant traduire aucun sentiment, aucun jugement de notre part, mais simplement viser à éclaircir quelque point obscur des circonstances pour lequel le prévenu était jugé ou quelques traits de sa personnalité.

Dans le cas contraire, nous risquions d’être expulsés.

Je n’en posai pas, un peu pétrifiée par l’affaire assez sordide, par le fait d’être pour la première fois en face d’un probable futur coupable.

J’osais à peine le regarder.

Je prenais des notes, autant pour me donner une attitude que pour pouvoir faire le point ensuite.

 

À la fin du second jour, au retour dans la salle après de longues et intéressantes délibérations, j’avais le sentiment d’avoir eu entre mes mains le destin d’un homme.

Que la peine qu’il allait purger dépendait en partie de moi, même si j’en partageais le treizième de la responsabilité avec les autres jurés et le président. Je pensais néanmoins que nos réponses aux questions posées étaient justes et réfléchies.

 

Par solidarité, des liens s’étaient créés au sein de notre groupe.

Chaque fois que l’on se retrouvait avant d’entrer au tribunal pour le tirage au sort d’une nouvelle affaire, nous échangions nos impressions.

Heureux parfois d’avoir échappé à de douloureux témoignages.

Lors de la pause de midi, je préférais prendre seule mon repas puis faire quelques pas dans le parc voisin afin de mieux me concentrer et aussi de prendre mes distances.

J’avais dû pour cela éviter habilement la compagnie d’un autre juré dont je ne partageais pas la façon de voir les choses et qui cherchait être en ma présence. J’avais besoin de calme et de solitude !

Je fus un peu déçue d’être récusée ou non désignée pour d’autres affaires mais je fus retenue pour deux autres.

La dernière de la session n’eut pas lieu sur décision du président. Il estima que le prévenu ne pouvait être jugé correctement dans les deux jours prévus et après discussion entre les diverses parties, le jugement fut remis à la session de septembre.

Hélas, quelques semaines plus tard, j’appris par la presse que le prévenu avait torturé à mort son jeune codétenu dans sa cellule. Geste qui lui vaudra d’être condamné à perpétuité cinq ans plus tard lors du jugement de ce nouveau méfait. Par une étrange coïncidence, à l’instant où j’écris ces quelques lignes, la presse reparle de ce sinistre individu, réveillant en moi quelques vieux démons que je croyais avoir vaincus.

Je fus bouleversée à l’idée que j’avais failli contribuer au jugement de cet individu dangereux et que, si le jugement avait eu lieu, le drame aurait peut-être été évité !

Bref, nous étions libérés de nos obligations avec un peu d’avance. Mais penauds, nous ne nous dispersâmes pas de suite comme des écoliers le jour des vacances. Nous étions conscients de ne plus nous revoir, mais d’avoir fait ensemble un sacré bout de chemin.

 

 

L’après

 

Près d’une dizaine d’années ont passé.

J’ai détruit mes notes et je me suis tue, de crainte de violer le secret, mais ces deux semaines graves me sont restées très longtemps présentes à l’esprit. Obsessionnelles.

Les souvenirs ne s’estompant que très lentement. Quelques détails s’envolant dans l’oubli. Il est certain qu’on n’est plus jamais le même après.

 

Je porte depuis un regard différent sur les condamnés, sur les prisons, sur la justice.

Avant, je n’avais pas  d’opinion sur la question, ou plutôt peut être, comme beaucoup, quelques préjugés erronés.

J’ai compris surtout que les condamnés  sont juste privés de liberté. Quelle que soit la cause de leur condamnation, ils restent néanmoins des hommes et qu’ils doivent bénéficier de conditions carcérales dignes.

La punition ne doit pas transformer le condamné en un individu plus délinquant à sa sortie de prison qu’à son entrée, elle doit lui donner les possibilités d’une réelle réinsertion sociale et le cas échéant d’un traitement psychologique.

 

Quant à la sentence, il est juste qu’elle prenne en compte la souffrance de la victime et de ses proches.

Juger n’est pas venger, si c’est punir un individu, ce doit être aussi de protéger la société.

C’est en cela que remplir la fonction de juré n’est pas une simple formalité.

 

Et si le sort me désignait une nouvelle fois, je l’accepterais et participerais avec le même sérieux, jugeant en mon âme et conscience, forgeant mon intime conviction de manière la plus « professionnelle » possible et avec la même crainte de commettre une erreur.


 

Trois questions…                                                      Sylvie Trouvain

 

Qu’avez vous ressenti quand vous avez reçu le courrier vous indiquant que vous étiez juré?

 

Moi mon impression, je croyais que c’était une facture et oh ! Surprise ! J’ai appris que je pouvais être juré !

Je me suis posé la question : est-ce que je serai a la hauteur de ce qu’on me demande ?

La question suivante a été : comment je vais m’organiser avec ma famille mon mari militaire et mes 3 enfants ? De savoir si je prenais la voiture, le train, savoir ce qui coûterait le moins cher aussi ?

 

Qu’avez vous ressenti lors de la session de procès, et le cas, échéant, lors des procès ?

 

Alors, grosse pression dès l’arrivée à la cour d’assisses, quand on rentre, qu’on doit enlever ceinture, bijoux, se faire fouiller le sac…

Ensuite présentation de ce qu’on attend de nous et la question revient : serais-je à la hauteur ?

 

L après-midi arrive, le procès pour meurtre,  et là l’angoisse monte : 1 juré tiré au sort, puis 2 puis 6, et là pour le 7ème juré,  j’entends mon nom.

 

Je me lève, et là, on sent tous les regards se poser sur vous : c’est terrible, on a envie que le sol se dérobe sous vos pieds.

 

Une fois assise j’ai dû mettre bien trente minutes avant d arrêter de trembler : la présentation de l’accusé, de voir la famille en face de soi, c’est très dur a gérer.

 

La première pause  avec les jurés  a été la bienvenue, surtout que je me sentais bien avec eux, d’avoir le même ressenti sur l affaire.

Je ne me sentais plus seule, mais moi, en étant juré suppléant, cela a été dur d’attendre, de ne pas savoir le verdict, une attente frustrante de trois heures dans une pièce sans rien, ni lecture, ni café.

 

Le verdict a été annoncé et là, incompréhension : 15 ans et il faut sortir vite.

Retour dans la salle avec les jures qui n’ont plus le droit de me dire quoi que ce soit sur le verdict.

 

Comment vous êtes vous senti après, dans votre environnement professionnel et familial ? 

 

Le retour dès la sorti du procès, arriver à la gare, je me sentais vidée.

Une fois montée dans le train,  les larmes ont coulé sans que je puisse m arrêter, un sentiment de tristesse pour cette famille déchirée.

Le retour a la maison n a pas été simple : on demande combien il a pris et là, c’est la consternation: « – C’est tout  ce qu il a pris ? », donc je m énerve  après ma fille, lui explique qu’elle n était pas  au procès.

 

Mais depuis ce jour je pense chaque jour à l’accusé,  à ses enfants,  aux beaux parents.

 

Tout ce que je peux dire c’est qu’on sort de là différent et on voit la vie autrement.

 

 

Ecriture à 4 mains                                           Chantal et Robert C (*)

 

Chantal : Tout a commencé en ce début d’année, au retour de courses, une lettre dans la boîte à l’entête de la République Française sous le drapeau tricolore.

Premier réflexe, celui de l’ouvrir pour savoir avec inquiétude ce que cette chère république pouvait bien me reprocher. Un excès de vitesse, un oubli de règlement ?

Les mains tremblantes, je découvre que je suis retenue pour un éventuel tirage au sort pour être juré d’assise.

C’est moi qui suis assise devant ce courrier, malgré les paroles rassurantes de mon mari.

 

Robert : Ce n’est rien, juste du peut-être, on a jamais rien gagné au loto, comment veux-tu que tu gagnes aujourd’hui.

 

C : Cette lettre, je la classe dans le panier des papiers en attente, bien en dessous pour oublier.

Les mois passent…

Dans mon courrier, alors que je n’y pensais plus, une enveloppe brune attire mon attention : en plus du logo de la RP, dans un coin de l’enveloppe je vois inscrit : «Cour d’appel de Nancy».

J’ouvre fébrilement pour découvrir que j’ai été tirée au sort. Je suis juré titulaire N° 31.

 

L’angoisse…

 

Non, il fallait bien que cela me tombe dessus.

Je feuillette rapidement, pour arriver à la page donnant les clauses d’un éventuel refus.

Pas le choix : « obligatoire » dit le document. N’étant pas âgée de plus de 70 ans, ni malade, impossible de m’y soustraire, sinon c’est une amande de 3750 €.

Il reste encore trois semaines avant le grand jour. Mes nuits sont agitées et la journée je cherche dans mes connaissances la personne qui pourra me donner un petit indice sur ce que je vais devoir faire durant les quinze jours de session.

 

Arrive le jour J, celui où tout commence. La veille, en plus du réveil, mon mari a programmé son portable pour être sûr de ne pas manquer l’heure du lever.

Il est 6h30 quand la sonnerie se fait entendre, je n’ai pas beaucoup dormi. Dur, dur…

Pas le fait de se lever, mais de ce qui m’attend aujourd’hui.

Sur l’autoroute en direction de Nancy c’est l’heure de pointe, il y a une circulation intense.

Je ne peux pas conduire, je suis mal, c’est mon mari qui va prendre le volant jusqu’au tribunal. Petit déjeuner impératif, et en route vers la galère.

 

La voiture au parking, nous arrivons devant la cour d’appel ou nous retrouvons d’autres jurés. Le contact est chaleureux. Tous sont comme moi, assez stressés, inquiets de ce qui va se passer.

Après le passage obligatoire sous le portique de détection, nous sommes dirigés vers le premier étage, et attendons devant la porte du tribunal. Celle-ci s’ouvre et nous entrons dans une salle superbe.

 

(*) A  leur demande, les noms ne sont pas communiqués.

Ça y est, cette fois les dés sont jetés. Matinée d’informations avec les avocats et le président du tribunal qui nous expliquent les grandes lignes. Chacun prend ses notes, c’est cet après-midi que ça commence, et il est interdit de se louper.

Il est presque midi quand ils nous libèrent pour le repas. Nous nous retrouvons entre filles au restaurant, chacune exprimant ses sentiments et ses craintes.

 

R : A la sortie du tribunal, je retrouve mon épouse, ce n’est pas la grande forme, mais c’est assez détendu. Avec quatre autres jurées, nous nous retrouvons dans un petit restaurant non loin du tribunal.

C’est sympa, elles discutent de ce qui a été dit ce matin chacune cherchant à rassurer l’autre, mais derrière ces belles paroles je peux lire l’inquiétude.

 Je connais bien ma femme, c’est du paraître, en fait elle est morte de trouille. Plus de tribunal, elle sait maintenant comment ça va se passer, mais la peur est de se tromper dans son jugement.

 

C : 14h30. Retour dans la salle d’audience, cette fois c’est du sérieux. Un homme va être jugé pour le meurtre de sa femme. Le président décline le nom du prévenu et son chef d’inculpation avant qu’il ne soit jugé. Vient le tour de tirer au sort les jurés. Le président égrène les noms prénoms et numéros de tous les jurés avant de placer une à une les boules numérotées dans la boite.

 

R : Je suis dans la salle en face des bancs ou sont installés tous les jurés. Je ne sais pas, moi, comment cela va se passer, mais le bruit des boules tombant dans la boite en bois après l’énoncé de l’identité du juré est quelque chose de très impressionnant. Ça fait un bruit d’enfer, cette boite placée sous le micro, je ne sais pas si cela est fait exprès, mais moi juré, il y a des chances pour que ça me fasse flipper.

 

C : Le premier juré est tiré : c’est la dame qui mangeait avec nous à midi, puis un homme « récusé ».

Mon cœur bat très fort, je tremble en croisant les doigts pour que mon nom ne soit pas cité. Ouf !!! C’est fait, les sept jurés sont tirés, et je n’en fait pas partie.

Avec mon mari je reste pour assister au début du procès, histoire de voir comment cela se déroule en vue d’un éventuel tirage la prochaine fois, puis retour chez moi, assez perturbée mais avec deux jours de tranquillité avant d’y retourner mercredi pour un autre procès, celui-là assez difficile, une affaire de viol sur mineurs.

Mercredi matin, c’est le même rituel que lundi, jusqu’à se retrouver de nouveau devant la porte de la cour d’assises. Madame le premier juré est là, et les questions fusent. Malheureusement elle ne peut rien dire, et de plus elle a la discrétion suffisante pour ne pas affoler les autres avant l’audience. Retour dans la grande salle aussi angoissée que la première fois.

 

R : Cette fois c’est un huis- clos, et je reste à attendre juste avant le portique de détection, profitant de la chaleur du radiateur, jusqu’à la sortie de ceux qui ne seront pas tirés au sort.

 

C : La sonnerie retentit et la cour entre toujours dans le même rituel. Le président relate les faits, mais l’accusé n’est pas là refusant de paraître dans le box.

Le président nomme à nouveau tous les jurés avant que le tirage ne commence. Je suis en plein stress quand j’entends appeler : « Premier juré N° 31 Mme —C—-. »   Mais c’est moi !!! Je me lève dans un état second et me dirige vers le siège qui m’est acquis.

Je me pose beaucoup de questions.

Dans quelle galère suis-je ? Je vais devoir décider du sort d’un homme que je ne vois pas (ce qui est frustrant). Les autres jurés s’installent autour de moi et ceux qui n’ont pas été tirés au sort quittent la salle.

R : J’entends des bruits de pas dans les escaliers. Voilà c’est fait pour le tirage. Je guette ma femme sans la voir. Un monsieur avec qui nous avons parlé avant qu’il ne rentre dans le tribunal me dit qu’elle arrive. L’ex premier jurée s’approche pour me dire que cette fois c’est ma femme qui a pris sa place, le monsieur a donc confondu mon épouse avec une autre. J’ai mal pour elle, j’imagine dans qu’elle état elle doit être, et je n’aimerais pas être à sa place. Je vais rentrer à la maison, pour venir la rechercher ce soir.

 

C : Tout le monde est installé, le procès commence.

Beaucoup de témoins défilent et débitent leurs récits. Je prends des notes et écoute attentivement toutes ces révélations.

C’est très difficile pour moi…. Je vois cette gamine qui à l’âge de ma petite fille. Sachant ce qu’elle a subi, c’est une horreur…

Suspension d’audience. Je me retrouve dans une salle avec le président et les autres jurés. C’est un silence lourd et pesant qui m’envahit. La pause est terminée, l’huissier vient nous rechercher, et c’est reparti. Nous ne sortirons qu’a vingt heures.

 

R : Il est 17h00 je n’y tiens plus, je reprends la route de Nancy. Je n’ai pas fait grand-chose aujourd’hui, mon esprit étant ailleurs, j’ai juste téléphoné au resto préféré de ma femme pour savoir s’il y avait de la place pour ce soir.

Je pense qu’elle aura besoin de ça pour se délasser.

Je suis sur la place depuis deux heures inquiet de ne rien voir bouger, mais le tribunal est encore éclairé, ça ne doit pas encore être terminé.

Le portable sonne, elle demande où elle me retrouv ;, en la voyant arriver, j’imagine sa journée, elle est lessivée.

 

C : Je suis fatiguée, pas le courage de rentrer faire à manger.

Mon mari m’emmène au restaurant, mais ça ne descend pas.

J’adore ce plat mais la nourriture reste bloquée dans mon estomac.

Nous rentrons nous coucher, mais pour moi la nuit sera blanche pensant sans cesse aux évènements de la journée, et retourner pour le jugement définitif m’angoisse encore plus.

 

C : Le jeudi est là, de nouveau la route, et l’angoisse devant le tribunal.

Je me retrouve de nouveau devant cette cour.

Toute la journée d’autres témoignages vont se succéder.

La pause de midi, encore des témoignages, avant que n’arrive le plus difficile, la délibération.

Je vais devoir juger un homme pour des faits horribles en mon « âme et conscience » ou selon votre intime conviction comme dit le président.

Ma conscience, mais qu’elle est-elle ?

Ma conviction ?

Vu ce que j’ai entendu ma conviction est évidente.

Ai-je bonne conscience ?

Je ne sais pas.

Le temps passe, chacun expose ce qu’il ressent et le vote se déroule.

Nous arrivons au verdict, le président prononce la condamnation.

Le soulagement, c’est fini, mais je ne vais pas mieux pour autant, me posant encore plein de questions.

Sortie du tribunal, bouffée d’air frais, je retrouve mon mari, et nous rentrons à la maison.

Pour cette semaine c’est fini, mais hélas il va falloir revenir lundi.

Un week-end de détente, et retour au tribunal, mais cette fois le prévenu n’ayant pas été retrouvé, il n’y aura pas d’audience et pas de tirage au sort.

Je repars chez moi un peu mieux mais avec la pensée du procès qui débutera mercredi matin.

Par habitude nous nous retrouvons devant la porte du tribunal bien avant que celle-ci ne s’ouvre.

Echanger, rassurer, ou se sentir rassurer, c’est peut-être là le besoin d’arriver quelques minutes plus tôt. De nouveau le portique, les escaliers et la grande salle d’audience.

 

R : Il fait moins froid ce matin et comme c’est encore un huis-clos, je vais faire un tour en ville en attendant la fin du tirage au sort des jurés pour savoir si je rentre seul ou pas.

 

C : Nous, nous nous retrouvons par affinité sur les bancs dans l’attente de ce maudit tirage. Mon cœur se serre, j’ai une boule au ventre, et je tremble de tous mes membres.

La sonnette retentit, tout le monde se lève.

Deux mots qui vont rester longtemps dans ma mémoire : «  La cour ».

Le président entre en compagnie de ses assesseurs, il décline l’identité du prévenu et le chef d’inculpation juste avant le tirage au sort des jurés.

Le cauchemar recommence.

C’est de nouveau mon numéro qui sort en premier, le président prononce mon nom, me voilà à nouveau premier juré.

Je me sens vaciller quand je me lève, rassemblant mes dernières forces je me dirige vers l’auditoire.

J’ai fait deux pas quand j’entends la voix de l’avocate de la défense qui prononce sans même me regarder : «  Récusée ».

A cet instant j’éprouve un grand soulagement, mais en même temps un sentiment de frustration, voir même vexatoire.

Je m’interroge sur quels critères on vous récuse.

Sûrement pas sur mon faciès, elle ne m’a pas regardée.

Sans doute en relation avec mon âge. Etant la plus âgée de la session, elle a sûrement pensé que je serais impitoyable à l’égard de son client.

Cette fois c’est vraiment fini, je sors de la grande salle avec les autres jurés non sélectionnés. L’émotion ayant été trop forte, je craque.

De gros sanglots m’envahissent, je pleure, tremble et je ne peux plus me contrôler.

Tous m’entourent et me consolent, je n’arrive même pas à composer le numéro de téléphone de mon mari pour qu’il vienne me rechercher.

L’agent de l’entrée me fait asseoir près du radiateur, il ne veut pas que je sorte dans cet état.

Mon mari arrive tout ému de me voir comme ça. Je remercie le gardien pour sa gentillesse, et nous quittons le tribunal.

 

R : Sur le chemin jusqu’à la voiture, dans les sanglots elle me raconte ce qu’elle vient de vivre. Je ne sais pas quoi dire, je tente de la consoler, mais les mots justes ne sont pas là et je préfère me taire.

 

C : Nous repartons vers la maison et les 25 kilomètres se feront dans le silence.

Rentrés chez nous, je suis vidée, pas envie de faire quelque chose.

Même à table rien ne passe.

La journée se poursuit dans le canapé devant la télé que je regarde sans rien voir.

Encore une nuit agitée pleine d’images qui reviennent.

Des mots qui résonnent dans la tête.

Cette sonnerie juste avant le fatidique « la cour » et puis des questions.

La conscience d’avoir envoyé quelqu’un en prison.

Avons-nous étés trop sévères ou pas ?

Cette question qui va torturer mon esprit pendant encore de longues semaines.

Dehors c’est bientôt Noël, ça bouge partout dans la ville et les magasins, mais je n’arrive pas bien à me projeter dans cette atmosphère de fête.

Ce qui me gêne, en plus, c’est le déballage, l’étalage de la vie de ces gens bien souvent miséreuse et moi je dois effacer d’un seul coup de balai toutes ces choses.

Impossible, je crois que ça va hanter ma mémoire pendant longtemps.

 

R : La vie reprenant son cours entourée par les enfants et petits-enfants, je pensais que mon épouse allait vite passer à autre chose, et quand suite à votre mail, je lui ai demandé de raconter son vécu, elle a d’abord accepté et commencer à écrire quelques lignes, avant que je ne sois obligé de la forcer pour qu’elle termine son récit. Maintenant, après une grosse déprime, elle tente de passer à autre chose, et je suis d’accord avec elle. La seule façon d’oublier ça sera le temps qui passe, mais je crois sans doute comme vous qu’on ne sort pas vraiment intact d’une telle épreuve.

 

 

Epilogue


Le rôle de juré de Cours d’Assises, comme vous l’aurez compris à la lecture de ce texte et des témoignages qui ont suivi, n’est pas chose facile et peut, dans certains cas et en fonction de la fragilité des uns et des autres, devenir traumatisant pendant longtemps.

 

Malgré le dépôt d’une proposition de loi en 2008  afin de permettre la mise en place d’un soutien psychologique pour les jurés de Cour d’Assises, toujours rien n’existe, ce qui pourtant semblerait s’avérer nécessaire pour certains.

 

La longueur des procès est aussi variable et les jurés tirés au sort ne peuvent se désister de leur rôle, le procès le plus long en France, à l’heure où j’écris ces lignes, ayant été celui de Maurice Papon (entre le 18 septembre 1996 et le 2 avril 1998).

 

Les délibérés peuvent aussi s’avérer fastidieux et il n’est pas rare que les jurés soient mis au secret dans une caserne ou un autre bâtiment public répondant aux normes de procédures pénales pendant plus de quinze jours !

 

Imaginez-vous être séparé de vos proches, de vos amis, de votre travail pendant des périodes aussi longues sans que cela ne laisse de traces ?

 

C’est pratiquement impossible : il reste, derrière ces expériences, un besoin vital de se reconstruire et d’oublier, ou plutôt, de vivre avec cette parenthèse plus ou moins éprouvante, plus ou moins déstabilisante.

 

Le juré n’est qu’un homme parmi tant d’autres, avec ses joies et ses blessures, ses problèmes du quotidien et rien n’est fait, dans une Cour d’Assises, pour le préparer à ce qu’il va vivre : il n’a pas les connaissances des magistrats et se retrouve immergé dans un monde complètement différent de ce qu’il vit habituellement, sa sensibilité est mise à rude épreuve, car il faut le rappeler, dans la plupart des sessions « normales », les jurés peuvent être tirés au sort à chaque procès sans être récusés et devront, de ce fait, participer à l’ensemble des procès.

 

Etre tiré au sort une fois représente, pour la plupart des gens, une expérience avec ce surcroît de curiosité qui entraîne une excitation bien réelle. Mais à l’issu d’un procès, une fois le verdict rendu, la plupart des personnes préfèreraient en rester là et ne jamais avoir à juger une autre affaire. Ce ne sera pas le cas pour tous.

 

En tout état de cause, pas pour moi : à vingt trois ans où, sur une session de six procès, j’ai été tiré au sort cinq fois pour des affaires allant de l’homicide au viol, et deux fois sur quatre procès, vingt cinq ans plus tard pour des affaires du même type, on se rend compte qu’on n’a plus envie d’y être.

Et pourtant, notre ego étant plus ou moins démesuré, on se dit aussi que si c’est quelqu’un d’autre qui avait été à votre place, aurait-il fait mieux ?

Orgueil mal placé qui ne prend pas en considération les qualités humaines des autres et qui se veut référence absolue…

 

Un juré qui a participé à un procès souhaite, dans la plupart des cas, ne pas participer à un second, tellement il est éprouvé par ce qu’il vient de vivre, mais le principe du tirage au sort ne lui laisse pas beaucoup de choix.

 

Etre juré, pour moi, est une épreuve, une expérience, certes enrichissante, mais aussi traumatisante, un moment de no man’s land dans une vie, un moment de dure réalité qu’on n’est pas toujours prêt à affronter.

 

On en ressort toujours vidé, épuisé, et contrairement à un maçon qui a construit son mur avec l’amour du travail bien fait et une satisfaction de son ouvrage, le juré ressort de son expérience avec un sentiment d’ouvrage pas terminé, d’une insatisfaction inhérente au fait que, même s’il a rendu un verdict, il reste toujours une part de doute soit sur la culpabilité, soit sur la peine prononcée.

 

Et il devra vivre avec ses doutes tout le reste de sa vie, avec son insatisfaction.

 

Je remercie encore une fois tous ceux qui m’ont apporté leur soutien dans ces moments particuliers de ma vie, tous ceux qui ont accepté de témoigner, ceux qui voulaient le faire, mais qui n’ont pas pu, tous ceux qui ont fait que j’ai pu écrire cet ouvrage qui ne représente qu’une expérience : la mienne avec tout ce qu’elle a de faux et de romancé, avec ma façon de voir les choses qui ne sont pas objectives, avec mes défauts, avec mes qualités.

 

Dans tous les cas, j’ai tenté, en écrivant cet ouvrage, d’être le plus honnête possible sans renier mon côté éminemment humain et faillible.

 

 

 

 

 

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Hervé Poirine est né le 09 janvier 1964 à Baccarat en Lorraine, cité du cristal et domaine de Bacchus. De cette fragilité et de cette ivresse, il ne pouvait qu’être sensible aux choses de l’art, c’est ainsi que tout petit, avec sa flûte et son calepin, il arpentait la forêt en solitaire et écrivait des poésies qui se sont vite transformée en chansons dès qu’il a su pincer les cordes d’une guitare. De fil en aiguille et au suivant le cours des années, il est devenu musicien professionnel en proposant ses compositions avec le groupe « hp’n’co. » qui s’est produit pendant une dizaine d’années.

 

Parallèlement, sa soif de l’écriture n’a jamais fait défaut et il s’est commis dans des histoires courtes ou nouvelles. Il est aujourd’hui auteur, compositeur, interprète, joue dans le duo « Entre Parenthèses », professeur de guitare, travaille avec des enfants et des adolescents sur divers projets musicaux et d’écriture dans les collèges et lycée et vit à Lunéville, cité de la faïence et cité cavalière. Ainsi retrouve t’on la fragilité et l’envie de galoper plus loin…

 

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