Hervé Poirine

 

 

(France)

 

 

 

J’entendis comme une sonnerie, au départ, je n’y prêtai pas attention, bien enfoui sous mes couvertures, dans ce demi-sommeil qui précède l’éveil. Puis cette sonnerie revint, lancinante.

Machinalement, je décrochai le téléphone à mes côtés et lançai un « Allo ? » d’une voix râpeuse et cassée avant de me rappeler qu’on me l’avait coupé il y avait plus d’un an, après que la Boîte m’eut licencié avec une indemnité qui m’avait permis de survivre six mois avant la descente aux enfers.

Il n’y avait pas que le téléphone, d’ailleurs : je n’avais plus l’électricité ni le gaz, la télévision et l’ordinateur étaient partis entre d’autres mains, et, en ces temps de crises, les taxes ne cessaient d’augmenter et de nouvelles apparaissaient presque chaque mois.

Par exemple, il n’y a pas si longtemps, je pouvais encore noyer mon chagrin dans les bras d’une fille, mais depuis que le gouvernement avait institué une taxe sur les rapports sexuels, mes couilles étaient aussi sèches que du papier de verre ; sans parler de la taxe sur les chasses d’eau qui obligeait tout un chacun, soit à faire ses besoins en pleine nature afin d’économiser l’eau, ce qui, bien sûr, était rigoureusement interdit,  soit à s’amender lourdement, aussi, il n’était pas rare de sentir les effluves parfumées des étrons des voisins pendant des jours avant qu’on ne se décidât à enfin tirer la fameuse chasse. D’accord, l’eau était devenue une denrée rare, mais quand même…

Je ne parle même pas ici des différentes taxes sur l’isolation, le nombre de décibels par habitants, les rejets de méthane (comment s’empêcher de flatuler ?), les rejets de carbone, etc.

Et moins on en avait, plus on nous taxait. Impossible de passer outre, les économies étaient partout sauf en qui concernait les divers contrôleurs embauchés pour vérifier si les citoyens étaient bien à jour, sans compter sur le « civisme » de certains qui n’hésitaient pas à dénoncer leurs voisins, leur famille.

La sonnerie venait de céder la place à des coups sourds contre la porte de la chambre de bonne que j’occupais, dernier vestige que j’arrivais encore à sauvegarder  afin de conserver un minimum de dignité. Je passais le plus clair de mon temps dans mon lit, sous les couvertures, pour me réchauffer le mieux possible. Je ne cherchais plus de travail depuis longtemps, sachant que, d’une part, il n’y en avait plus, et que, d’autre part, mes moyens de communications m’ayant été enlevés les uns après les autres, il devenait difficile de me rendre à un entretien d’embauche pour m’entendre dire à la fin : « On vous rappellera. ». Mais sur quoi tu me rappelles, connard ? Je n’ai plus rien !

Je vivotais donc de petits trafics, de petits boulots au black, sur les marchés, décharger des camions, dans des entreprises du bâtiment par trop regardantes sur la provenance de ses ouvriers, dans des restaurants, derrière les cuisines, enfin, tout ce que je pouvais trouver quand je sortais de dessous mes couvertures.

Aux coups sourds succédèrent des tambourinements et une voix s’éleva : « Monsieur Martin, je suis Maître Machin (je n’avais pas compris son nom, aussi, Machin me convenait-il), Huissier de Justice, et je vous somme d’ouvrir cette porte ou les deux policiers qui m’accompagnent se verront forcés de la défoncer, et, cela va sans dire, les réparations seront à vos frais ! Ouvrez immédiatement ! »

Je lançai un « J’arrive ! » d’une voix encore un peu rauque.

Devant moi se tenait un petit homme grassouillet dont le crâne à moitié chauve était recouvert par une mèche de cheveux, pour donner le change, un type qui avait l’air nerveux et pressé accompagné de deux pandores : un petit maigre, jeune, qui semblait frais émoulu de l’école de Police et qui sautillait d’un pied sur l’autre, mal à l’aise. Il me faisait un peu pitié, mais, après tout, il avait choisi son job. L’autre, grand et baraqué d’une quarantaine d’année, se la jouait flic à l’américaine, Ray Ban miroirs devant ses yeux et mâchant  consciencieusement un chewing-gum : lui m’avait l’air plus dangereux et il m’estima en me regardant de haut en bas comme pour savoir si je représentais un danger avant de reprendre sa mastication.

Bien que n’étant pas aussi grand que le flic de films américains, l’huissier dut quand même lever la tête pour me regarder. Il ouvrit un porte-documents duquel il extirpa un papier qu’il me mit sous les yeux, tellement près qu’il m’était impossible de déchiffrer les caractères. Il secoua les feuilles en disant : « Vous savez ce que c’est, ça, Monsieur Martin ? C’est un Commandement ! Et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, il est de mon devoir de le mener à bien ce jour. Aussi, je vous demanderai soit de payer immédiatement les taxes que vous devez à l’Etat, soit je serai contraint de vous saisir ! ».

Plus il parlait, plus le visage de Maître Machin devenait cramoisi et il postillonnait  tellement que l’encre des feuilles qu’il balançait près de mon visage se couvrait de tâches. A un autre moment, j’aurais pu trouver la situation de ce petit homme comique, mais là, c’était plutôt dramatique.

Quelles taxes avais-je bien pu oublier de payer ? Je n’avais plus rien, je ne voyais vraiment pas de quoi il s’agissait. De plus, je n’avais jamais reçu de courrier de rappel ou de recommandé m’intimant de régulariser ma situation, mais il est vrai que l’Etat, pour diminuer les charges, ne s’encombrait plus de ce genre de détail et venait chercher à la source son obole par des moyens musclés comme ceux que j’avais en face de moi…

Je m’enquis néanmoins poliment auprès de Maître Machin de quelles taxes il s’agissait.

« Mais il s’agit des taxes sur les rêves, bien évidemment !!! ».

J’avais complètement oublié cette nouvelle taxe que l’Etat avait créé il y avait quelques mois de ça. J’avais pensé, à l’instar de beaucoup, qu’il s’agissait d’une plaisanterie et qu’il ne serait jamais possible de calculer les rêves des gens. Cette erreur de ma part me fut confirmée par l’huissier qui reprit : « Selon les articles L-627 et L628 du code des procédures oniriques, il s’avère que vous rêvez beaucoup sans jamais payer quoi que ce soit ! Ne niez pas, je peux vous montrer ici le relevé de l’ensemble de vos rêves depuis les trois mois passés que nous avons, grâce à nos capteurs, réalisé en tenant compte de la durée et de l’intensité de chaque rêve ! Si on y regarde de plus près, il s’avère que vous avez une prédilection pour les rêves érotiques, ce en quoi je ne vous blâme pas, mais ce sont aussi les plus chers ! Nous avons déduit de la somme à payer les quelques cauchemars que vous avez pu faire, après tout, nous sommes humains, mais pour le reste, il faut payer ici et maintenant ou je me verrai dans l’obligation de vous apposer, avec l’aide de ces deux messieurs, ce bracelet inviolable qui nous garantira que vous ne ferez plus aucun rêve, salace ou non ! Alors, quelle est votre décision ? ».

Je tombais des nues : ainsi ces salopards avaient réussi à mettre au point une technologie permettant de quantifier nos rêves et même d’en connaître la teneur ainsi que le nombre ! De même, ils avaient mis en place un système nous empêchant de rêver. Je n’en revenais pas, mais le sérieux de l’huissier et des deux flics me laissait supposer que j’étais bien dans la réalité.

Après un instant d’hésitation, je dis : « Attendez moi un instant, s’il vous plaît, je vais chercher de quoi régulariser ma situation. ».

L’huissier prit un air suffisant et satisfait de ma reddition sans qu’il soit obligé de faire usage de la force à mon égard et en calculant certainement ce que cette a   affaire allait pouvoir lui rapporter.

Je me tournai vers l’espace qui me servait de cuisine, quand je pouvais cuisiner, ce qui s’avérait être un luxe de plus en plus rare, et sortit d’un tiroir deux beaux couteaux de boucher bien aiguisés : on m’avait tout pris jusqu’à présent, mais mes rêves, ils m’appartenaient et il était hors de question que je paie quoi que ce soit pour quelque chose que je ne pouvais contrôler.

Je revins vers les trois hommes et lançai mon premier couteau dans la gorge du plus grand flic, celui que je sentais le plus dangereux, en même temps que j’assénai un grand coup de pied dans les parties de Maître Bidule ou Machin. Mes deux premières victimes, surprises, ne réalisèrent pas ce qui leur arrivait et, avant que celle qui allait devenir la troisième ne dégaine son arme de service, j’enfonçai le second couteau jusqu’à la garde dans son ventre en remontant avec force. Je le retirai et m’occupai définitivement de l’huissier plié en deux en l’égorgeant comme un pourceau, ce à quoi il ressemblait tout à fait.

Une fois ces festivités accomplies, j’allai m’habiller tranquillement : seul à cet étage et les trois hommes n’ayant fait aucun bruit en trépassant, j’avais bien un peu de temps devant moi.

Depuis, je suis en fuite. Je sais bien qu’un jour, on finira par m’avoir. Peut-être que des types  trouvent un jour, un moyen de brouiller les maudits capteurs de rêves, je n’en sais rien.

La seule chose que je sais, c’est que, pour au moins trois personnes sur cette terre, j’aurai été leur pire cauchemar.

Le 01/10/2012

 

 

 

 

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Hervé Poirine est né le 09 janvier 1964 à Baccarat en Lorraine, cité du cristal et domaine de Bacchus. De cette fragilité et de cette ivresse, il ne pouvait qu’être sensible aux choses de l’art, c’est ainsi que tout petit, avec sa flûte et son calepin, il arpentait la forêt en solitaire et écrivait des poésies qui se sont vite transformée en chansons dès qu’il a su pincer les cordes d’une guitare. De fil en aiguille et au suivant le cours des années, il est devenu musicien professionnel en proposant ses compositions avec le groupe « hp’n’co. » qui s’est produit pendant une dizaine d’années.

 

 

        FLOU ARTISTIQUE HALIM AL-KARIM. Schizophrenia 7 (1987) 180×130 cm.

        Courtesy Galerie Imane Farès

 

 

Parallèlement, sa soif de l’écriture n’a jamais fait défaut et il s’est commis dans des histoires courtes ou nouvelles. Il est aujourd’hui auteur, compositeur, interprète, joue dans le duo « Entre Parenthèses », professeur de guitare, travaille avec des enfants et des adolescents sur divers projets musicaux et d’écriture dans les collèges et lycée et vit à Lunéville, cité de la faïence et cité cavalière. Ainsi retrouve t’on la fragilité et l’envie de galoper plus loin…

 

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