Heike Fiedler

 

 

(Suisse)

 

 

 

comment respirer entre les langues quand les syllabes s’étirent pour dire sans cesse la guerre c’était hier ou avant ou encore le jour d’avant et toutes ces années en arrière que nous avons hurlé dans des innombrables manifestations nous avons fait résonner d’autres voix aujourd’hui encore pour ne pas perdre le mot espoir que demain la nuit s’ouvrira sur des jours différents

ou alors devrais-je prendre une arme forcément que non ici je cours dans les rues au loin se répand la fièvre d’anéantir la vie sous les décombres grenades et déclarations déchirures après chaque guerre chaque fois encore les désastres sans fin, boycott

le souffle coupé et le vent du temps dans les mots les millénaires de vies accrochées aux paroles qui s’envolent parfois un cris de désespoir cherche l’entrée dans l’espace protégé depuis lequel nous entendons les images débordées par les messagers de la mort qui tranchent la langue

le temps ne recule pas et les faiseurs de déclarations déclarés au nom d’une défense ridicule ne reculent devant rien et le temps avance, malgré nous, la guerre avance hors temps comme si le temps n’avait pas d’importance, les faiseurs de guerre annulent le temps le présent hélas les mots de guerre sont issus d’un vocabulaire commun comment empêcher la propagation, ce détournement pour des fins, finitude, plus rien

les mots ne s’emploient pas sans bouches qui les parlent sans mains qui  écrivent, sans les corps qui se heurtent contre les murs, contre la surface du monde, contre ces autres corps qui parlent par leurs trous de mémoire, par l’absence de quelque chose qui leur manque pour employer les mots sans tuer la langue

il suffit de si peu de phrases déclarées comparées aux mots qui ne seront alors jamais prononcés, si peu de phrases pour empêcher le vent d’avancer, même la tempête a été violée dans le désert un jour un dix-sept janvier, plus aucune protection depuis ce huit juillet, comme si le temps n’avait aucun lien avec soi-même

les calendriers sont remplis de toutes ces dates et toutes ces lettres de l’alphabet calculs calculés, les mots mutilés et tous les morts de partout, l’abécédaire désastre

et nos autres langues se retournent se déroulent se redressent se délient se libèrent, revendiquent dans nos langues nous parlons le langage ne désire pas mourir les mots ne veulent pas exister sous l’emprise des mots qui déclarent que la paix est impossible si les mots ne sont pas compatibles avec les déclarations de guerre les exigences des pouvoirs armés et leurs contenus qui existent en dehors du papier ou des mots

nos mots à nous ne veulent pas déclarer nous ne déclarons pas aucune déclaration de rien les mots de nos langues entrelacées avec le temps et le vent et la vie ne déclarent rien nos mots se révoltent, manifestent pour demain nos mots contre les mots de guerre nous disons dire le soleil demain pour les autres jours de demain et les jours encore qui suivent les jours après les autres jours et parfois une pierre quelque part la mer

mines de mots de sel de roses les mines de rires perdus perplexes restons restaurons l’échafaudage, des effondrements collectifs face aux destructions collectives refaire encore tout cela sert aussi à ceci la floraison des entreprises de construction en dépression qui s’empressent pour maîtriser seuls les lieux détruits encore davantage jusqu’à tabula raza aujourd’hui sans taire les autres génocides

les jours passent je me lève je lis je prends un peu de plaisir par-ci, par-là, un jour une séance de cinéma ou une préparation de lecture ou je nage ou je plonge un instant et je parle des mots liquides, les mots qui se dissolvent sous l’eau et changent de consistance, puis ressurgir, reprendre du souffle pour continuer, pour ne pas perdre le mot espoir que demain la nuit s’ouvrira sur des jours différents

 

 

 

 

 

 

 

 

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Heike Fiedler est née en Allemagne en 1963. Elle vit et travaille à Genève.
Son travail se décline dans différents registres: performances, interventions en milieu urbain, réalisations visuelles et sonores, publication de flip-book et autres, écriture de poèmes et d’histoires courtes. Elle se produit seule et /ou en constellation, souvent avec des musicien-ne-s venant de la scène de l’improvisation et/ou de l’électroacoustique. Plusieurs publications (revues, blogs, sites), participation à des expositions collectives et à de nombreux festivals dans plusieurs pays en Europe et ailleurs.

 

 

http://www.realtimepoem.com/

 

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